Le Virtuose

Oct. 9th, 2016 07:07 pm
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Titre : Le Virtuose

Auteur : Eliandre

Beta : Kaleiya Hitsumei

Disclaimer : Les personnages de Miraculous Ladybug ne sont pas ma propriété mais celle de Thomas Astruc. Sinon, j’aurais déjà produit des peluches Plagg et Chat Noir…

Note : Cette fic a été écrite avec l’idée « Ecrire une aventure de Ladybug et de Chat Noir ». Donc non, ce n’est pas une fic de romance (du moins, pas plus que dans la série) avec révélation des identités. Si c’est ce que vous cherchez, vous risquez d’être déçus.

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« Oh, j’arrive pas à y croire Alya ! » s’exclama Marinette en contemplant les deux tickets que sa meilleure amie avait en sa possession. « Je vais pouvoir assister à un concert d’Adrien ! Adrien va jouer du piano devant moi ! Je suis sûre qu’il est doué, il est tellement… »

« … tellement parfait ? Oui, on est au courant Marinette. » taquina la jeune journaliste en herbe. « Mais je te rappelle que ce n’est pas un concert exclusivement dédié à Adrien mais un gala de charité. »

Oui, c’était vrai. Il s’agissait d’un gala de charité sponsorisé par la mairie de Paris et par divers organisations dont la maison de couture Agreste et le conservatoire national de Paris. Le gala devait débuter par quelques auditions données par quelques espoirs de la musique et ensuite, c’était soirée dansante avec buffet à volonté pour reprendre des forces entre deux tubes.

Marinette, en plus de voir Adrien jouer du piano, voyait également se profiler une occasion d’inviter Adrien à danser avec elle. Si seulement elle pouvait réussir un slow avec lui sans se prendre les pieds par terre… Peut-être qu’Adrien finirait enfin par la remarquer et par tomber amoureux d’elle ! Et elle pourrait enfin déclarer ses sentiments envers celui qu’elle aimait ! En tout cas, elle avait de l’espoir, Marinette…

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« Mec, merci pour tout ! Trop sympa cette place dans les premiers rangs ! » s’enthousiasma Nino. « J’avoue que la musique classique, c’est pas vraiment mon truc mais on peut obtenir de bons remix quand on sait s’y prendre. Et puis, qu’est-ce que je ne ferai pas pour encourager mon meilleur ami ? »

Adrien et Nino se trouvaient dans l’immense salle aux murs blancs et une bonne hauteur sous le plafond où allait se dérouler les auditions. Ils étaient arrivés un peu plus tôt pour permettre à Adrien de répéter son morceau de piano. Avec l’école, les cours d’escrime, les cours de chinois et les séances photos pour son père – en plus de ses missions en tant que Chat Noir mais cela, il ne pouvait le dire à Nino –, Adrien n’avait pas eu trop le temps de s’entraîner, alors il espérait trouver un piano libre pour pouvoir répéter.

Techniquement, Adrien n’était pas affilié au conservatoire national de Paris et il n’avait donc pas à participer à ces auditions mais son professeur particulier de piano y enseignait et l’avait recommandé au vu de son excellent niveau, sans compter que Gabriel Agreste avait fortement insisté pour que son fils y participe. C’était en effet un excellent moyen de communication pour le prestige et l’image de la maison Agreste et une excellente façon d’y faire distinguer son fils parmi tous les autres enfants mannequins de son âge.

Adrien devait le reconnaître : son père savait exploiter la moindre opportunité qui se présentait à lui. Mais au moins, c’était pour la bonne cause et il avait obtenu la permission de participer à la soirée dansante. Cerise sur le gâteau : il avait réussi à arracher de son père trois billets gratuits pour y inviter ses amis. Evidemment, le premier billet fut pour Nino. Il lui donna également le second billet pour qu’il puisse inviter sa petite amie Alya et le troisième pour que cette dernière invite une amie de son choix. Le blond se demandait avec qui la journaliste du Ladyblog allait venir. Probablement avec sa meilleure amie Marinette…

« Allez Nino, reconnais que tout ce qui t’intéressait à ce gala, c’était d’inviter Alya à danser un slow avec toi. » plaisanta Adrien.

Nino eut la bonne idée de se montrer embarrassé, ce qui le fit rire. On avait déjà installé sur l’estrade surélevée de la salle d’audition un magnifique piano à queue noire mais autour, des gens s’afféraient à installer les derniers éléments de décoration. Adrien se renseigna s’il pouvait s’entraîner sur le piano de la salle d’audition mais l’un des techniciens lui expliqua qu’il avait quelques réglages à faire et qu’il serait préférable de se diriger vers le couloir Est où il avait aperçu quelques élèves du conservatoire s’entraîner. Il y trouverait sans doute un piano libre pour s’exercer. Adrien remercia l’homme et les deux amis suivirent la direction indiquée.

Ils finirent par trouver une minuscule salle avec la place juste suffisante pour un piano droit couleur blanc crème et deux chaises. La pièce était vide et Adrien pensait que ce serait un bon endroit pour s’entraîner. Nino voulant voir un aperçu de son talent au piano, il sortit ses partitions, fit plusieurs exercices d’assouplissement pour échauffer ses doigts et il allait entamer un morceau – en l’occurrence Lettre à Elise de Beethoven – quand un nouveau venu fit irruption.

C’était un jeune garçon de leur âge, aux cheveux auburn bouclés et aux yeux bleu clair. Il avait des taches de rousseur sur les joues et il portait une veste et un pantalon noirs en velours un peu démodés.

« Oh, excusez-moi de vous déranger mais je crois que j’occupais cette salle avant vous. » dit poliment le garçon.

Il disait la vérité. Adrien et Nino venaient tous les deux de remarquer une veste suspendue à un porte-manteau, élément qu’ils avaient négligé lors de leur première inspection.

« Toutes mes excuses. » répondit Adrien gêné en passant une main derrière sa tête. « Je croyais qu’il y avait personne et j’avais besoin de m’entraîner pour ce soir. Oh mais je vois que tu joues du violon… »

Le garçon avait un archet et son violon entre ses mains. Il était plus difficile de tirer une note correcte d’un violon que d’un piano. Mal joué, un violon ressemblait plus à un instrument de torture pour les oreilles qu’à un instrument de musique.

« Ça a l’air cool mec ! » dit Nino. « C’est quoi ton nom ? Tu pourrais nous faire une démonstration ? »

« Je m’appelle Victor et oui, pourquoi pas ? » sourit timidement le violoniste. « Un entraînement en petit comité m’aidera à surmonter mon trac. »

Prenant son archet, il commença à jouer sous l’émerveillement d’Adrien et de Nino. Victor était doué, incroyablement doué même. Sa musique charmait ceux qui l’écoutaient. Il mettait beaucoup de dévotion et de passion dans son violon quand il en jouait. Ses notes s’enchaînaient avec aisance, les mouvements qu’il faisait avec son archet étaient parfaits pour obtenir le son idéal. Pas étonnant que Victor ait été sélectionné pour jouer lors du gala de charité.

Soudain, il y eu comme un dérapage et les notes émises furent nettement moins harmonieuses. Embarrassé devant cette faute, Victor s’arrêta de jouer.

« Ah désolé, le début du deuxième mouvement est difficile et il me donne toujours du mal. » avoua-t-il sur un ton d’excuse. « C’est pour ça que je dois m’entraîner avant le gala. »

« Ce n’est rien, je trouve que tu as été super. » dit Adrien avec sincérité. « Je suis sûr que tu vas finir par y arriver. Dans ce cas, Nino et moi allons te laisser tranquille. »

Les deux amis avaient ramassé leurs affaires et s’apprêtaient à quitter la pièce quand soudain, un éclair jaune ouvrit la porte avec fracas et se jeta littéralement au cou du jeune Agreste.

« Adrichou, je suis tellement heureuse de te revoir ! »

Chloé, évidemment. Elle avait écarté sans ménagement Nino et Victor en courant vers lui. Dans sa précipitation, le violoniste faillit lâcher son instrument et émit donc une juste protestation :

« Eh ! Faites attention ! J’ai failli faire tomber mon violon ! » s’écria Victor.

Mais Chloé fit un geste nonchalant de sa main, comme si elle écartait un insecte importun.

« Cette chose ? Cela ne doit pas valoir grand-chose vu ce que tu portes ! » répliqua-t-elle, dédaigneuse.

« Il s’agit d’un violon Stradivarius offert par mon premier professeur de violon ! »s’exclama Victor d’une voix outragée. « Il a une forte valeur sentimentale pour moi ! Je n’avais pas les moyens de m’acheter un violon alors mon professeur m’a offert son plus précieux violon parce qu’elle croyait en moi ! »

« Peut-être mais ton histoire, j’m’en fiche ! Adrien a besoin de répéter avant sa première alors ouste, du balai ! » ordonna la blonde.

« Adrien ? Comme Adrien Agreste ? » demanda le violoniste d’une voix éberluée.

« Mais d’où tu sors pour ne pas reconnaître une célébrité comme Adrien ? » interrogea la jeune fille d’une voix grinçante.

« Attends Chloé, il était là en premier et... » tenta d’intervenir le jeune mannequin mais ce fut perdu d’avance.

« Voyons Adrichou ! Il faut que tu brilles dans ce gala et comme tu es mon ami, je veux que tu aies les meilleures dispositions pour t’entraîner. »

Voyant encore Victor dans les parages avec un air désemparé, elle jeta ses mots d’une voix vindicative :

« Qu’est-ce que tu fais encore là toi ? Si tu ne dégages pas de là, sache que je suis la fille du maire et que je demanderai ton renvoi du conservatoire si je te trouve encore là dans les cinq minutes ! »

« Ouais, c’est bon, j’ai compris ! » répliqua Victor d’une voix furieuse en jetant des regards mauvais à Chloé et à Adrien. « Il n’y en a donc que pour les fils ou les filles à papa ici ! »

Adrien sentait à quel point le violoniste était en colère. Il voulut dire quelque chose mais il avait déjà quitté les lieux…

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Victor était furieux contre la fille du maire. Non seulement elle avait dénigré ses origines modestes en se moquant de ses vêtements mais elle avait démontré son mépris pour la musique classique et pour son violon, cadeau de son premier et défunt professeur de violon. Cette femme, bien âgée quand elle lui avait enseigné la musique à l’âge de six ans, lui avait offert un violon Stradivarius, trésor de sa famille, à lui qui n’avait pas les moyens d’en acheter un. Elle croyait en son potentiel, lui avait-elle dit. En son talent. Qu’il deviendrait un grand violoniste et qu’ainsi, il pourrait offrir un appartement plus grand à ses parents au lieu de la misérable habitation qu’ils louaient pour un loyer modeste et qu’il partageait avec son petit frère et sa petite sœur.

Il avait eu du mal à se faire accepter au conservatoire national de Paris. Principalement à cause des frais d’inscription élevés. Son père avait sacrifié une partie de ses économies pour lui permettre d’y entrer. Et après, il avait dû se battre pour se faire sa place. Alors que deux gosses de riches comme Chloé Bourgeois ou Adrien Agreste qui pouvaient tout avoir d’un claquement de doigt tandis que lui devait fournir des efforts immenses pour obtenir ce dont il avait besoin… Non, vraiment, cela le mettait en rogne !

Il ne remarqua donc pas dans sa fureur un petit papillon noir se poser sur son archet…

« Bonjour Virtuose, je suis le Papillon et j’aimerais t’aider à régler tes problèmes. Désormais, tous ceux qui t’écouteront jouer du violon auront une telle addiction pour ta musique qu’ils feront n’importe quoi pour en entendre davantage. En échange, je te demanderai juste de me ramener les Miraculous de Ladybug et Chat Noir… »

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« Vraiment Chloé, tu n’as vraiment pas été sympa avec Victor ! » déclara Adrien d’une voix mécontente à son amie. « Il était arrivé avant moi dans cette salle et puis, je trouve qu’il est vraiment doué avec son violon. »

Levant ses yeux verts en l’air, il aperçut la veste du violoniste.

« En plus, il a oublié ses affaires. Viens, Nino. » demanda le jeune mannequin à son meilleur ami. « On va essayer de le rattraper pour les lui rendre. »

« Mais Adrichou, tu devrais plutôt penser à t’entraîner. » gémit Chloé d’une voix plaintive.

« Je reviens dans cinq minutes, Chloé. Tu n’as qu’à rester ici en attendant. »

Du coin de l’œil, il aperçut l’imperceptible soulagement sur le visage de son meilleur ami. Adrien savait que Nino n’aimait guère Chloé et que l’idée de devoir supporter la présence de la fille du maire lui était très difficile. Il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça. Même lui était le premier à reconnaître que le comportement rude et mesquin de Chloé dépassait les bornes et lui aliénait presque tout le monde autour d’elle.

Les deux amis quittèrent donc Chloé sans trop de regrets. Adrien était un garçon naturellement généreux et bienveillant mais parfois, il trouvait vraiment son amie d’enfance un peu trop collante…

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A peine Adrien et Nino furent partis que Chloé laissa libre cours à sa mauvaise humeur. Elle avait espéré se retrouver seule avec son cher Adrichou et être la seule à partager ce moment privilégié où il répéterait son morceau au piano mais non seulement, il avait ramené Nino – dont elle se fichait éperdument – mais il fallait qu’un minable de violoniste occupe LA salle qui aurait dû revenir au jeune Agreste pour qu’il puisse s’exercer.

Trop occupée à ruminer sa colère et sa déception, elle n’entendit pas la musique d’un violon s’élever doucement du couloir et qui devenait de plus en plus distincte au fur et à mesure que la mélodie se rapprochait d’elle…

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« Alya, tu filmes la scène ? Mais il y a personne dessus ! » s’étonna Marinette.

« J’essaie juste de trouver le meilleur angle de vue pour le blog du collège. Ainsi, je pourrai également prendre les plus belles photos d’Adrien au piano. » répondit malicieusement sa meilleure amie.

« Alya ! » s’exclama la brune en rougissant.

Cette conversation, très embarrassante pour Marinette, fut heureusement interrompue par l’arrivée soudaine de deux personnes bien connues des deux filles. Leur apparition inattendue prit Alya par surprise.

« Nino ! Adrien ! » s’écria-t-elle. « Je m’attendais pas à vous voir si tôt. Mais peut-être pourrais-je en profiter pour prendre quelques photos de celui qui va représenter notre collège à ce gala de charité pour le blog de l’école. » ajouta-t-elle en brandissant son téléphone portable en direction de son camarade de classe.

« Salut Alya. » répondit le jeune mannequin. « Pourquoi pas, mais est-ce que cela peut attendre ? Je recherche… Oh, salut Marinette. Désolé, je ne savais pas que tu étais avec Alya. » poursuivit-t-il en lui adressant un sourire radieux et un salut de la main.

L’eurasienne était aux anges. Adrien lui avait souri et l’avait saluée…

« Salut Adrien, j’espère que tu vas bien et que tu n’as pas le soir pour le trac… » dit-elle avant de se rendre compte, complètement mortifiée qu’elle avait encore mélangé ses mots. « Je veux dire… que tu n’as pas le trac pour le bien… Non ! Enfin… »

Elle apercevait les signes frénétiques de sa meilleure amie Alya qui lui conseillait de stopper cette conversation avant qu’elle ne s’enfonce davantage devant celui dont elle était amoureuse… Bien qu’Adrien eut une expression interloquée, ne comprenant sans doute pas ce qui s’était déroulé dans la tête de la brune, il lui sourit à nouveau en retour avant de jeter un rapide coup d’œil aux alentours.

« Merci Marinette. Mais dis-moi, tu n’as pas vu un garçon courant avec son violon ? » demanda-t-il.

La brune ouvrit la bouche pour répondre par la négative mais elle fut brutalement interrompue par des cris horrifiés et des appels à l’aide émanant d’un couloir. Alya et Nino qui s’étaient rapprochés l’un de l’autre pour se murmurer quelques secrets, s’arrêtèrent en plein milieu de leur discussion, le DJ amateur tenant les poignets de la journaliste en herbe entre ses mains. Un hurlement enragé retentit distinctement :

« Où se trouve Adrien Agreste ? »

Et le nouvel akumatisé fit irruption.

Il portait une veste en queue-de-pie d’un violet très voyant, assez proche du fuchsia. Le pantalon était assorti à la veste et il avait des chaussettes blanches qui dépassaient de ses souliers vernis verts. Sa peau était blanche avec un masque noir couvrant des yeux d’un bleu électrique et ses cheveux d’un roux flamboyant étaient coiffés avec soin, bien brillants avec une raie nette au milieu de sa tête. Dans ses mains, un archet et un violon bariolé aux couleurs de l’arc-en-ciel. A peine faisait-il son entrée dans la pièce qu’il repéra immédiatement Adrien et le prit à parti.

« Adrien Agreste ! Je t’ai trouvé alors à ton tour d’y passer ! » s’écria-t-il avant de se mettre en position pour commencer à jouer.

Le jeune mannequin était totalement ébahi par l’apparition du nouvel akumatisé, mais ses yeux verts remarquèrent le violon et il ne put s’empêcher de laisser échapper ces paroles :

« Victor ?! » dit-il d’une voix incrédule.

« Je ne suis plus Victor, je suis le Virtuose ! » déclara le musicien d’une voix furieuse.

Du coin de l’œil, Marinette pouvait apercevoir sa meilleure amie qui ne perdait pas une miette de la scène en filmant avec son téléphone portable. A ses côtés, Nino faisait de son mieux pour réprimer un peu la soif journalistique de sa petite amie en limitant son comportement téméraire et en l’obligeant à se cacher derrière une rangée de chaises en plastique.

« J’y crois pas ! Une nouvelle attaque d’akuma en pleine préparation d’un gala de charité ! Ladybug ne va pas tarder à se montrer ! » s’enthousiasma Alya.

Au moment où le Virtuose voulut jouer, Chloé Bourgeois surgit dans la pièce en sanglotant, ce qui stupéfia sa rivale. Chloé et pleurer n’étaient pas une association qui allait spontanément ensemble… Et la suite était encore plus incroyable…

« Oh, je t’en prie, joue-moi encore une mélodie. » supplia-t-elle avec des larmes sur le visage. « Je ferai n’importe quoi, je te donnerai tout ce que tu veux… »

« Wouah ! » murmura Nino qui n’en revenait pas de ce qui se passait devant lui. « J’aurais jamais cru voir Chloé complètement OOC ! Je suis en train de me demander si je ne suis pas en train de rêver là. »

« OOC ? » s’étonna Adrien.

« Out Of Character, mec. » répondit son meilleur ami.

Pendant ce temps, le Virtuose parut agacé par l’irruption de Chloé mais une idée dut lui traverser l’esprit car il ne tarda pas à afficher un large sourire quelque peu effrayant.

« N’importe quoi ? » répéta-t-il. « Je vais prendre tes paroles à la lettre, Chloé Bourgeois. Tu n’as qu’à t’occuper de ton cher ami Adrien le temps que j’accorde mon violon afin de lui jouer une mélodie que je lui ai spécialement dédiée. »

En moins de temps qu’il en fallait pour le dire et malgré les énergiques protestations de l’intéressé, la fille du maire de Paris se rua sur Adrien et lui aurait sauté dessus si celui-ci, au dernier moment et par réflexe, ne s’était pas baissé. Ceci envoya la blonde voltiger dans les airs avant qu’elle atterrisse sans grâce sur des chaises en plastique, les renversant sur elle dans sa chute.

« Chloé, ça va ? » s’inquiéta le jeune Agreste.

« Bon sang, mais quelle incapable ! » déplora le Virtuose avec agacement. « Je suppose qu’on est toujours mieux servi par soi-même. »

« Adrien, fuis ! » hurla Marinette en le poussant en direction de la sortie la plus proche.

Une onde de choc déclenchée par le Virtuose projeta les chaises un peu partout dans la salle, entravant la fuite d’Adrien mais il réussit néanmoins à quitter la pièce en catastrophe en dépit de la fureur du supervilain qui se mit aussitôt à sa poursuite. Une des chaises manqua de peu la tête d’Alya et Nino fut contraint de la plaquer au sol pour la sauver. Tous deux se sentirent gênés sur le coup mais les instincts de la journaliste ne perdaient pas le nord.

« Allez vite ! On doit rattraper le Virtuose pour mon nouveau scoop du Ladyblog ! » dit-elle.

« Il faut plutôt penser à sauver Adrien en premier ! » répliqua Nino.

« Oh… Oui, bon, ça allait de soi. Et toi, Marinette, tu viens nous aider ? »

« Euh… oui ! Je vais avertir toutes les personnes pour qu’on évacue le bâtiment ! » annonça-t-elle gênée.

« Comme tu veux, ma grande ! » répondit Alya en haussant les épaules. « Allez viens Nino ou on va rater l’arrivée de Ladybug ! »

Dès que ses deux amis furent hors de vue, Marinette emprunta la sortie de secours et après s’être assurée d’être bien seule, elle ouvrit son sac. Tikki apparut, volant auprès d’elle.

« Je ne sais pas pourquoi ce Virtuose en a après Adrien mais il est hors de question de le laisser faire ! Il ne touchera pas à un seul cheveu d’Adrien ! Je vais le sauver tout de suite ! » déclara-t-elle en serrant les poings.

« Je vois que tu es totalement motivée aujourd’hui. Tu n’as qu’une phrase à dire ! » répondit la kwami.

« Tikki, transforme-moi ! »

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Courir, le plus vite, le plus loin possible pour se mettre à l’abri, se cacher des regards de tous et se transformer en Chat… Oh non ! Adrien venait de se souvenir qu’il avait laissé Plagg dans sa sacoche, là où il rangeait ses partitions et une boîte de camembert pour faire tenir tranquille son insatiable kwami. Et ladite sacoche se trouvait dans le couloir Est, dans la petite salle avec le piano blanc crème, là où il avait laissé Chloé en lui promettant de revenir au plus vite, c’est-à-dire dans la direction opposée d’où il se trouvait actuellement vu qu’il fuyait dans le couloir Ouest. L’ennui, c’était qu’il était impossible de faire demi-tour pour cause de supervilain à ses trousses…

Le supervilain en question avait visiblement réussi à convertir certains de ses camarades du conservatoire et quelques membres de l’équipe technique en plus de Chloé car il était en train de crier les ordres suivants :

« Retrouvez-moi Adrien Agreste et celui qui me le ramène aura le privilège d’écouter ma musique pendant plus d’une heure ! »

Le jeune mannequin s’était réfugié dans une salle mais les drogués de musique classique fouillaient tout le couloir avec la grâce d’un troupeau d’éléphants, enfonçant tout ce qui pouvait servir de cachette. Mais ils étaient plutôt efficaces et rapides et ils n’allaient pas tarder à arriver jusqu’à lui… d’autant qu’il apercevait le Virtuose frotter de temps à autre les cordes de son instrument avec son archet pour tenter de le débusquer…

Jusqu’à présent, Adrien s’était bouché les oreilles avec ses doigts pour éviter le son du violon mais en essayant de chercher une solution pour se tirer du pétrin où il était fourré, il s’aperçut soudain qu’il se trouvait à l’endroit où les organisateurs du gala de charité avaient stocké des animaux en peluche qu’ils avaient l’intention de vendre pour obtenir des fonds. Ce n’était donc pas des peluches de première qualité mais cela donna une idée au jeune collégien.

En tant que Chat Noir, il n’avait certes pas la créativité de Ladybug mais il lui arrivait parfois d’avoir de bonnes idées qui les aidaient à se sortir de situations bien compliquées. Donc, sans plus attendre, il déchira les peluches et en récupéra la ouate pour se confectionner de quoi se boucher les oreilles. Ainsi, il avait désormais ses mains libres.

Il lui fallait retrouver Plagg au plus vite pour pouvoir se transformer en son alter ego, Chat Noir. En entrebâillant la porte, il repéra un escalier menant au premier étage. Avec un peu de chance, en gagnant ce premier étage, il trouverait un moyen de redescendre au rez-de-chaussée. Le seul inconvénient, c’était qu’il allait devoir piquer un bon sprint s’il voulait éviter d’être la nouvelle future victime du Virtuose.

Il espérait également que sa Lady ne tarderait pas à se montrer, histoire de limiter les dégâts du supervilain…

Malheureusement, au moment où il sortait de sa cachette, un cri retentit et un homme pointa un doigt vers lui :

« Regardez ! C’est Adrien Agreste ! » cria-t-il.

Voyant sa retraite coupée, le jeune garçon tenta alors de fuir ailleurs, courant de toute ses forces. Il s’engagea dans un couloir à gauche mais sa course stoppa net quand il heurta de plein fouet… la grande silhouette de son meilleur ami Nino !

« Nino ? » s’écria Adrien.

A ses côtés, souriante, se tenait Alya avec son téléphone portable en mode caméra. A cause de ses bouchons d’oreilles improvisés, Adrien devina plus qu’il n’entendit les paroles du DJ amateur.

« Mon pote, je suis vraiment content de t’avoir retrouvé ! »

Le blond allait répondre qu’il était rassuré de voir que tout allait bien pour son meilleur ami quand soudain, il sentit une poigne ferme se refermer sur son bras tandis qu’on arrachait la ouate qu’il s’était fourré dans les oreilles.

« Nino ? » s’exclama Adrien d’une voix surprise.

« Désolé Adrien mais Alya et moi, on veut vraiment ce concert privé de violon. » répondit Nino. «  Alya, aide-moi ! Il faut qu’on l’emmène au Virtuose ! »

Adrien savait parfaitement que s’il avait été dans son état normal, jamais Nino ne se serait comporté ainsi, ni ne l’aurait trahi de cette manière. Il émit donc l’hypothèse qu’en voulant protéger Alya – qui avait sans doute cherché à s’approcher au maximum du supervilain pour son Ladyblog –, ils s’étaient tous les deux mis à la portée de la mélodie du Virtuose et sans s’en rendre compte, ils étaient devenus complètement accros au son de son violon.

Parce qu’il avait eu des cours de karaté, Adrien aurait pu se débarrasser de Nino et d’Alya mais cela lui répugnait d’en venir à une telle extrémité. Surtout qu’avec l’arrivée des renforts ennemis, il n’eut pas vraiment le temps de mettre en pratique quoi que ce soit…

D’ailleurs, attiré par l’attroupement dans le couloir, l’individu le plus intéressé dans cette histoire ne tarda pas à faire son apparition. Il affichait un sourire satisfait tout en dévisageant son prisonnier qui le toisait d’un regard fermé.

« Eh bien, qui voilà ? Le célèbre Adrien Agreste en personne ! J’ai composé ce petit morceau spécialement en ton honneur alors j’espère que tu as une meilleure oreille musicale que ton amie Chloé Bourgeois pour en apprécier la composition. » ironisa-t-il en pointant son archet vers Adrien.

Au moment où il allait commencer à jouer de son instrument, le fil d’un yoyo rouge et noir s’enroula autour de son bras et Ladybug apparut, à la fois resplendissante et pleine d’assurance.

« Navrée d’avoir interrompu l’artiste mais j’ai l’impression qu’il n’y aura pas d’accord entre nous ! » dit-elle, narquoise. « Adrien Agreste, est-ce que tout va bien ? »

« Oui, je… Attention ! » s’interrompit-t-il brutalement.

En effet, passé l’effet de surprise, le Virtuose avait réagi promptement :

« Saisissez-vous d’elle et emparez-vous de ses boucles d’oreille ! » ordonna-t-il à sa bande de suiveurs.

S’emparant de cette occasion, Adrien en profita pour écraser les pieds de Nino, se libérant de sa prise et se jurant de s’excuser plus tard quand tout serait redevenu normal entre eux. Il écarta également Alya de son passage et cette fois, pendant que sa Lady combattait à coups de yoyo magique, il put gagner sans heurt le premier étage et se précipiter vers l’aile Est. Comme il l’avait espéré, il y avait bien un deuxième escalier lui permettant de rejoindre le rez-de-chaussée et il n’eut aucun mal à retrouver la petite salle au piano blanc, sa sacoche et surtout Plagg, son kwami… roupillant tranquillement à l’intérieur…

« Et bien, même dans un gala de charité, il faut que tu tombes sur un akumatisé. » commenta le petit être magique tout en savourant son camembert. « Et moi qui croyais que la musique adoucissait les mœurs… »

« Pas de temps à perdre, Plagg : Ladybug a besoin de nous ! Plagg, transforme-moi ! »

-§-

Au même moment, Ladybug affrontait le Virtuose. Le couloir, lieu de l’affrontement, lui offrait à la fois un avantage et un inconvénient. Avantage car l’exiguïté de l’endroit faisait que ses adversaires ne pouvaient aller à plus de trois de front contre elle, et de plus, elle empêchait le Virtuose de déployer ses talents de violoniste. Inconvénient car elle ne pouvait pas manifester tout le potentiel de son yoyo magique et surtout, elle commençait malgré elle à se faire encercler par ses ennemis.

Il fallait pourtant se débarrasser des drogués du violon avant de pouvoir s’attaquer au Virtuose. Où était donc ce fichu chat de gouttière quand on avait besoin de lui ?

« Besoin d’un coup de patte, ma Lady ? »

Quand on parlait du chat…

« Ce ne serait pas de refus mais j’aurais plutôt besoin d’un coup de griffe. » répondit-elle en désignant la foule qu’elle contenait difficilement avec son yoyo.

Contrairement à son yoyo magique, le bâton extensible de Chat Noir était une arme parfaite pour un endroit exigu comme ce couloir. Avec le talent naturel de son partenaire avec son arme et ses incroyables acrobaties, cela formait une combinaison redoutable pour se défaire de leurs adversaires. Dans les faits, cela prit moins de deux minutes au partenaire de Ladybug pour se débarrasser de cette meute ensorcelée par le Virtuose. Certains, comme Nino et Alya, avaient eu de la chance de s’en sortir sans trop de heurts – Chat Noir s’était contenté de les enfermer dans une pièce en bloquant la poignée pour empêcher leur fuite – mais d’autres furent moins heureux comme certains techniciens ou Chloé qui furent plus ou moins assommés sans sommation – dans le feu de l’action, on ne pouvait malheureusement pas toujours employer la manière douce…

Bientôt, le duo de héros ne tarda pas se trouver seul face au Virtuose qui ne put masquer son dépit de voir sa troupe aussi vite vaincue.

« Rah ! Mais ce n’est pas possible ! » maugréa l’akumatisé d’une voix rageuse.

« Chat Noir, il est vraiment temps d’accorder nos violons ! » s’écria Ladybug.

« Avec plaisir, ma Lady ! »

Les deux héros lancèrent une attaque simultanée mais le supervilain réussit à s’éclipser en évitant le coup à la dernière seconde et il prit aussitôt la fuite. Le duo se mit aussitôt à sa poursuite.

« Il a plutôt un caractère terrible ce Virtuose ! Et moi qui croyais que la musique adoucissait les mœurs… » commenta Ladybug.

« Pour toi ma Lady, je serai prêt à jouer des sérénades à ta gloire ! » fanfaronna Chat Noir.

L’héroïne à la tenue rouge à points noirs retint un grognement exaspéré et préféra se concentrer sur sa mission en s’engouffrant avec son partenaire dans une porte à double battant. La pièce où ils se trouvaient ressemblait à la salle d’audition mais était beaucoup plus petite et le sol et les murs étaient plus sombres. De plus, cette pièce devait aussi servir à entreposer des objets car elle comptait deux pianos à queue, deux colonnes de chaises empilées et cinq bancs en bois entreposés dans un coin obscur de la salle.

Le Virtuose était, quant à lui, au centre de la pièce. Cette fois cependant, l’air qu’il jouait avait changé et les ondes sonores qu’il projetait étaient destructives, assez similaire à celles de Jagged Stone quand il était en Guitar Vilain.

Dès qu’il aperçut les deux héros, il passa immédiatement à l’attaque, forçant le duo à esquiver ses coups par diverses cabrioles.

« Il faut absolument capturer son akuma ! A ton avis, il se trouve où ? Dans son violon ? » demanda Ladybug.

« Je miserai plutôt sur son archet. A la manière dont il le tient, il y semble plutôt attaché. Et un violon n’est rien sans son archet. » répliqua son complice.

Pendant cette courte conversation, le Virtuose tentait de provoquer ses ennemis.

« C’est donc tout ce que vous êtes capables de faire, Ladybug et Chat Noir ? » ironisa leur adversaire.

« Cela ne fait que commencer Virtuose ! Lucky Charm ! » rétorqua l’héroïne en lançant son yoyo en l’air.

Quelques secondes plus tard, un objet atterrit entre ses mains pendant qu’elle l’examinait avec des yeux ronds.

« Quoi, un métronome ? Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire avec ça ? »

« Génial, tu vas pouvoir battre la cadence ! » plaisanta son partenaire.

Le Virtuose se mit à jouer une nouvelle mélodie et cette fois, Chat Noir marqua un temps d’arrêt : c’était le même air que Victor avait joué devant Nino et lui tout à l’heure. Sa musique était toujours aussi belle et harmonieuse, bien que le violoniste ait commis…

Soudain, un éclair de génie frappa le jeune superhéros. Sous les yeux éberlués de Ladybug, il lui arracha le métronome des mains et commença à le régler.

« Voyons, je crois que ce morceau se joue à cent battements par minute… » marmonna-t-il pour lui-même.

« Mais qu’est-ce que tu fabriques Chat Noir ? » s’étonna sa partenaire.

« T’inquiète ! A la fin du premier mouvement, il y aura une courte pause. Ensuite, quand ce métronome frappera sept coups, attrape son archet et capture son akuma. Je me charge de son violon. »

« Mais… » voulut protester sa Lady.

« Je connais le morceau qu’il est en train de jouer et le début du deuxième mouvement est difficile. Il y a une bonne chance qu’il commette une erreur et tu auras une opportunité pour attraper son akuma. »

Victor était certes un excellent violoniste mais il n’était pas une machine. Adrien se souvenait du moment où il avait joué cette mélodie : il ne maîtrisait pas encore le début du deuxième mouvement…

Comme il l’avait espéré, dès le début du deuxième mouvement, les notes, comme tout à l’heure, furent moins harmonieuses et le Virtuose perdit sa concentration. Chat Noir vit alors son occasion en or pour l’attaquer.

« Cataclysme ! » s’écria-t-il.

Avec son incroyable agilité, le superhéros bondit en fendant l’air avant de poser sa paume sur le violon qui se désintégra aussitôt. Privé de son instrument, le Virtuose ne pouvait plus attaquer et Ladybug intervint aussitôt en attrapant son archet à l’aide de son yoyo et de le briser, laissant échapper le maléfique akuma.

Après avoir purifié l’akuma et avoir tout remis en ordre, les deux héros tentèrent de rassurer le musicien mais celui-ci était en train de paniquer : avec tout ce qui s’était passé, il n’avait plus le temps de s’entraîner pour le gala de charité mais Adrien avait une petite idée derrière la tête…

Après avoir quitté sa Lady, il reprit son identité civile et accourut vers un Victor abattu et désemparé.

« Ah, ça va être une catastrophe ! » gémit le violoniste. «  Avec tous ces événements, je n’ai plus le temps de m’entraîner. Je vais rater le deuxième mouvement de mon morceau. »

« Hum, tu sais, moi non plus je ne suis pas prêt avec tout ce qui s’est passé. Mais j’ai peut-être une solution. Que dirais-tu de… »

Victor écouta avec surprise les paroles du jeune Agreste avant de lui sourire avec gratitude. Il l’avait vraiment mal jugé…

-§-

« Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, pour notre dernier morceau, il y aura un léger changement. Le jeune et talentueux violoniste Victor Belgrand nous jouera certes un morceau mais pour cette soirée spéciale, il sera accompagné au piano par Adrien Agreste ! »

Comme ni Victor, ni Adrien n’avaient eu le temps de répéter correctement, ils avaient décidé de s’entraîner mutuellement en prenant un morceau plus simple pour un duo violon-piano que ceux qu’ils devaient jouer à l’origine mais après tout, parfois, les choses les plus simples étaient les meilleures. Et musicalement, ils s’entendaient très bien car il ne leur avait fallu que deux heures pour se mettre au point.

Marinette, quant à elle, contenait difficilement son excitation croissante : enfin, elle allait voir Adrien jouer du piano. Et ce qu’elle entendait l’envoyait planer au paradis dans un état d’extase. Il était difficile de dire si elle avait écouté la musique ou si elle avait passé son temps à admirer l’impeccable profil de celui dont elle était amoureuse…

Après un tonnerre d’applaudissements, les deux musiciens saluèrent la foule et la soirée dansante commença. Nino ayant invité Alya pour la première danse, Marinette se retrouva seule. Elle tentait de rassembler tout son courage pour inviter Adrien à danser avec elle mais hélas, elle s’aperçut rapidement que Chloé avait eu la même idée et l’avait devancée.

« Adrichou, ça te plairait de danser avec moi ? » demanda-t-elle en minaudant.

« Eh bien, je… » dit-il d’un air gêné.

Heureusement pour lui, l’un des organisateurs du gala de charité le tira d’embarras juste à temps.

« Ah, monsieur Agreste ! S’il vous plaît, pourriez-vous nous aider à distribuer une partie des peluches aux enfants malades ? On manque de bras et nous devons aller en récupérer un surplus dans la réserve. Mademoiselle Bourgeois pourrait-elle aussi nous venir en aide ? »

« Moi ? Sans façon ! » répliqua la blonde. « Cela risque d’abîmer mon nouveau vernis ! Je pense que je vais plutôt aller danser ! »

Pendant qu’elle s’éloignait, l’organisateur fouilla autour de lui pour chercher quelqu’un qui ne dansait pas et qui serait donc disponible pour l’aider. Il trouva ainsi Marinette qui le dévisageait de ses grands yeux bleus.

« Et vous mademoiselle, seriez-vous disponible ? Cela ne prendra pas plus de cinq minutes. »

Alléchée par la perspective de passer du temps avec Adrien, Marinette accepta en bégayant pendant que son camarade lui adressait un sourire radieux.

A peine avaient-ils commencé à donner quelques peluches aux enfants malades qu’ils furent interrompus par des flashs d’appareils photos. Des journalistes firent alors irruption.

« Le jeune Adrien Agreste contribuant à l’effort de ce gala de charité ! » s’écria Nadia Chamack d’un air ravi. « Oh, tu es là Marinette. Que diriez-vous d’une petite photo pour m’aider à illustrer mon reportage ? »

Le lendemain matin, certes, Marinette n’avait pas réussi à danser un slow avec Adrien mais elle avait mieux : une photo d’Adrien et elle ensemble dans tous les journaux et les magazines qu’elle prit soin de découper et d’encadrer. Ce jour-là, elle avait eu du mal à se concentrer à ses cours tant elle était sur son petit nuage sans remarquer la rage et la frustration de Chloé…

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Chapitre 5 : Prémices de plans

« Yuri. Yuri, réveille-toi. » chuchota doucement une voix à son oreille.

Il grommela un peu en s’agitant avant que ses paupières s’ouvrent lentement pour laisser voir deux orbes bleu azur qui le contemplaient calmement, penchées sur son visage avec un air joyeux. Ah ! Il aurait donné n’importe quoi pour voir ces yeux illuminés de bonheur comme c’était le cas en ce moment.

« Est-ce… un rêve ? » murmura-t-il pour lui-même.

Il eut sa réponse quand il entendit un rire résonner et sentit soudain des lèvres prendre avidement possession des siennes pour l’embrasser, savourant chaque instant de leur baiser avant de lui demander d’un ton taquin :

« Est-ce que tu préfères cela dans un rêve ou dans la réalité Yuri ? »

Il était dans un coin reculé des jardins de l’Ordre. Le soleil brillait, le ciel parfaitement bleu et dégagé et la brise légère qu’il ressentait donnait un temps agréable. Il était allongé paresseusement sur de l’herbe verte et tendre, se reposant en compagnie de la personne qu’il aimait. Personne aux alentours, tous les deux seuls, comme si le reste du monde avait cessé d’exister, comme si ce moment s’était figé retenant son souffle pour leur offrir un instant inoubliable.

« Je crois que je préfère apprécier ta présence dans la réalité Flynn. » répondit-il avec un sourire des plus sincères.

Son amant se mit de nouveau à rire. Il était agenouillé près du brun, penché vers lui mais Yuri trouva l’occasion trop bonne pour ne pas profiter davantage de lui. Saisissant son bras, en deux temps trois mouvements, il renversa le blond qui chuta et se trouva brutalement allongé sur l’herbe. Ce dernier voulut se relever mais Yuri ne lui en laissa pas l’occasion en le forçant à garder sa position.

« Yuri, je vais salir ma tunique ! On va me poser des questions après. » protesta Flynn.

« Tu n’auras qu’à te changer avant d’aller à cette cérémonie barbante ! Tu devrais aussi cesser de porter des vêtements blancs. Il y a rien de plus salissant que le blanc ! En même temps, cette couleur te va plutôt bien… » répliqua Yuri.

« Ce qui signifie que je vais devoir te quitter plus tôt pour avoir le temps de me changer. Et je préfère passer mon temps libre avec toi plutôt que de le garder pour changer des vêtements sales. » riposta le blond avec aigreur.

« Hmm, ça m’ennuie mais ton argument tient la route. » admit le brun. « La prochaine fois, je ferai plus attention. »

Son amant s’était saisi de sa main qu’il serrait à l’intérieur de la sienne avant de s’allonger près de lui. Yuri se tourna vers lui pour écarter quelques mèches dorées. Le temps était vraiment calme et agréable.

« En attendant, je peux bien profiter de ta présence, non ? Surtout qu’aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on respire un moment unique pour nous deux. »

Ils ne dirent plus rien par la suite. Ils se contentèrent de contempler le ciel bleu en goûtant à l’instant présent et leurs mains serrées l’une contre l’autre, heureux et comblés comme jamais ils ne l’avaient été auparavant.

--§--

« Flynn ! » s’écria Yuri en se réveillant brusquement.

Des brindilles et des débris de feuilles mortes étaient parsemés sur ses longs cheveux noirs. Il se releva en vitesse pour découvrir qu’il avait dû dormir sous sa forme de loup sous un chêne centenaire. A quelques mètres, derrière une rangée d’arbres, il discernait la cabane de Rita.

Un rêve… Ou pour être plus exact, un souvenir qu’il avait revu en rêve… Un souvenir d’un temps qui lui semblait presque lointain désormais, quand Flynn et lui étaient ensemble avant qu’ils ne deviennent des fugitifs, avant que la malédiction ne le touche…

Yuri secoua la tête pour s’éclaircir l’esprit. Pas le temps pour les regrets, de se sentir nostalgique du bon vieux temps. Le soleil s’était levé et les heures lui étaient comptées avant que l’astre se couche à nouveau. Il lui fallait retrouver Estelle et Repede et regagner au plus vite le QG secret de Brave Vesperia.

--§--

« Alors Raven, ramènes-nous tu de bonnes nouvelles ? »

« Eh bien… pas vraiment… Je veux dire que quelques nuits plus tôt cela aurait pu être de bonnes nouvelles mais à présent… »

« Que veux-tu dire ? »

« Eh bien, j’avais étudié la disposition des lieux, les rondes, bref tout ce qui aurait pu nous servir à préparer l’évasion de Flynn et hier, les conditions étaient optimales : soldats relâchés, personnel trop occupé… Plutôt compréhensible avec l’invité de marque qu’ils avaient et le festival qu’ils doivent préparer. »

« Eh bien ? Peut-être que les mêmes conditions ne se représenteront pas mais avec tes observations, il nous sera quand même possible d’organiser la fuite de Flynn non ? »

« Le souci est que Flynn avait aussi remarqué que les conditions étaient optimales pour s’évader et qu’il a aussitôt tenté sa chance… ce qui aurait pu réussir si on ne l’avait aperçu pas au dernier instant… En fait, si on avait coordonné une action commune avec le gamin cette nuit, il serait probablement parmi nous en ce moment. Mais… »

« Mais ? »

« Avec ce qu’il a tenté la veille, le Hiérophante ne veut plus prendre le risque qu’il s’évade à nouveau. Il a décidé de le garder personnellement nuit et jour. En clair, il a Flynn en permanence non loin de lui. Je ne sais pas mais on parle du chef suprême de l’Ordre gardé par une armée de chevaliers et de mages à son service, sans compter les prêtres et une multitude d’autres gens prêts à mourir pour lui, alors comment on va bien pouvoir s’introduire dans l’endroit le mieux gardé au monde pour aider à la fuite de Flynn qui se trouve auprès de la personne la mieux gardée au monde ? »

Il y eut un lourd silence dans la petite pièce. Dans une pièce sombre, seulement éclairée par une lampe à huile, un rai de lumière laissait entrevoir le visage renfermé d’un jeune garçon aux cheveux châtain, celui de Karol Capel, l’un des chefs de Brave Vesperia.

« Il n’y a donc aucune possibilité de sauver Flynn ? » demanda le garçon.

A côté de lui, Judith la Krytienne se tourna alors vers le troisième individu présent dans la pièce : un homme dans la trentaine ayant pour caractéristiques des cheveux bruns négligemment coiffés, des yeux bleus délavés et une barbe de trois jours.

« Raven ? » interrogea-t-elle.

L’homme poussa un soupir désolé.

« Même en mettant toutes nos ressources dans cette affaire, je doute que nous parvenions à le faire libérer. Je suis navré mais j’estime qu’ils nous auront tous pris ou tués avant même qu’on réussisse à atteindre Flynn. » répondit-il.

« Mais avec plus d’hommes ? Une alliance avec un autre groupe ? » questionna le plus jeune du trio avec un air désespéré. « Peut-être que ça améliorerait nos chances ! Peut-être… »

« Karol, même si moi aussi je souhaite libérer Flynn tout autant que toi, je te rappelle que contrairement à Altosk, Brave Vesperia n’est qu’un petit groupe de rebelles, pas une immense organisation répartie sur tout Akadia. De plus, nos propres membres ont déjà du mal à accepter Flynn dans nos rangs à cause de son passif alors avec d’autres rebelles… Nous avons toujours basé nos missions sur le volontariat mais je doute que le sauvetage de Flynn dans l’endroit le plus dangereux pour des rebelles suscite un énorme enthousiasme chez nous. » commenta la jeune femme aux cheveux bleutés.

« Je crois que tu as déjà dit que Flynn avait eu du mal à trouver des personnes prêtes à aider pour ouvrir le Portail vers cet autre monde. » dit Raven.

« Il a eu déjà du mal à nous convaincre. » se remémora Karol avec une grimace. « Et quand il y est parvenu, nous n’avons pas eu beaucoup de volontaires, surtout que Brennan, qui a beaucoup d’influence sur nos membres, était hostile et dubitatif à son plan. Heureusement que Yuri est intervenu parce que sinon, je crois que cela n’aurait jamais pu se faire. Et peut-être qu’on aurait évité la capture de Flynn… »

« Karol, Flynn était conscient des risques. » fit Judith d’une voix apaisante. « Tu ne dois pas t’en vouloir pour ça. »

« Mais en attendant, si on ne récupère pas Flynn dans les jours qui viennent, Yuri va être fou de rage à son retour. Je préfère encore affronter seul la forêt de Verdel et sa sinistre réputation de meurtres sanglants et de disparitions inexpliquées plutôt que de lui annoncer que Flynn a été fait prisonnier par l’Ordre. » se plaignit le jeune garçon.

Les deux adultes échangèrent un regard. Ils ne l’auraient avoué pour rien au monde mais ils n’étaient pas loin de penser comme Karol. Un Yuri de méchante humeur et en colère ne constituait franchement pas le camarade idéal pour une discussion pacifique et constructive… Pendant que Judith se mordait les lèvres, recherchant une réponse appropriée à donner à son cadet, Raven était perdu dans ses pensées, une main posée sur sa tempe comme pour se concentrer.

Après plusieurs longues minutes de réflexion, le trentenaire leva la tête mais son visage trahissait de l’incertitude.

« Il y a peut-être une solution… » prononça-t-il lentement comme s’il hésitait à poursuivre.

Les deux autres le regardèrent alors avec espoir mais restèrent muets pour encourager leur compagnon à continuer.

« Le Hiérophante doit se rendre à la ville de Noridhim pour honorer le festival du Mystère [1]. » annonça Raven. « S’il veut vraiment avoir Flynn sous ses yeux, il sera forcément obligé de l’emmener avec lui. »

« Il ne prendra pas ce risque ! » s’exclama Karol. « Pourquoi trimballer son prisonnier pour un festival ? De toute façon, Flynn sera mieux gardé dans le quartier général de l’Ordre plutôt qu’à Noridhim. »

« Je suis plutôt d’accord avec Karol. Ce serait un risque inconsidéré pour lui d’emmener Flynn à Noridhim juste pour un festival. Il laisserait des chances non négligeables à Flynn de s’évader à nouveau. Pourquoi le prendrait-il ? » argumenta la Krytienne.

« L’une des raisons, je pense, est qu’il n’aime pas se séparer de son captif, même si ce n’est juste que pour quelques jours. Il s’est donné beaucoup de mal pour mettre la main sur Flynn et nous savons tous les trois les rapports qu’ils entretenaient auparavant. » répliqua Raven. « L’autre raison… est qu’il se doute que Yuri, et par extension nous et Brave Vesperia, allons tenter l’impossible pour le récupérer. »

« En d’autres termes, cela pourrait être un piège. » conclut Judith. « Comment être sûr néanmoins qu’il prendra Flynn avec lui ? »

« Pour Alexei, nous sommes sans doute une épine dans le pied dont il veut se débarrasser au plus vite. Je ne pense pas qu’il ratera une telle occasion pour éliminer définitivement Brave Vesperia, d’autant plus que Garista fait également partie du voyage. »

« Et tu sais comment il va transporter Flynn sans attirer l’attention ? » questionna Karol. « Je veux dire, pour le public, ça ferait bizarre qu’on déplace un prisonnier sans raison particulière. »

« Oh, crois-moi, Alexei et Garista ont tout prévu. Je doute par contre que cela soit au goût de Flynn… »

« C’est un festival où les déguisements et costumes sont de rigueur. Nous pourrons donc utiliser cela à notre avantage. » remarqua Judith. « Mais cela ne me débarrasse pas de cette impression que nous nous dirigeons tout droit vers un traquenard… »

« Tu préfères annoncer la mauvaise nouvelle à Yuri au sujet de Flynn ? » demanda le garçon aux cheveux châtain.

Il y eut un long silence, lourds de sous-entendus.

« Je pense qu’il vaudrait mieux commencer à élaborer notre plan pour Noridhim en prenant le plus grand nombre de précautions. » déclara Judith d’un ton dégagé. « Voyons comment nous pouvons… »

--§--

Quand Yuri arriva devant la maison de Rita, il s’apprêtait à signaler sa présence en frappant à la porte mais il devina que Repede l’avait devancé car ce dernier lança un aboiement et gratta devant la porte avec un bruit distinct comme s’il s’efforçait de l’ouvrir. Il reconnut ensuite la voix agacée de Rita et une série de sons lui laissant comprendre qu’elle s’était levée et qu’elle se dirigeait vers la porte avant de l’ouvrir.

« Entre vite. On doit discuter. » grogna-t-elle.

Le brun ne se fit pas trop prier. Il sentit qu’il était temps de fournir des explications et d’avoir une conversation sérieuse avec  la jeune mage. Dès qu’il pénétra dans sa cabane, elle lui désigna en silence un tabouret, loin d’Estelle qui dormait encore dans le hamac. Elle avait sorti un peu de pain pour le petit-déjeuner et de la viande séchée pour Repede.

A peine Yuri eut-il le temps de s’asseoir que déjà, Rita le bombardait de questions :

« Toi, tu es sous l’emprise d’un sort, n’est-ce pas ? Ou d’une malédiction ? Elle te change en loup toutes les nuits, c’est ça ? »

La faible lueur dans la cabane lui laissait entrevoir des yeux verts curieux et inquisiteurs. Son regard gris se détourna un instant vers la jeune Estelle endormie avant qu’il ne réponde d’une voix basse tout en s’efforçant de recoiffer ses longs cheveux de jais :

« Humpf ! Tu n’es pas n’importe qui pour l’avoir vu en un simple coup d’œil ! Je suppose que tu n’étais pas n’importe qui pour être entrée dans l’Ordre à ton âge. »

« Peuh ! Ne me confonds pas avec n’importe quel mage de bas étage ! » répliqua Rita d’un ton mordant. « Je n’en ai pas l’air mais avant mon renvoi, j’étais loin d’être une incapable et je m’occupais de recherches majeures. Mais passons ! Ta malédiction, elle m’a l’air bien puissante et je ne vois donc que quelques personnes dans l’Ordre qui soient capables de la jeter. C’est cet abruti de Garista qui en est le responsable ? »

Elle avait une expression si féroce quand elle prononçait le nom de Garista que Yuri devina rapidement que la mage avait un antagonisme marqué avec le Cardinal.

« Je me trompe peut-être mais j’ai la forte impression que toi et le Cardinal Garista n’êtes pas les meilleurs potes au monde. » commenta le brun.

« Evidemment ! Il a tout fait pour discréditer mon travail mais cela ne l’a pas empêché d’exploiter mes résultats pour ses propres besoins personnels ! » grommela Rita. « Je n’ai pas apprécié la manière dont il a détourné mes recherches pour des rituels ou des sorts tous plus ou moins barbares et le pire, c’est avec le fruit de mes propres recherches qu’il est monté en grade. Alors cette malédiction, c’est tout à fait le genre de truc qu’il a pu mettre au point. Si c’est lui, je devrais être capable de mettre au point un contre-sort pour te libérer. »

Yuri avait la forte impression que ce n’était pas par altruisme que Rita cherchait à lever sa malédiction mais plus pour damner le pion à Garista qui semblait être sa Némésis personnelle.

« Malheureusement, ce n’est pas lui. Celui qui a jeté ma malédiction, c’est le Hiérophante. »

« Quoi, le Hiérophante en personne ? » ne put s’empêcher de s’exclamer l’irascible mage.

Elle marqua un silence avant de passer une main dans ses cheveux châtain, visiblement en pleine réflexion.

« Si c’est le Hiérophante lui-même, alors cela risque d’être plus difficile. Il a accès à des arcanes secrets dont je peux à peine me faire une idée. Mais laisse-moi te dire que tu t’es fait un ennemi puissant et pas n’importe lequel, qui plus est. Le dirigeant de l’organisation la plus puissante d’Akadia, rien que ça ! »

« Je le sais bien ! Crois-moi, cela fait plus de deux ans que j’essaie de trouver un moyen de me débarrasser de cette malédiction et j’ai difficilement trouvé quelque chose ! Si tu crois que ça m’amuse de devenir un loup toutes les nuits !»

Rita ne répondit pas et garda le silence. Il y avait un petit air de commisération dans ses yeux verts pendant quelques secondes avant que son regard dérive vers la jeune fille endormie aux cheveux roses.

« Et cette fille ? Elle vient de l’autre monde, n’est-ce pas ? »

« Tu es donc bien au courant de l’autre monde et des Portails. C’est pourtant une information confidentielle détenue que par ceux de hauts rangs dans l’Ordre. » commenta le rebelle de Brave Vesperia.

« Comme je te l’ai dit, j’étais plutôt bien placée à l’époque. Je suis plutôt surprise que toi, un rebelle, qui ne devrait avoir aucun lien avec l’Ordre soit au courant de l’existence de l’autre monde et ait été capable de s’y rendre pour ramener cette fille. Qui t’en a parlé ? » interrogea la mage.

« Quelqu’un. » répondit Yuri d’une voix évasive.

« Quelqu’un de l’Ordre qui devait être bien placé dans ce cas et qui devait savoir comment ouvrir un Portail pour que tu réussisses cet exploit. » répliqua son interlocutrice.

Elle dévisagea à nouveau Estelle avant de reprendre la conversation :

« Il y a des légendes qui parlent d’êtres aux cheveux roses. On les nomme les enfants de Pleine Lune et on dit qu’ils ont un potentiel magique extraordinaire. J’ignorais qu’il en existait dans cet autre monde. Je les croyais totalement éteints. Selon certains mythes, les membres de l’ancienne lignée impériale comprendraient parmi leurs ancêtres des enfants de Pleine Lune mais il sera difficile de le vérifier vu que la lignée en question est totalement éteinte. »

Elle marqua une nouvelle pause en se mordant les lèvres. Elle avait une expression intriguée quand elle contemplait Estelle.

« Elle a peut-être un immense potentiel magique inexploité. Mais il lui faudra forcément lui apprendre les bases. Telle qu’elle est, ce n’est qu’un diamant à l’état brut donc sans le moindre intérêt. »

« Ne parle pas d’elle ainsi, comme si elle représentait un intéressant sujet de recherche ! » s’agaça Yuri.

« Pourtant, elle attise mon intérêt. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre une potentielle enfant de Pleine Lune. Et contrairement à toi, je connais les bases en mana. Je peux donc l’aider pour lui enseigner les premiers pas. A moins que tu connais quelqu’un d’autre pour faire ce boulot à ma place. Je devrais bien sûr vérifier son affinité élémentaire mais… »

« Je connais déjà quelqu’un qui pourra tout lui apprendre sans manifester une curiosité que je trouve, excuse-moi du terme, malsaine ! »

Ils s’affrontèrent du regard mais rapidement, celui de Rita s’abaissa vers le sol poussiéreux de sa cabane.

« Désolée. Je tends à laisser ma curiosité scientifique à prendre le dessus, sans tenir compte des considérations des autres. On me l’a souvent reproché. » admit l’ancienne mage de l’Ordre.

Comme pour s’excuser de son comportement, elle balança un morceau de pain en direction de Yuri et lui servit à la hâte de l’eau dans un gobelet de terre cuite.

« Mais ceux de l’Ordre le disaient avec une telle hypocrisie qu’ils n’en étaient absolument pas sincères. Le seul qui était vraiment honnête quand il prononçait ce genre de reproches était le seul type décent avec qui j’arrivais à m’entendre… enfin, si on pouvait dire s’entendre… »

« Ah ! Je serai curieux de savoir le nom de ce type en question ! »

« A l’époque, c’était le chevalier-prêtre le plus en vue parmi ses pairs. Il était l’un des disciples les plus doués du Hiérophante. Il s’appelait Flynn et… »

« Quoi ? Flynn ? Comme Flynn Scifo ? » ne put s’empêcher de s’écrier Yuri.

A cette exclamation, ce fut au tour de Rita de montrer sa stupéfaction et sous la surprise, la pile de livres où elle avait posé l’un de ses coudes s’effondra par terre dans un bruit sourd. Heureusement, Estelle semblait avoir un sommeil lourd.

« Tu connais Flynn ? Mais c’est impossible ! Il n’y a pas plus dévoué que lui aux idéaux de l’Ordre ! » murmura la mage d’un air incrédule avant de prendre un air songeur. « Mais cela expliquerait comment tu sais pour l’autre monde et pour tout le reste. Il avait également les connaissances pour ouvrir un Portail. Je peine cependant à croire que Flynn ait tourné le dos à l’Ordre. »

« Si tu parles d’un crétin blond aux yeux azur, tête de mule et toujours prêt à se fourrer dans les ennuis pour aider les autres, alors oui, c’est bien de lui dont je parle. » répliqua Yuri.

Rita l’observa longuement, comme si elle prenait réellement conscience de la présence du rebelle dans sa cabane. Ses doigts tripotaient nerveusement son menton et elle mordait ses lèvres d’un air désemparé. Sa voix était inhabituellement douce et triste quand elle reprit la parole :

« Yuri, je vais te demander une faveur. Pourquoi Flynn a-t-il quitté l’Ordre et qu’est-il devenu depuis ? »

Le brun fut surpris par le changement de caractère et de comportement de la mage. Manifestement, malgré les durs termes qu’elle avait utilisés, elle se souciait du sort de Flynn. Ce fut pour cette raison qu’il lui répondit en toute honnêteté.

« L’Ordre l’a trahi et il s’est enfui. Et depuis plus de deux ans, il est devenu un fugitif traqué par l’Ordre. » répondit Yuri avec hargne.

« Je vois. » se contenta de dire Rita tout en hochant la tête.

« Je n’ai pas fini : ce bâtard de Garista a réussi à le capturer pendant que j’étais dans l’autre univers. »

Cette fois, ce fut une pile d’alambics et de fioles en verre qui se fracassèrent au sol, réveillant définitivement Estelle qui émit un cri de surprise. Le regard vert de Rita devint tranchant comme une lame et cette vision frappa Yuri. Elle marmonnait mille imprécations dans sa barbe tout en jetant des livres au sol et marchait à petits pas précipités tout en tournoyant sur place.

« Non mais c’est pas vrai ! Quel abruti ! Je le croyais pourtant assez intelligent pour éviter de se retrouver dans ce genre de situation ! » râla la mage.

Sans se soucier du boucan qu’elle faisait, elle commença à ouvrir divers placards et armoires, les fouillant et jetant par terre plusieurs papiers jusqu’à ce qu’elle sorte un long morceau de toile cirée qu’elle déroula sur une table en écartant sans ménagement son bazar. Yuri y jeta rapidement un coup d’œil pendant qu’Estelle s’éveillait difficilement : apparemment, c’était une carte plutôt bien détaillé de la région.

« C’est où que tu penses aller ? » demanda Rita tout en sortant une sacoche de cuir et un sac de toile en y fourrant de nombreuses feuilles et grimoires.

« Ici, près du village de Thielke. » indiqua Yuri.

Thielke était un petit lieu ordinaire où peu de gens osaient y vivre à cause de la proximité avec la forêt de Verdel. Il était également le village le plus proche de la base secrète des rebelles de Brave Vesperia.

« Thielke ? On peut y être en moins de deux jours mais il faudra passer une nuit en forêt. »

« Attends ! "On" maintenant ? » rétorqua Yuri.

« Oui parce que je viens avec toi ! » répondit la mage d’un ton sec qui ne souffrait d’aucune contestation possible. « Je commence à en avoir plus qu’assez de l’Ordre et des manigances de Garista. Il est temps que je règle mes comptes avec lui ! Et en plus, il s’en est pris au seul abruti décent ! »

Yuri ne chercha même pas à protester. Il avait trop bien vu le changement dans les yeux et le comportement de Rita. Sa détermination, alimentée principalement par un fort désir de revanche contre Garista, était trop grande pour qu’il cherche à la dissuader. Il devina également que pour une raison ou une autre, Flynn jouait dans sa décision de quitter sa cachette en plaquant toutes ses recherches – ces deux-là devaient se connaître. Et puis il y avait son intérêt pour le potentiel magique d’Estelle… Il se contenta donc de hausser les épaules.

« Bah, fais comme tu veux ! Ça m’est égal ce que tu fiches mais je ne suis pas contre une alliée pour libérer Flynn. » dit-il nonchalamment.

« D’accord pour libérer le crétin blond mais cela ne veut pas dire que je rejoins ta bande de rebelles ! Considère que je suis à mon compte ! » répliqua la mage.

Pendant ce temps, Estelle marmonnait des excuses pour son réveil tardif mais ni Yuri, ni Rita ne semblaient s’en soucier. Repede se contenta d’ignorer la jeune fille en s’écartant de son chemin sans aller chercher de caresses et la mage déposa le plus gros en nourriture qui lui restait mais elle avait clairement d’autres chats à fouetter, sortant quasiment tous les contenus de ses armoires et placards dans l’idée de faire ses valises apparemment. Elle s’approcha timidement de Yuri qui l’observait en silence sans rien dire et demanda :

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

« Pour le moment, tu prends un bon petit-déjeuner pendant que miss Pyromane prépare ses affaires. Peut-être qu’elle pourra aussi te prêter quelques habits, car franchement, tu ne risques pas de passer inaperçue vu comment tu es fringuée. Ensuite, on continue notre route vers les quartiers de Brave Vesperia. D’après miss Pyromane, il nous faudra deux jours pour sortir de la forêt. »

« On risque de rencontrer quelques bêtes ou des monstres mais ça, j’en fais mon affaire. » dit Rita. « Et je suppose que ton sabre n’est pas un bout de métal inutile, même si cela ne servira pas à grand-chose pour cette nuit. »

« Repede peut aussi aider. » fit remarquer le brun avant de se relever avec fracas.

« Je suis pas sûre d’avoir sa taille. » ajouta Rita en désignant celle qui venait d’un autre monde. « Tout ce que j’ai risque d’être trop petit pour Estelle. »

« Trouve juste quelque chose le temps qu’on rejoigne le repaire de Brave Vesperia. On doit avoir de quoi l’habiller là-bas. »

Il voulait un peu s’étirer les muscles avant de partir. Et puis, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce que pouvait subir Flynn en ce moment…

« Bon, où est mon balluchon ? Je vous préviens que je refuse de partir si je ne l’ai pas à notre départ ! » avertit-il avant de fermer la porte de la cabane derrière lui.

Repede l’ayant suivi, les deux filles se retrouvèrent seules. La mage fronça les sourcils.

« Il a quoi son balluchon pour qu’il y tienne ainsi ? » demanda-t-elle.

« Il y avait un bracelet mais je le porte en ce moment. » répondit celle qui venait d’un autre monde en désignant son poignet. « Oh, il y avait aussi un vieux gant en cuir. »

« Quoi ? Et il fait toute une histoire pour un vieux gant en cuir ? »

-§-

Deux jours plus tard, après un voyage sans incident notable – sauf si on exceptait quelques attaques de monstres vite réglées par Yuri, Rita et Repede ou la énième transformation en loup de Yuri qui avait obligé Rita et Estelle à dormir dans un arbre –, le petit groupe atteignit enfin la lisière de la forêt en fin d’après-midi. Si la mage au caractère explosif avait servi de guide pendant le premier jour et une grande partie de cette deuxième journée, c’était désormais Yuri précédé de Repede, qui les menait vers la cachette de Brave Vesperia.

A l’horizon, on devinait au loin les fumées de cheminées du village de Thielke mais ce n’était pas là que Yuri les emmenait. Il était plutôt en train de longer la lisière de la forêt jusqu’à atteindre une petite vallée désertique. Le sol y était aride, rocailleux même et on devinait l’ancien lit d’un ruisseau qui avait dû s’assécher. Il restait quelques amas d’herbes éparpillées, des arbustes et de rares plantes vivaces. Estelle devinait à quelques couinements perçus que des animaux, probablement des rongeurs et des reptiles, y rôdaient discrètement.

Vers un versant de la vallée, Yuri et Repede s’arrêtèrent devant un gros arbuste épineux au bois robuste adossé à un énorme rocher. L’épéiste jeta un coup d’œil à Rita et Estelle et leur indiqua de les suivre.

Ils contournèrent l’arbuste et le rocher et les filles furent surprises de constater qu’ils dissimulaient habilement une sorte d’entrée qui pouvait évoquer l’entrée d’une grotte ou celle d’un terrier.

« Faites attention, c’est sombre et ça peut glisser sous les pieds. » expliqua Yuri pendant que son compagnon canin se faufilait déjà à l’intérieur. « Il y aura une sentinelle mais laissez-moi m’en occuper, ok ? »

Sans attendre leur réponse, il se glissa à son tour dans le trou. Avec appréhension, Estelle et Rita lui emboîtèrent le pas.

Si l’espèce de trou où elles avaient pénétré ne pouvait laisser passer qu’une personne à la fois et était glissant comme un toboggan, l’intérieur était plus grand et permettait de tenir debout. C’était sombre, comme l’avait annoncé Yuri et les deux filles eurent du mal à se repérer mais Rita émit une petite flamme rouge au bout de ses doigts, ce qui rassura Estelle qui la remercia chaleureusement. Un peu plus loin, Yuri patientait en tapant du pied avec impatience. Repede, quant à lui, avait déjà disparu.

 L’intérieur évoquait une grotte de chauve-souris. Il y en avait d’ailleurs de ces bestioles, suspendues au plafond et qui commençaient à étirer leurs ailes à l’approche de la fin de journée, ce qui rendit Yuri un peu anxieux et il accéléra sa marche.

Durant les premiers mètres, absolument rien n’évoquait une cachette secrète de rebelles. Avec ses rochers humides, l’obscurité et ces chauves-souris, cela ressemblait à une banale grotte d’animaux nocturnes volants. Mais bientôt, ils s’approchèrent d’une anfractuosité et avant qu’Estelle comprenne, Yuri la poussa brutalement sur le côté pour éviter… un poignard qui la rata de peu…

« Hé du calme, c’est moi, Yuri ! » s’écria-t-il. « Les deux autres sont avec moi ! »

« Yuri ? » dit une nouvelle voix pendant que Repede aboyait pour signaler sa présence. « Oh, bon sang, on ne t’attendait pas de sitôt ! Eh Brennan, envoie quelqu’un avertir Judith que Yuri est de retour ! »

« Et dis-lui de faire vite sinon, je m’en vais pioncer dans ma chambre ! » cria le brun.

Puis il ajouta à voix basse, de façon à ce qu’Estelle et Rita soient les seules à pouvoir l’entendre :

« Sauf indication contraire, pas un mot sur ma condition nocturne, compris ? »

Quelques instants plus tard, le garde pivota une grosse pierre, ce qui enclencha un mécanisme qui fit glisser une paroi rocheuse pour laisser place à une ouverture et à la véritable entrée de la cachette de Brave Vesperia.

« Bienvenue chez moi et faites comme chez vous. » dit Yuri avec une mine ironique.

Estelle était un peu intimidée, Rita quelque peu de mauvais poil mais ils franchirent l’entrée que la sentinelle referma immédiatement après eux.

C’était impressionnant. Cachés à l’intérieur d’une vallée rocheuse et aride, les rebelles de Brave Vesperia avaient ménagé dans ces cavernes une véritable habitation troglodyte. Pour l’éclairage, il y avait des torches et des lanternes suspendues au plafond ou accrochées aux murs. La température était plutôt agréable même si cela devait être plus frais lors des hivers. Des trous avaient été discrètement creusés, ici et là, et devaient servir pour l’aération. A l’écho qu’on percevait, on devinait une rivière souterraine qui constituait une précieuse source d’eau potable. Brave Vesperia était réellement un groupe plutôt qu’une organisation de rebelles si on devait comparer à Altosk qui était considéré officiellement comme la menace la plus dangereuse pour l’Ordre. La bande ne devait pas dépasser quinze personnes, estimait Rita et cela se reflétait dans leur cachette. Dans la caverne, il y avait une sorte de couloir qui menait vers diverses cavités et chaque membre y avait visiblement aménagé sa chambre de fortune mais il en restait certaines qui étaient laissées à l’abandon. Pourtant, on ne se privait pas de confort dans cet endroit. Il y avait de nombreux ustensiles, des meubles, des tapis, des matelas de paille et même des oreillers à plume d’oie. Sur les parois, certains s’étaient amusé à décorer la caverne en gravant des dessins au couteau ou en enduisant les pierres de colorants obtenus en broyant des minéraux. Le lieu aurait paru presque plaisant et agréable à vivre – Estelle voyait trois hommes jouer aux dés – si on pouvait mettre de côté l’absence de soleil et le fait qu’il s’agissait d’une cachette pour se dissimuler aux yeux de l’Ordre.

Sous les yeux étonnés de celle aux cheveux roses, une jeune femme aux cheveux bleutés et aux oreilles pointues s’avança. Sa silhouette sensuelle, sa tenue dénudée et surtout… sa poitrine bien mise en valeur firent forte sensation sur Estelle qui jeta discrètement un regard attristé vers sa propre poitrine. La comparaison était difficile…

« Bon retour parmi nous Yuri. Je dois t’avouer que je ne m’attendais pas à te revoir aussi… tôt. » dit la nouvelle venue.

« Où sont Karol et le vieux, Judy ? » questionna l’épéiste sans préambule.

« Dans la salle de réunion. Est-ce que tu veux… »

« Oui, je veux les voir tout de suite ! » répliqua Yuri avec empressement. « On n’a pas beaucoup de temps ! »

« Tu pouvais au moins me présenter tes deux nouvelles amies. » déclara la dénommé Judy avec une moue faussement ennuyée.

« Pas la peine ! Je les présenterai en même temps au vieux et à Karol ! » rétorqua le brun.

La jeune femme poussa alors un léger soupir, ses doigts effleurant sa joue pendant qu’elle levait des yeux songeurs. Yuri ne tint cependant pas compte de ses états d’âme en s’enfonçant avec impatience dans l’un des couloirs, forçant ainsi les filles à le suivre.

« J’ai comme l’impression que les retrouvailles vont être houleuses… » murmura la Krytienne pour elle-même.

Puis elle se tourna vers ses deux visiteuses. Elle jeta brièvement un regard intrigué vers Rita mais elle observa Estelle et ses yeux turquoise avec un examen des plus approfondis, s’attardant sur ses habits.

« Ils m’ont l’air un peu petit pour toi. Je te donnerai quelque chose de plus confortable. » promit-elle. « Venez, suivez-moi ! Comme l’a dit Yuri, je crains que le temps nous soit compté. »

-§-

La salle de réunion était très simple. Une simple table en bois, des chaises et des tabourets avec en son centre, une lampe à huile. Dès que les filles rejoignirent les hommes dans la pièce, Yuri fit rapidement les présentations.

« Estelle, Rita voici Judith, Karol et Raven. » annonça-t-il en montrant de sa main gauche les personnes concernées au fur et à mesure qu’il les présentait. « Faites attention au vieux, il a tendance à courir après tout ce qui a un vagin. »

« Hé ! » protesta Raven mais Yuri fit mine d’ignorer son intervention.

« Judy, Karol et le vieux, je vous présente Rita, une mage maniaque en pyromanie et Estelle qui vient de l’autre monde. »

« Humph, en voilà une façon de présenter les choses ! » commenta Rita d’un air énervé.

« Elle ? Une mage ? » interrogea Karol d’une voix dubitative.

« Bien sûr que je le suis, morveux ! J’étais même une mage de haut rang quand j’étais dans l’Ordre ! »

« Un ancien mage de l’Ordre, Yuri ? » commenta Judith en échangeant un regard avec lui.

« Oui. Ne t’inquiète pas, elle a des motivations personnelles pour vouloir nous aider. Et j’ai vu de quoi elle était capable. »

« Hmm, j’ai confiance en ton jugement mais je crois qu’il vaudrait mieux garder ce détail entre nous. Inutile d’ébruiter son passé. »

« Et la charmante demoiselle vient donc de l’autre côté du Portail ? » demanda Raven en s’approchant d’Estelle avec un air appréciateur. « Je dois reconnaître que tu as plutôt bon goût, gamin, mais pourquoi avoir misé sur elle ? »

« Ton fichu bracelet a réagi en sa présence. » maugréa Yuri. « Et ce crétin de Zagi m’a forcé à quitter l’autre monde en catastrophe. Je n’avais donc pas l’embarras du choix. »

Il se laissa tomber sur une chaise, contempla les alentours avant de jeter un regard mauvais en direction de Judith, Karol et Raven.

« En parlant de Zagi, il m’a appris quelque chose d’intéressant sur Flynn… Maintenant, la question est : comment avez-vous pu laisser Flynn dans les sales pattes de l’Ordre ? »

Les trois membres de Brave Vesperia déglutirent avec difficulté. Yuri contenait difficilement sa rage, ce qui était la réaction qu’ils avaient voulu absolument éviter. Ils savaient tous parfaitement que Yuri était très, voire trop, protecteur envers Flynn même s’il avait ses raisons… Le blond était si précieux pour lui…

Et ils l’avaient laissé aux mains de ses pires ennemis…

« Yuri… » tenta Karol en guise de défense.

« Yuri, crois-moi, Karol et moi avons tout fait pour le protéger comme tu nous l’as demandé mais tu connais Flynn… Il n’a pas supporté cela. Une fois que tu es parti dans le Portail, l’Ordre nous a repérés au moment de notre fuite et… je pense que tu devines la suite… » dit Judith.

« Il s’est sacrifié pour vous couvrir, n’est-ce pas ? »

Karol et Judith opinèrent de la tête. Yuri les contempla un moment avant de pousser un grognement exaspéré.

« Je me doutais bien que pour se faire attraper, il devait avoir commis une action stupide de ce genre. » grommela-t-il. « Et Alexei doit être ravi de l’avoir entre ses griffes. »

« Ce qui est problématique, c’est qu’il était le seul à pouvoir nous renseigner sur cette fameuse Prophétie. Alors certes, nous avons une personne de l’autre monde mais sans Flynn, on n’arrivera à rien. » dit Raven.

« La Prophétie ? » intervint Rita. « Attendez, vous voulez dire que vous tentez de la réaliser ? »

« Tu connais la Prophétie, Rita ? » demanda la Krytienne.

« Pas sa teneur exacte mais oui, j’en ai vaguement entendu parler. Il y en a plusieurs certes mais impossible de rater celle-là : elle prédisait qu’une personne de l’autre monde bouleverserait le destin d’Akadia. Je n’en sais pas davantage cependant. »

« Flynn en sait peut-être plus. » remarqua Karol.

« Cela ne m’étonnerait pas. » dit Rita en haussant les épaules. « Quand on sait qui lui servait de figure parentale à l’époque… »

« On revient donc au fait que nous devons récupérer Flynn. » constata calmement Judith. « On a commencé à mettre quelque chose au point Yuri mais les explications seraient longues et il vaudrait mieux… que tu te reposes en premier, Yuri, avant… »

« Inutile de prendre des pincettes, Judy, elles sont au courant. »

« Oh ? Elles savent ? Tant mieux, cela m’évitera la peine de devoir justifier ta disparition pour cette nuit et les nuits à venir. »

« Occupe-toi d’elles  en mon absence, Judy. »

« Je n’y manquerais pas. »

-§-

« Je sais que vous voulez le garder sous votre constante surveillance, votre Excellence. » dit Garista. « Mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est un risque inconsidéré. C’est comme brandir un morceau de viande à ce chien de Yuri Lowell et sa bande. »

« Je comprends tes légitimes inquiétudes, Garista. C’est pourquoi, nous allons prendre certaines précautions. Que font Cumore et les autres ? »

« En train de préparer vos affaires et votre escorte pour votre voyage de demain, votre Excellence. »

« Très bien. Amène-le dans ma chambre. » ordonna Alexei.

Deux gardes soulevaient par les épaules un corps inerte aux courts cheveux blonds comme le blé au soleil, la tête retombant lourdement par devant. Flynn Scifo…

« Tu l’as drogué ? » demanda le Hiérophante.

« Oui. Je craignais un esclandre de sa part. Il est très méfiant envers tout ce qu’on lui donne mais même lui ne peut résister à l’instinct de boire. Cependant, compte tenu des circonstances, j’ai peur d’avoir sous-dosé la quantité à lui administrer. » expliqua le Cardinal. « Il doit être encore à demi-conscient. »

« Cela fera l’affaire. L’essentiel est qu’il ne perturbe pas le sort. Allongez-le par terre et sortez ensuite d’ici ! » commanda Alexei aux soldats.

Dès que les deux hommes avaient quitté la chambre, Alexei ouvrit un petit placard de son autel, sortant une somptueuse coupe en or sertie d’une belle topaze taillée. La coupe était déjà remplie au tiers d’un liquide rougeâtre d’une consistance similaire au vin…

« Déshabille-le et tu jetteras ses vêtements au feu après. Je ne serai pas surpris d’apprendre que ce serait un cadeau de Yuri Lowell. Tu lui donneras ensuite autre chose. »

« Très bien. » dit Garista en inclinant.

Le Cardinal souleva la tête de Flynn. Au même moment, celui-ci ouvrit un œil vitreux mais la drogue faisait son effet : il n’était pas totalement conscient de ce qui lui arrivait.

Avant qu’il ne puisse comprendre, il sentit quelque chose de dur sous ses lèvres et un liquide s’écouler dans sa bouche. Il eut le réflexe de cracher mais dans son état de faiblesse, Garista n’eut aucun mal à maintenir ses mâchoires fermées et à exercer une pression sur sa gorge pour le forcer à boire. Ce n’était pourtant pas désagréable quoiqu’il avait l’impression qu’il y avait un arrière-goût métallique…

« Parfait. Et maintenant, bâillonne-le. Je ne veux prendre aucun risque. » ordonna Alexei.

Pendant que le Cardinal exécutait la sale besogne, Flynn commençait lentement à reprendre conscience. Il voulait se relever mais il se rendit compte avec effroi que le simple fait d’agiter ses doigts lui demandait un effort considérable. Et ses bras et ses jambes lui paraissaient si lourds, sa vision si floue et tout ce qu’il entendait semblait résonner dans le lointain… La voix d’Alexei semblait… suivre un rythme… Une prière, un chant ?

Tout à coup, son champ de vision fut entièrement occupé par le Hiérophante qui le regardait dans les yeux.

« Cela aurait été beaucoup plus simple si tu étais resté dans l’Ordre Flynn. Mais tu ne me laisses pas beaucoup de choix… »

Il sentit soudain la main de son ancien mentor se poser au centre de son torse nu.

Et il ressentit aussitôt une fulgurante douleur. Comme une brûlure intense. Comme si on le marquait au fer rouge. C’était sans doute ce qui se rapprochait le plus de ce qu’il ressentait. S’il n’avait pas été bâillonné, nul doute qu’il en aurait hurlé au point de s’arracher les poumons.

La douleur était telle qu’il ne tarda pas à sombrer dans l’inconscience…

« Excellent. » commenta Alexei tout en contemplant son ancien élève. « C’est un sort qui se manifeste plutôt sur le long terme mais au moins, la première étape de notre plan est en route. Ramène-le dans sa cage Garista. Il nous faut nous préparer pour le festival de Noridhim. »

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[1] Le mystère est à prendre ici dans son sens au Moyen-Âge, à savoir un genre théâtral mettant souvent en scène des sujets religieux.

Confession

May. 1st, 2016 12:45 pm
eliandre: (Default)

Titre : Confession

Auteur : Eliandre

Beta : Kaleiya Hitsumei 

May 1 – 2 Rose bud : Confession of love

Note : Crossover avec le film Le Masque de Zorro.

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Parfois, Yuri maudissait sa poisse légendaire. Après la mort de sa demie-sœur Judith et de leur ami Raven, il n’avait pensé qu’à sa vengeance : tuer le capitaine Alexander Cumore, leur meurtrier, ce lâche qui avait décapité la tête de Judy pour s’attribuer le mérite de sa mort. Pris en charge par Finath Scifo alias Zorro, l’ancien héros du peuple, qui le reconnut comme l’un des enfants l’ayant sauvé des soldats d’Alexei Dinoia lors de sa dernière mission, celui-ci avait fait subir un entraînement pire que la mort pour que Yuri devienne un escrimeur exceptionnel. Le jeune homme aux longs cheveux bruns se demandait si Zorro prenait un quelconque plaisir à malmener son élève pour le pousser à développer son potentiel mais il devait le reconnaître : l’entraînement portait ses fruits.

Bien qu’il n’avait pas encore atteint les objectifs que Finath souhaitait pour lui, il était désormais assez sûr de son talent de bretteur pour tenter un coup à la fois dangereux et audacieux : libérer son fidèle compagnon canin Repede de la caserne en prenant l’identité de Zorro. Seulement, comme cette opération se faisait sans l’accord de Finath, l’ancien Zorro, il avait dû donc confectionner un costume avec les moyens du bord. Prenant un grand foulard noir qu’il perça de deux trous pour le masque et un grand morceau de tissu sombre quelque peu déteint pour la cape, il s’était fabriqué un déguisement de fortune. Pas aussi classe que Finath dans ses heures de gloire, il devait le reconnaître. Il donnait plus l’impression d’être dans le Zorro du pauvre ou pire un bandit.

Et cela ne l’aida pas quand il passa devant l’église : croyant les rues désertes, voilà que le galop d’un cheval résonne et qu’un nouveau venu le surprenne pile au moment où il devait justement ne pas se faire surprendre. Il avait posé sa main sur la garde de son épée prêt à se défendre mais il fut étonné de se retrouver nez-à-nez avec un jeune homme au physique plutôt séduisant.

Il avait de beaux habits fins et soignés : veste de velours bleue, chemise blanche et pantalon beige, signifiant qu’il appartenait à la noblesse espagnole contrairement aux autochtones mexicains dont était originaire Yuri. Il était bien proportionné avec un teint de pêche, des traits réguliers et surtout, il avait de courts cheveux blonds dorés comme le blé au soleil, couleur si rare au Nouveau Mexique. De magnifiques yeux céruléens étaient d’ailleurs en train de le toiser d’abord avec surprise puis avec méfiance. Ce type n’était pas de ceux qui laissaient les autres indifférents. Surtout pas Yuri qui devait reconnaître que ce nouveau venu était plutôt… très attrayant…

Cependant, pour l’instant, même s’il avait très envie de faire plus ample connaissance avec ce bel inconnu, il devait hélas remettre cela à plus tard : Repede attendait. Le blond n’avait pas l’air armé, ou du moins, il n’avait pas d’épée mais il pouvait tout aussi bien porter une dague ou un poignard sous ses vêtements. Et son regard était plutôt suspicieux…

« Vous vous promenez bien tard, jeune Señor. On dit que les rues ne sont pas sûres à cette heure. » commença Yuri.

Les yeux azur du blond le contemplèrent longuement, comme si le jeune cavalier réfléchissait à sa prochaine décision avant qu’il ne prenne la parole.

« Je pourrai en dire autant de vous. » répliqua-t-il d’une voix posée.

« Mais au moins, j’ai de quoi me défendre. » rétorqua le brun en montrant son arme.

« Seul, avec une épée et masqué qui plus est. Il y a de quoi élever légitiment des doutes à votre sujet. » contra l’inconnu.

Oh, plutôt bien répondu ! Il avait du caractère, ce qui augmenta davantage l’intérêt de Yuri pour ce séduisant blond.

« Pour le moment, je n’ai commis aucun acte qui ne soit répréhensible, n’est-ce pas ? » interrogea-t-il en levant ses yeux gris vers le nouveau venu.

Bon, c’était un ancien voleur de chevaux avec Judith et Raven mais il venait de choisir opportunément une nouvelle orientation de carrière : justicier masqué.

L’inconnu le dévisagea d’un regard pénétrant, comme s’il cherchait à percer les traits de son visage derrière son masque puis il tira la bride de sa monture.

« Je suppose qu’effectivement, vous ne faites rien de mal pour le moment. » admit-il mais Yuri put jurer qu’il avait pu apercevoir sur le visage du bel inconnu l’ombre d’un sourire et il ne put s’empêcher à son tour de lui sourire en retour.

Bon enfin, il ne fallait plus s’attarder ou il allait rater l’occasion de délivrer Repede. Après un rapide salut, il grimpa des marches, jeta un dernier regard vers le mystérieux blond avant de disparaître d’un mouvement de cape.

-§-

Cela n’allait pas fort… Certes, Yuri avait réussi à libérer Repede mais il avait commis une erreur lors de sa retraite lorsque que sa cape s’accrocha à la fenêtre en bois qu’il avait essayé d’emprunter pour s’enfuir. Résultat : il avait alerté toute la garnison et tous les soldats de Cumore étaient à ses trousses. Enfin, il avait réussi à se réfugier à l’église où le prêtre ne fut qu’heureux de lui offrir l’asile et une cachette en souvenir du « bon vieux temps » – Yuri devina que l’homme d’église le confondait avec l’ancien Zorro alias Finath Scifo.

La cachette n’était rien d’autre que le confessionnal du prêtre, constituant un endroit sûr. Toutefois, pendant que le Zorro improvisé entendait tout le remue-ménage à l’extérieur qu’il avait lui-même provoqué et qu’il attendait le meilleur moment pour s’enfuir et retrouver Finath, une voix s’éleva à côté de lui :

« Est-ce vous mon Père ? Quel est ce bruit ? On dirait qu’on se bat dehors… »

Mince, il y avait quelqu’un dans le compartiment voisin, attendant visiblement le prêtre pour se confesser, un homme apparemment au son de sa voix… sauf que c’était Yuri et non le saint homme qui était en train de l’entendre ! Mais il s’empressa vite de répondre pour ne pas que son voisin soupçonne la supercherie.

« Ne craignez rien ! Vous êtes dans la maison de Dieu. » répondit-il en prenant son ton le plus calme et le plus assuré.

« Je le sais mon Père. Est-ce que vous allez bien ? J’ai l’impression que quelque chose vous dérange… »

Bon sang ! Yuri était quelque peu sous tension et agacé d’être coincé dans le confessionnal du prêtre avec des soldats à ses trousses, en train de remplir un rôle qui n’était pas le sien et voilà qu’il devait gérer un jeune dévot qui risquait de tout faire rater. Sans compter qu’à chaque seconde qu’il perdait, Finath risquait de finir par s’apercevoir de ses « exploits » du soir…

« Non, je veux juste entendre ce que vous avez à me dire. » dit le brun.

« Mon Père, je ne me suis pas confessé depuis trois jours et… »

« Seulement trois jours ? Vous n’avez pas pu commettre beaucoup de péchés en cette période. Revenez quand vous en aurez commis un peu plus ! » grogna Yuri.

« Que dites-vous mon Père ? » s’offusqua son voisin avec un hoquet dans la voix.

Enervé, Yuri s’apprêtait à sortir une réplique cinglante tout en regardant à travers les grilles du confessionnal pour voir qui était l’importun qui le dérangeait mais sa voix mourut aussitôt dans sa gorge quand il aperçut le visage de la personne qui confessait. Car de l’autre côté de la grille, se trouvait le bel inconnu blond aux yeux céruléens qu’il avait croisé quelques heures plus tôt ! Du coup, l’agacement du brun s’évanouit immédiatement et il s’empressa tout de suite de tirer parti de la situation pour en apprendre un peu plus sur ce séduisant jeune homme.

« Je vous écoute, mon enfant. »

« Mon Père, j’ai désobéi au Quatrième Commandement. » avoua son interlocuteur.

« Vous avez tué quelqu’un ? » s’étonna Yuri.

« Ce n’est pas le Quatrième Commandement mon Père ! » s’écria le blond.

« Non, bien sûr que non. » répondit Yuri en tentant de rattraper son erreur. « En quoi avez-vous désobéi au plus sacré des Commandements ? »

« J’ai déshonoré mon père. » admit d’une voix triste son voisin.

« Il l’avait peut-être mérité ! » ne put s’empêcher de dire le nouveau justicier masqué.

« Que dites-vous mon Père ? »

« Je voulais dire : dites m’en un peu plus. »

Il entendit le beau blond reprendre son souffle avant d’entamer son récit.

« Je sais que mon père m’a donné la meilleure éducation possible, qu’il a tout fait pour je donne une image irréprochable à mon entourage. Mais parfois… mon cœur est si sauvage au point que j’en oublie d’écouter ma raison. Il semble que mon cœur ressente des émotions si fortes, si intenses qu’elles en sont incontrôlables ! »

« Avez-vous un exemple à me raconter ? »

« J’ai croisé un homme aujourd’hui… et je n’ai pu m’empêcher d’être attiré par cet homme. Il avait une voix qui m’a curieusement mis à l’aise bien que je distinguais du sarcasme au vu du ton qu’il employait. » ajouta-t-il avec une légère désapprobation.

Tiens donc… Il fallait creuser un peu plus…

« Et qui était cet homme ? »

« Je l’ignore. Peut-être était un bandit ou un brigand. Il portait un masque noir. »

Non ! Etait-ce possible que l’homme qui avait attisé l’intérêt de ce bel inconnu n’était autre que…

« Mais il avait des yeux qui m’ont captivé. » continua le blond. « Et quand nos regards se sont croisés, j’ai senti mon cœur palpiter et s’agiter d’émotions intenses et violentes qui m’étaient inconnues jusqu’à cet instant. J’étais au fond de moi si fiévreux, si… »

« Voluptueux ? »

« Oui, voluptueux. » acquiesça son voisin. « Oui, c’est sans doute le mot exact. Et il y a toujours en moi cet étrange sentiment que je ne peux m’empêcher de ressentir quand je pense à cet homme… »

Dans le confessionnal côté prêtre, Yuri ne put s’empêcher de serrer le poing victorieusement tout en savourant l’idée qu’il avait laissé à ce séduisant blond une impression indélébile. S’il savait !

« Mon enfant, je ne pense pas que vous ayez commis un péché. Le véritable péché aurait été de ne point écouter les sentiments de votre cœur. Je suis persuadé que cet homme que vous avez croisé n’est pas resté non plus insensible à votre rencontre. Les cœurs et les âmes des hommes peuvent communiquer silencieusement leurs sentiments sans les exprimer verbalement. Mon enfant, je vous pardonne. »

Oh oui, ce blond était tout pardonné pour avoir eu un faible pour lui ! 

« Allez en paix à présent. »

Enfin… en paix jusqu’à ce qu’il découvre le nom, prénom et lieu d’habitation de ce mystérieux blond car Yuri n’allait pas le lâcher de sitôt ! Dès qu’il aurait toutes les informations nécessaires, il se mettrait en quête des sentiments de ce séduisant jeune noble…

Mais d’abord, il lui faudrait peut-être se tirer du pétrin où il trouvait avec les soldats de Cumore à sa recherche…

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Auteur : Eliandre

Beta : Kaleiya Hitsumei

Disclaimer : Les personnages de Tales of Vesperia ne sont toujours ma propriété car sinon, j’aurais commencé à écrire le scénario de Tales of Vesperia 2 mais ils sont par contre la propriété de Namco Bandai. Et présence de Yaoi donc homophobes, s’abstenir.

Note : Ceci est inspiré des légendes Arthuriennes, plus précisément des amours de Viviane et Merlin.


Brocéliande

La forêt de Brocéliande. Cœur des légendes et des mythes où régnaient la magie et le mystère, domaine des fées et des enchanteurs, là où l’herbe était d’un vert étincelant et où les feuilles donnaient l’impression de n’avoir jamais connu les rigueurs de l’hiver. Sous la voûte des immenses arbres – chênes, aulnes, noisetiers, bouleaux parmi tant d’autres –, colonnes vivantes d’un monde sauvage et resplendissant, où les eaux des sources et des ruisseaux murmuraient de doux secrets et où la faune et la flore pouvaient se révéler tour à tour inoffensives ou dangereuses, se trouvait donc le lieu où habitaient les énigmatiques êtres féériques dont la compréhension et la beauté dépassaient l’entendement humain. Rare étaient ceux qui avaient osé s’y aventurer et jamais on n’y ressortait indemne… quand on réussissait à en revenir… On disait souvent que les êtres féériques aimaient attirer ceux ou celles qui leur plaisaient dans leurs filets avant de les emprisonner à jamais dans leur merveilleux royaume enchantée. Les très rares voyageurs qui y étaient revenu décrivaient le cœur de Brocéliande comme un endroit surpassant en splendeur et en majesté tout ce qu’ils avaient pu voir auparavant mais étaient incapables de le décrire avec précision tant l’émerveillement les avaient saisis. Quant aux êtres féériques, tous étaient unanimes : d’une beauté irréelle, éthérée qui dépassait l’imagination humaine, créatures à la fois charmantes, séductrices ou dangereuses…

Pourtant, en cette aube, ce moment particulier où l’herbe verte était encore perlée d’humidité, l’air frais et vivifiant et où les chasseurs nocturnes prenaient leur repos pendant que s’éveillaient les animaux diurnes, un jeune homme aux longs cheveux noirs marchait d’un pas énergique vers le centre de la forêt de Brocéliande. Yuri Lowell, celui que la postérité allait plus tard désigner comme le plus grand magicien et le plus grand druide de tous les temps, que la rumeur affirmait être fils d’un démon et d’une humaine. Il avait prophétisé les succès d’Uter Pendragon, aidé celui-ci à obtenir la main d’Ygraine – bien qu’il avait su que cette femme serait à la fois source de bien et de mal [1] –avant d’aider son fils, Arthur Pendragon à obtenir la puissante Excalibur, l’épée des fées qui ne pouvait être maniée que par un vrai chevalier, pour qu’il puisse être érigé roi des Bretons. Pour obtenir le soutien important de Léodagan de Carmélide, il assista un peu contre son gré Arthur pour qu’il puisse épouser la belle Guenièvre dont il était tombé amoureux – vivement que le jeune roi profite bien de son temps avec elle avant que Lancelot se pointe ! [2] – puis conseilla Arthur de faire venir et de recruter les meilleurs chevaliers dont la loyauté et la bravoure seraient irréprochables afin de défendre Camelot car l’autorité fragile du jeune et nouveau roi des Bretons pouvait encore être contesté. Puis il quitta le roi en promettant qu’à son retour, il lui dévoilerait une partie de l’extraordinaire destinée qui l’attendait.

Pour l’heure, c’était lui qui allait au-devant de la sienne. Yuri pouvait prendre toutes sortes d’apparence, animale ou humaine, enfant ou vieillard, mais cette fois, il se présentait sous la forme d’un jeune homme svelte aux longs cheveux de jais et aux yeux gris, portant une longue tunique à capuche grise. Le druide, savant par les arbres [3], se laisser mener par son don de clairvoyance pour voyager à travers la forêt sacrée de la magie, sans se laisser perturber par ses enchantements ou par de petits rires joyeux étouffés qu’il percevait, cherchant l’être dont la rencontre le changerait pour toujours.

Ce fut en débouchant dans une clairière, lorsque le soleil brillait au zénith, qu’il le vit enfin, sous l’ombre d’un immense chêne centenaire. Il était habillé plutôt simplement, comme un jeune page mais il avait une belle épée ouvragée posée à ses côtés. Le vent soufflait sur ses courts cheveux ébouriffés, d’une couleur dorée comme le blé en été. Ses magnifiques yeux azur se concentraient sur la lecture de son livre. Comme tous les habitants de Brocéliande, il était d’une splendeur irréelle, éthérée, si renversante qu’on en avait littéralement le souffle coupé quand on le contemplait. Il n’existait tout simplement pas de mots pour décrire la perfection de ses traits harmonieux. Il n’aurait jamais existé aucune œuvre capable de rendre justice à sa beauté surpassant le plus bel humain de Bretagne.

Son nom était Flynn Scifo. L’être dont Yuri savait qu’il finirait par lui offrir son cœur et qui l’aimerait en retour.

Le jeune être féérique était si concentré par sa lecture qu’il ne perçut l’intrus que lorsque celui-ci ne fut qu’à deux mètres de lui. Surpris, il ferma son livre d’un coup sec avant de lever ses remarquables yeux azur emplis d’étonnement pendant un bref instant vers le nouveau venu avant de lui adresser un silencieux sourire à la fois énigmatique et amusé. Visiblement, il attendait que le brun prenne l’initiative. Yuri ne put s’empêcher de lui rendre son sourire mais son sourire était à la fois sarcastique et quelque peu arrogant.

« Je ne croyais pas jusqu’à ce jour qu’on pouvait surprendre les êtres féériques. Il me semblait que c’était plutôt eux qui s’amusaient à surprendre les humains perdus dans leur domaine. » commença-t-il d’un ton légèrement moqueur.

« Auquel cas, si certains de mes camarades s’amusent à ce genre de jeu, toi, tu m’as l’air ni perdu, ni tout à fait humain. » répliqua calmement l’être féérique. « Je serai donc curieux d’écouter les raisons qui t’ont mené au cœur de Brocéliande. »

« J’avais envie de faire ta connaissance, Flynn Scifo. » répliqua le druide en posant son poing contre la hanche avec arrogance.

Cette fois, le blond ne put dissimuler sa surprise.

« Comment connais-tu mon nom ? » demanda-t-il d’un air étonné. « Qui es-tu ? »

« Je m’appelle Yuri, Yuri Lowell. » répondit le brun.

Flynn prit alors une attitude pensive, prenant le temps de la réflexion. Ce nom lui était familier, il l’avait déjà entendu quelque part… Puis, il se souvint…

« J’ai vaguement entendu parler de toi. Le magicien attitré du roi Arthur, n’est-ce pas ? La rumeur prétend que tu es capable de grands prodiges mais j’ignore si les exploits que l’on veut bien t’accorder sont vrais ou faux. »

« Que dirais-tu de les vérifier par toi-même Flynn ? » lança Yuri d’un ton de défi.

A cet instant, le jeune magicien savait qu’il allait devoir impressionner Flynn pour attiser son attention et son intérêt. Cependant, cela allait être difficile : Flynn était un être féérique et avait vécu à Brocéliande, le cœur même où résidait la magie. Un simple petit tour ne serait pas suffisant, il avait certainement vu bien des choses dans cette forêt. Non, il lui fallait absolument quelque chose de plus extraordinaire. Dans ses visions, il avait entraperçu la personnalité du blond : rigoureux, loyal et très pointilleux sur la justice et les règles et, s’il voulait être honnête, il se demandait comment il allait s’éprendre d’un individu qui allait sans doute lui prendre la tête. En revanche, il devait reconnaître qu’aucune de ses visions n’avait pu faire honneur à la beauté inhumaine de l’être féérique. Et parce qu’en lui coulait le sang d’un mortel, Yuri Lowell n’y était pas totalement insensible.

Alors il s’éloigna de l’être féérique et lui fit signe de le suivre.

« Viens avec moi. Tu te feras ta propre opinion sur les prodiges que les bardes chantent à la cour du roi Arthur. » lança le druide.

Intrigué quoique quelque peu sceptique, le blond hocha la tête et accepta de le suivre mais il prit son temps pour ranger son livre et ceindre son épée à sa taille.

Leur marche fut de courte durée. Ils étaient arrivés devant un lac situé au pied d’une haute falaise avec une cascade qui s’y élançait au sommet. L’eau du lac était belle, le soleil faisant miroiter sa surface et elle était si pure et limpide comme du cristal !

C’était devant ce lac que Yuri choisit de s’arrêter. Il se baissa, tendit sa paume ouverte vers le lac avant de murmurer une incantation. Flynn l’observait calmement sans manifester le moindre signe d’impatience jusqu’à ce que le druide se relève et se tourne vers lui.

« C’est notre première rencontre alors je me suis dit qu’un petit lieu pour faire la fête et mieux faire connaissance ne serait pas mal. » dit-il à la fois fier et narquois.

« Une fête ? A deux ? Ici ? » interrogea Flynn d’une voix méfiante et emplie de doutes.

« Oui. Penche-toi vers le lac et regarde. »

Toujours sceptique, l’être féérique fit ce qui lui était demandé. Dans un premier temps, il ne vit rien dans les eaux du lac mais en examinant de plus près, il aperçut avec une grande stupeur un immense palais de cristal finement décoré. A l’extérieur, de nombreuses personnes bien habillées, hommes et femmes, dansaient, chantaient, mangeaient, buvaient, discutaient, bref, ils faisaient la fête. Et ils avaient l’air de bien s’amuser.

« Ce château et ces terres sont désormais à toi et tu en seras le maître absolu. » déclara Yuri. « Les habitants et les habitantes que tu aperçois seront à tes ordres. Personne, aucun intrus ne pourra y pénétrer dans ce domaine inviolable sans ton accord ou le mien. »

Bien qu’il fut impressionné dans un premier temps, l’être féérique reprit rapidement contenance et sembla quelque peu déçu du résultat de celui que les humains prétendaient être le plus grand magicien de tous les temps.

« Ce n’est qu’une très belle illusion Yuri. Très réussie et très réaliste certes mais une illusion. » commenta-t-il calmement.

« Oh, tu ne me crois donc pas ? Je pense qu’il vaudrait mieux qu’on y fasse un petit tour pour profiter de la fête et prendre un bon verre de vin. »

Avant que Flynn puisse réagir, le malicieux druide le poussa dans le dos et pris par surprise et en traître, le blond tomba dans le lac, la tête la première. Quand il remonta à la surface, cheveux trempés et crachant de l’eau, il s’apprêtait à laisser échapper mille imprécations et malédictions sur le brun quand une voix résonna derrière lui :

« Bienvenue en votre domaine seigneur Flynn. Nous sommes heureux de pouvoir enfin vous rencontrer. Venez, profitez de notre fête mon seigneur. Elle est en votre honneur. »

Eberlué, l’être féérique mit quelques instants pour se rendre compte qu’il n’était plus tout à fait dans la forêt de Brocéliande. Il se trouvait devant plusieurs personnes et en les scrutant attentivement, il reconnut avec stupéfaction certains visages. Il les avait aperçus plus tôt sur la surface du lac, en train de danser et chanter devant le palais en cristal grâce à la magie de Yuri. Et comme pour confirmer son impression, il vit alors l’immense édifice se dresser avec orgueil sous l’éclat du soleil.

Etait-ce vraiment le druide qui avait créé ce petit monde rien que pour lui ?

Au moment où cette question lui vint à l’esprit, le brun apparut et émergea du lac à ses côtés. Mais il fut habile en utilisant une technique de magie pour ne pas avoir de cheveux ou vêtements mouillés. Flynn ne put s’empêcher de s’en sentir mortifié et l’expression dut se lire sur son visage car Yuri éclata de rire.

« Dès que tu sors du lac, j’utiliserai ma magie pour te sécher et pour que tu sois… plus présentable. Ce sera mieux pour la fête. »

Lorsqu’ils quittèrent tous les deux les eaux du lac, le magicien tint parole et jeta un sort qui sécha immédiatement l’être féerique aux yeux céruléens. Il entraîna ensuite le blond dans la fête, ce qui permit à ce dernier de faire connaissance des habitants du lac, d’apprécier le vin et la nourriture et surtout les étranges coutumes humaines qu’il regardait à la fois avec émerveillement et curiosité.

« Ces habits sont étranges. » dit-il en désignant un homme en armure. « Ils sont durs, rigides et mal commodes. C’est à peine s’il peut se mouvoir. Certains de mes camarades de la forêt aiment s’approcher de ce genre d’individus mais je n’ai jamais pu en observer un de près. »

Une nouvelle fois, Yuri se mit à rire.

« Il semble, mon cher Flynn, que tu n’as jamais vu de près un chevalier. » répondit-il d’un ton amusé tout en avalant une gorgée de son vin.

« Mais à quoi ça sert un chevalier ? Et pourquoi un tel accoutrement ? » interrogea l’être féerique.

« Ce sont des hommes armés qui ont le devoir de défendre le peuple. Ils portent donc une armure pour se défendre. »

Le druide désigna alors un espace dégagé. Juchés sur leurs chevaux harnachés et caparaçonnés, deux cavaliers se faisaient face, portant chacun une longue et lourde lance.

« Pour s’entraîner ou pour régler des différends, les chevaliers peuvent par exemple participer à un tournoi. Ce genre d’événement a ses règles, inspirées de celles de la chevalerie. Les humains aiment assister à ce genre de choses. On peut ainsi voir des exploits guerriers. » expliqua le druide aux cheveux de jais.

« Les humains aiment donc ce genre de violence ? » questionna Flynn avec une moue dubitative pendant que les deux cavaliers fonçaient l’un vers l’autre tout en redressant leur lance.

« Pour eux, c’est une façon de montrer ou de prouver leur courage ainsi que leur bravoure et de suivre les règles de la chevalerie. »

Un bruyant fracas retentit quand une lance se brisa net au moment du puissant impact et l’un des chevaliers chut brutalement à terre pendant que sa monture affolée, continua sa course folle sans se soucier de son maître. Son adversaire, voyant sa lance devenue inutile et son concurrent au sol, descendit à son tour de cheval avant de jeter le reste de sa lance et de se saisir de son épée.

« Comme tu le vois, le duel peut se poursuivre sur le sol. » continua Yuri. « L’épée est considérée comme l’arme la plus noble d’un chevalier. C’est normal que cet homme veuille finir ce duel ainsi. »

« Que cela m’a l’air compliqué… » murmura Flynn en secouant la tête pendant que le duel se terminait et que l’un des combattants s’avouait vaincu. « Et pourtant, c’est intriguant de voir que les humains évoluent selon des lois différentes que nous autres, ceux de Brocéliande. Leur société, leurs us et coutumes sont si différentes des autres… »

Le blond examina le ciel, dévisagea les habitants du lac qui soutinrent son regard en souriant puis il se tourna vers le druide qui le contemplait avec une expression amusée.

« Il semble, en tout cas, que les humains n’ont pas tort quand ils affirment que tu es un grand magicien. Je n’ai jamais vu un tel prodige. » admit Flynn tout en balayant de ses yeux azur les alentours.

« Tu devrais voir l’intérieur du palais. » répliqua Yuri. « Je suis persuadé qu’il sera à ton goût. »

En effet, lorsqu’ils voulurent entrer dans le palais de cristal, la décoration et l’ameublement aux couleurs dominantes blanches étaient plutôt sobres mais élégants et bien aménagés, ce qui était du goût de Flynn bien que Yuri semblait avoir gardé une aile pour la personnaliser selon ses préférences.

« Je dois reconnaître que tu t’es surpassé. » annonça l’être féérique pendant qu’ils examinaient ensemble la chambre qui était destinée au blond.

« Mais tu te demandes pourquoi je prends la peine de faire tout ça ? » demanda le druide pendant que Flynn ouvrait une armoire remplie de beaux vêtements blancs et bleus.

« Sans doute… » reconnut Flynn.

« J’ai eu une vision de toi et j’ai simplement voulu te rencontrer. Le palais de cristal était juste en option. » répondit Yuri en haussant les épaules.

A sa surprise, l’être féérique esquissa un sourire taquin, ce qui pouvait se révéler dangereux pour le druide. Ceux qui vivaient à Brocéliande étaient toujours que plus dangereux que lorsqu’ils semblaient aimables.

« Vraiment, est-ce bien la vérité ? » interrogea Flynn. « J’avouerai que tu m’offres un cadeau que peu de mes pairs pourraient se vanter de donner ou d’avoir obtenu. Mais je suis bien plus intéressé par ce que tu me racontes au sujet des humains. Toi qui as vécu à la cour du roi Arthur, raconte-moi ce que sont les chevaliers et la chevalerie, ce qui est considéré comme exploit aux yeux des hommes. Raconte-moi comment vivent les êtres humains. Sont-ils de cœurs nobles comme je le pense ou cachent-ils une âme noire comme le croient certains de mes camarades ? »

« Dans ce cas, pourquoi ne pas faire un marché ? » répliqua le brun. « Tu sais sans doute manier la magie en tant qu’habitant de la forêt de Brocéliande mais si tu veux connaître tous les secrets du palais que je t’ai créé, il t’en faudra bien plus et je souhaite vraiment que tu sois le véritable propriétaire de ce lac et de ses habitants et que tu en aies la maîtrise absolu. Je te raconterai volontiers tout ce que je sais sur les humains ainsi que les tours que j’ai réalisés et qui m’ont valu leur reconnaissance. Cependant, en échange, je t’apprendrai ce que je sais… et je veux que tu m’autorises à te voir comme bon me semble. »

Les lèvres de l’être féérique dessinèrent alors un sourire mutin.

« Cela me va. Marché conclu. »

Ainsi, dès le lendemain, après une nuit de sommeil réparateur dans le palais de cristal, Yuri et Flynn passèrent toute leur journée ensemble. Pendant que le brun commençait le récit de ses débuts et de sa rencontre avec Uter Pendragon, Flynn s’efforçait non sans mal de maîtriser les secrets que lui enseignait le druide. Il se révéla très vite un apprenti sérieux, doué et désireux d’apprendre avec un excellent potentiel, tout ce qu’un maître pouvait souhaiter pour un élève. Pourtant, ce fut au tour de Yuri de se sentir quelque peu mortifié. Etait-ce parce qu’il était un être féerique mais toujours était-il que tout ce que le brun lui enseignait, Flynn l’apprenait et l’assimilait avec une facilité déconcertante là où le druide avait parfois mis des années avant de pouvoir correctement le maîtriser. Et après plusieurs jours, Flynn osa même lui jouer une petite farce en manipulant l’eau du lac et en éclaboussant Yuri avec, tout cela avec une telle aisance qu’il en émanait une certaine grâce, la grâce des créatures magiques de Brocéliande. Yuri fut fort mécontent d’être pris à son propre jeu mais il fut surpris lorsque Flynn le serra entre ses bras avant de l’entraîner dans ses rires. Sa joie était si contagieuse à ce moment…

Cependant, Yuri sentait qu’il devait bientôt mettre fin à son séjour dans la forêt enchantée. Il n’avait pas fini sa mission auprès d’Arthur et après deux semaines paradisiaques auprès de Flynn, il fut contraint de demander congé à ce dernier.

« Mais tu n’as pas encore fini de me raconter comment Arthur est monté sur le trône de Bretagne ! » protesta Flynn avec une moue dépitée. « Et tu devais m’expliquer les règles des tournois de chevalerie ! »

« Sois tranquille, je n’oublie pas ma promesse. Je reviendrai te voir au plus vite. Tu devrais plutôt t’entraîner aux nouveaux arcanes que je t’ai appris car tu ne m’éclabousseras pas aussi facilement que la dernière fois. »

Sur ces dernières paroles, le magicien enfourcha un cheval et quitta la forêt de Brocéliande sous le regard un peu attristé de son nouvel ami.

--§--

« Retrouver une table en bois que tu as autrefois offert à mon père ? » s’étonna le roi.

« Avez-vous recruté les chevaliers pour assurer la défense de Camelot comme je vous l’avais demandé ? Je vous demande de tester leur bravoure, leur courage et leur intégrité pour une première mission Et la table que je demande n’est pas une simple table : de forme circulaire, en bois de chêne, elle est immense, d’apparence banale tout en sortant de l’ordinaire. Vous le saurez quand vous la verrez. Elle vous sera essentielle pour votre destinée : retrouver le calice sacré, le Graal. »

Le jeune roi Arthur ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux devant une telle annonce de la part du druide.

« M… moi ? Retrouver le Graal ? Est-ce réellement ma destinée ? » interrogea le roi.

« Peut-être mais elle ne se fera pas sans heurts, douleurs ou sacrifices. » prévint le druide. « Vos chances de trouver cette table se trouvent dans les terres de Carmélide. Ce sera votre seul indice car je ne compte pas vous mâcher le travail cette fois et sachez qu’il faudra à présent moins compter sur moi : votre gloire s’en retrouverait diminuée. Une fois la table retrouvée, amenez-là à Camelot et réunissez vos meilleurs chevaliers, les plus loyaux, les plus braves et les plus irréprochables. Je vous reverrai à ce moment. »

Arthur hocha la tête pour signifier qu’il avait compris mais ce fut le cœur bien lourd qu’il laissa partir Yuri après cinq jours de séjour au château de Camelot. Un guide, un fidèle conseiller avisé. Parfois un peu trop impulsif et impatient mais le roi le considérait comme un bon ami. Sans son aide, il ne serait sans doute jamais devenu roi de Bretagne…

--§--

Lorsque Yuri revint à Brocéliande, Flynn dut cette fois percevoir son arrivée car il attendait le druide dans la même clairière où ils s’étaient rencontrés la première fois mais au lieu de lire, il était debout avec un doux et sincère sourire qui dansait sur ses lèvres. Au vu des légères empreintes sur le sol boueux de la forêt, le magicien en déduisit que l’être féerique avait été avec certains de ses semblables mais qu’il leur avait ordonné de partir dès qu’il avait senti sa présence.

Il se rendit compte que les magnifiques yeux céruléens du blond étaient devenus plus graves, moins candides comme s’ils étaient imprégnés d’une certaine sagesse. Il n’avait jamais été indifférent à la beauté irréelle et éthérée de celui qui vivait à Brocéliande mais en aucun cas il n’avait songé que Flynn aurait pu être plus attrayant que lors de leur dernière rencontre. Il avait visiblement pioché dans la garde-robe du palais de cristal car au lieu des vêtements de page, il avait pris cette fois une courte tunique blanche au col et aux rebords de manche brodés de motifs lapis-lazuli, complété par un pantalon immaculé et une longue cape surmontée d’une capuche aux tons beiges. Une tenue qui était digne d’un riche noble de haute naissance malgré la sobriété apparente de l’ensemble.

Yuri devait le reconnaître : Flynn était plus resplendissant que jamais.

« Tu as tenu parole. Tu es revenu Yuri. » murmura l’être féerique d’une voix soulagée.

« Bien sûr. Tu en doutais ? » se moqua le brun.

Pour toute réponse, Flynn se saisit de la main gauche du druide et l’entraîna près des berges de leur lac mais sans y pénétrer cette fois. Ils se contentèrent de s’asseoir et de contempler l’écoulement de la cascade qui alimentait le lac.

« Tes récits de la chevalerie m’ont donné matière à réflexion. » avoua le blond. « Se battre au nom de la justice, de la veuve et de l’orphelin… J’ai alors essayé de découvrir le monde extérieur en utilisant ce que tu m’as appris, en projetant mon esprit. Et j’ai vu… tant de choses ! »

« Vraiment ? » demanda Yuri avec une expression surprise.

« Oui, j’ai vu des maisons aux toits de chaume, d’énormes édifices en pierre, des combats et des guerres. Et surtout, j’ai vu ce jeune garçon plutôt jeune. Il est fils d’un roi et son front était auréolé de lumière. Je crois qu’une grande destinée l’attend. Son père semblait d’ailleurs s’entretenir avec le roi Arthur en très bons termes. Arthur est tel que tu me l’as décrit mais je ne l’imaginais pas aussi jeune. » raconta l’être féerique.

Pas possible ! Pendant son absence, Flynn avait développé le don de clairvoyance ? Les progrès de l’habitant de Brocéliande avaient toujours été rapides mais là, ils devenaient exponentiels ! A cette vitesse, le blond ne tarderait plus à connaître tous les secrets de la magie et donc à l’égaler, lui, Yuri, celui que les bardes clamaient être le plus puissant des magiciens. Surtout que d’après son récit, il avait certainement eu une vision de Ban de Bénoïc, roi de la Petite Bretagne et surtout de son fils, Lancelot que le druide savait être destiné à une glorieuse renommée. Il ne manquait plus que Flynn ait des visions de Lionel ou plus particulièrement de Bohort pour compléter le tableau ! [4]

« Je suis en tout cas curieux de la destinée du jeune garçon. Il y a quelque chose en lui qui m’attire. » continua l’être féerique.

Evidemment. Quand le temps viendrait, c’était Flynn qui allait se charger de l’éducation de Lancelot et de ses cousins Lionel et Bohort, un tragique événement empêchant leurs pères respectifs de les élever. Lancelot aurait même pu être celui qui aurait trouvé le Graal s’il n’avait pas eu la bêtise de tomber amoureux de la reine Guenièvre. Cela, Yuri le savait.

Mais ce qui commençait à l’inquiéter, c’était les prouesses de Flynn en matière de magie. Pourtant comment croire que celui-ci pouvait se révéler dangereux pour lui quand celui-ci était en train de lui sourire en toute innocence ?

« A part cela, vas-tu continuer à me raconter tes histoires ? » demanda-t-il.

Ce fut ainsi qu’ils reprirent leurs habitudes : Yuri enseignait et racontait tandis que Flynn apprenait. Un jour toutefois, il y eut une violente dispute entre eux…

« Puis-je savoir pourquoi tu as touché aux affaires de ma chambre ? » cria le druide en colère.

« Tes affaires étaient dans un chaos indescriptible Yuri. Un chat n’y aurait même pas retrouvé ses petits. » rétorqua l’être féérique en croisant les bras. « Je n’ai fait qu’utiliser un sort pour y mettre un peu d’ordre. Tu es peut-être le plus grand magicien mais il y a des progrès à faire dans l’organisation et le rangement. »

« Ma chambre relève du domaine privé Flynn. » gronda le brun.

« C’est possible mais cela reste chez moi. » répliqua le blond. « N’as-tu pas dit que ce lieu m’appartenait et que j’en serai le propriétaire absolu ? Je ne peux pas supporter un tel fouillis dans ma demeure, c’est au-dessus de mes forces. Tu ne laisses en plus personne pour ranger ton bazar ! Estime-toi heureux que je n’en aie pas profité pour refaire la décoration de ta chambre. C’est si lugubre tout ce noir ! »

« Tss, tu m’énerves à vouloir toujours avoir raison ! »

Ainsi, chacun des deux amis boudèrent dans leur coin en refusant absolument de croiser le regard de l’autre pendant un bon moment jusqu’à ce que la faim eut raison de l’estomac de Yuri. Quelque peu agacé, il décida de descendre dans les cuisines en évitant soigneusement de rencontrer les regards des habitants du palais. Flynn s’était sans doute réfugié dans sa chambre, il ne risquait donc pas de le voir.

Cependant, à sa grande surprise, au moment où il ouvrit les portes des cuisines, le druide aperçut Flynn assis sur un banc en bois en train de se concentrer devant une assiette vide, sa main tournoyant au-dessus de l’objet. Il psalmodia une incantation et un magnifique gâteau de miel doré apparut sur l’assiette. L’arôme que ce dernier dégageait était si alléchant que Yuri ne put s’empêcher de s’exclamer :

« Il a l’air bien appétissant, ce gâteau ! »

Etonné au son de sa voix, Flynn leva la tête et les prunelles bleues croisèrent deux orbes gris. L’expression de candeur surprise que le blond affichait émut le brun. Comment lui en vouloir encore quand il semblait si adorable en cet instant ? L’être féerique baissa ensuite son regard avant d’avouer à voix basse :

« Je l’ai préparé pour toi… pour m’excuser de mon comportement… »

Tout ça pour lui ? Yuri ne put s’empêcher de sourire et rejoignit Flynn sur le banc, s’asseyant à côté.

« Je serai honoré d’y goûter. » dit-il.

Il prit donc un couteau pour découper une tranche. Vraiment, le gâteau du blond était superbe visuellement, lui-même n’aurait jamais pu faire mieux. Il s’attendait donc à une explosion de saveurs dans la bouche…

Mais dès que la sucrerie entra en contact avec son palais, il comprit qu’il y avait un problème… Le goût était tout simplement… un désastre, une calamité… En résumé : infect et encore, le mot était bien faible pour qualifier cette catastrophe…

« Alors, comment tu le trouves ? »interrogea l’être féerique avec un air inquiet.

Mieux valait mentir pour ne pas blesser ses sentiments. Après tout, Flynn avait préparé ce gâteau pour se faire pardonner et il ne voulait pas risquer une nouvelle dispute. Pas après qu’il se soit donner tant de mal pour faire apparaître un gâteau au miel. La matérialisation de la nourriture était très difficile et peu de magiciens y parvenaient.

« C’est absolument délicieux ! » répondit Yuri en s’efforçant de paraître enthousiaste tout en luttant contre la nausée et l’évanouissement. « Je suis prêt à en remanger quand tu voudras. »

« Vraiment ? » s’écria Flynn dont les yeux brillaient de joie. « J’en suis content. Je n’étais pas tout à fait sûr des goûts et je pensais qu’il me faudrait une autre tentative mais apparemment, j’ai réussi. Il faudra donc que j’en refasse une autre fois. »

Aïe… Il fallait vite détourner Flynn de ses idées ou une catastrophe culinaire allait se produire…

« Néanmoins, je crois que je l’apprécierai mieux avec un petit ingrédient secret. » ajouta Yuri.

Puis, avant que l’habitant de Brocéliande se remette de sa stupéfaction, le druide s’empara de ses lèvres et l’embrassa. Quand il s’aperçut que le blond ne lui résistait pas et que ses bras s’étaient resserré sur lui, alors le brun osa : il approfondit son baiser tout en commençant à glisser une main sous les vêtements blancs de Flynn pour les retirer un à un...

Ainsi naquit l’amour de Yuri et Flynn. Heureusement, aucun des serviteurs n’eut l’idée incongrue de pénétrer dans les cuisines…

Plus tard toutefois, le druide passa un mot aux cuisiniers du palais : toujours préparer des plats pour Flynn et ses invités… Il ne voulait pas que Lancelot et ses cousins meurent d’intoxication ou de faim avant d’avoir accompli leur destinée… Déjà que Lancelot allait crouler sous des vêtements blancs… Si on l’avait laissé faire, il lui aurait donné des habits plus classes en noir. [5]

--§--

Après cet événement, l’amitié de Flynn pour Yuri se transforma en affection et en amour et ses progrès en magie furent fulgurants. Auparavant, Yuri avait toujours pénétré et lut dans l’esprit de l’être féérique, voyant leur avenir avec son don de clairvoyance mais désormais Flynn était capable d’en faire de même. Il lisait dans les pensées de son amant et parfois, percevait plus que ce que le druide souhaitait.

Il désirait que Yuri reste auprès de lui. Il ne trouvait de joie et de bonheur que lorsqu’il était auprès de son amant. Il savait que celui-ci s’était toujours reproché sa naissance, lui, le fils d’un démon, et peut-être était-ce pour cette raison qu’il se sentait le devoir d’aider l’humanité. Mais il avait tant fait, il fallait mettre fin à ses peines, à son labeur. Flynn réfléchit et prit donc une décision qu’il savait lourde de conséquences…

Une nuit, pendant qu’ils se promenaient ensemble à l’extérieur du palais de cristal, Yuri était en train d’achever le récit de l’ascension d’Arthur au trône et la montée en puissance de son influence en Bretagne quand Flynn lui demanda ceci :

« Tu m’as montré beaucoup de tours et de secrets Yuri mais je suis sûr que tu n’es pas capable de m’apprendre comment enfermer un homme dans un endroit clos où il ne pourrait se défaire et qu’il ne pourrait quitter malgré toutes ses ressources sans que je le veuille, un endroit où moi seul pourrait le voir. »

A cet instant, le visage du druide devint grave. Il dévisagea son amant avant de détourner la tête. Flynn avait un sourire taquin et ses yeux étaient malicieux.

« Tss ! Et je suppose que c’est pour moi que tu réserves tout cela, n’est-ce pas ? Et tu profites du fait que je sois incapable de résister à un défi que tu me lances, ou même de te résister tout court quand tu as ces yeux qui m’implorent intérieurement. » grogna le brun. « Tu as de la chance d’être mon amant ou je t’aurais bien jeté un sort pour avoir osé me faire une demande pareille. »

« Mais Yuri, j’éprouve toujours une telle joie quand tu es auprès de moi… même si nous nous disputons très souvent d’ailleurs. » répondit le blond.

« Tu es impossible Flynn, impossible et tu sais très bien qu’avec ton regard actuel, je suis incapable de te refuser quoi que ce soit. » répliqua Yuri. « Soit. Tout en sachant que cela va me coûter, j’accepte de t’apprendre un tel sort. Mais avant, laisse-moi accomplir une dernière mission pour Arthur. »

Flynn accepta et dès le lendemain matin, Yuri le quitta pour rejoindre Camelot.

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Après avoir assemblé pour la première fois le roi et ses compagnons autour de la Table Ronde, Yuri avait expliqué leur quête du Graal – Gauvain, neveu du roi, fut parmi les premiers à jurer sur la quête et de toujours se lancer sur une quête de cent et un jours si jamais l’un des membres de la Table Ronde venait à être porté disparu, serment qui fut repris par tous ses pairs – ainsi que la symbolique de la forme circulaire de la table et la vacuité du siège à la droite du roi, alias le siège périlleux – il y eut quelques abrutis pour tenter de s’y asseoir [6]. Il annonça ensuite aux chevaliers que ce serait sans doute la dernière fois qu’il les verrait car sa mission auprès d’Arthur touchait à sa fin. Avant que le roi des Bretons put réagir, il se métamorphosa en faucon et quitta Camelot à tire d’aile pour rejoindre Brocéliande et Flynn.

Sentant ce que l’être féerique allait lui demander, la première action du druide fut de lui apprendre le fameux sort d’enfermement, tout en sachant qu’il signait sa propre perte de liberté. Puis, bercé par la voix de Flynn, il s’endormit sur ses genoux.

Evidemment, dès que le druide avait fermé ses paupières, Flynn s’empressa aussitôt de mettre en pratique le sort qu’il venait juste d’apprendre. Ce ne fut que lorsque Yuri s’éveilla qu’il comprit que son cher amant était décidément très déterminé à le garder auprès de lui et il ne put s’empêcher de sourire, acceptant sa défaite, pendant que Flynn le dévisageait d’un air taquin et quelque peu narquois.

Il paraîtrait d’ailleurs que le druide, bien que privé de sa liberté, était loin d’être malheureux de son sort et que Flynn lui rendait fréquemment visite pour s’adonner aux joies de la passion et de l’amour. Et certains affirment même qu’il en était toujours ainsi jusqu’à nos jours…

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[1] Ygraine est la mère d’Arthur mais également de Morgane et de Morgause. Si le personnage de Morgane est sujet à controverse car décrite dans un premier temps comme un personnage éminemment positif avant que des textes plus récents en font un personnage antagoniste, Morgause est plutôt un personnage négatif, certaines légendes lui donnant même la maternité de Mordred, celui qui finira par tuer Arthur. D’après moi, des auteurs ont confondu les deux femmes en un seul personnage.

[2] Lancelot, déchiré entre sa loyauté à son roi et l’amour qu’il porte à Guenièvre dont il est amoureux, entretiendra une relation adultère avec celle-ci.

[3] Druide ou dru wid dont l’étymologie incertaine peut se traduire par « savant par les chênes » ou plus globalement « savant par les arbres »

[4] Ban de Bénoïc est le père de Lancelot. Son frère est Bohort de Gaunes, père de Lionel et Bohort le Jeune et ensemble, ils règnent sur le royaume de Petite Bretagne. Ayant aidé Arthur à réprimer une rébellion de onze rois de Bretagne qui contestaient la souveraineté d’Arthur, ce dernier leur promet son aide contre Claudas, roi de la Terre Déserte, ennemi des deux frères. Malheureusement, les secours tardent et Claudas réussit à tuer Ban puis Bohort. Lancelot, Lionel et Bohort sont par la suite sauvés par la Dame du Lac qui les élève dans son palais de cristal. A noter que Bohort le Jeune est l’un des trois chevaliers qui réussira la quête du Graal aux côtés de Galaad et de Perceval.

[5] Lancelot est parfois appelé le « blanc damoiseau » ou le « chevalier blanc » car la Dame du Lac insistait toujours pour que son protégé porte des vêtements blancs.

[6] Le siège périlleux est le siège à la droite du roi Arthur à la Table Ronde. Seul le meilleur chevalier, le plus pur, celui qui trouvera et mettra fin à la quête du Graal peut s’y asseoir, les autres étant immédiatement engloutis par la terre. Ce sera Galaad, le fils de Lancelot qui y siègera.

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Omake :

Flynn : Comment ai-je pu participer à une telle histoire ?! Et surtout comment as-tu réussi l’exploit de convaincre Yuri de te soutenir ?

Eliandre : Facile. Je l’ai acheté avec deux choses. La première, c’était avec des bonbons. Comme je n’aime pas les sucreries, je lui ai tout donné.

Flynn : Je vois. Et la seconde chose ?

Eliandre : Très simple. Je lui ai promis de lui remettre une photo de toi nu en caleçon s’il coopérait. S’il refusait, il savait que j’avais déjà des acheteuses potentielles très intéressées par ce cliché. Autant dire qu’il n’a pas hésité et qu’il a été très motivé pour cette histoire.

Flynn (abasourdi) : Mais comment as-tu pu obtenir une telle photo ?!

Eliandre : Oh, tu as un peu abusé d’alcool en ces jours de fête et… bref, tu devines la suite… C’était ensuite un jeu d’enfant que de te prendre en photo… Après, j’ignore si Yuri était plus motivé par l’obtention du cliché ou si c’était plus pour empêcher quiconque d’y mettre la main dessus…

eliandre: (Default)

Note : Les aventures de Flynn continuent…

Note de dernière minute : Publication plus tôt que prévu car j’avais besoin de me changer les idées et si ça peut aider d’autres à en changer…


L’arrivée de Flynn : le pari

Après les événements mouvementés qu’il avait vécu la veille, Flynn Scifo, second fils de Lord Finath Scifo, n’aurait pas été contre pour rester plus longtemps dans son confortable lit à baldaquins. Mais une journée chargée pour lui se profilait à l’horizon : rassurer Ruth, rendre visite à ses parents le comte et la comtesse Kettering, vérifier qu’il n’avait pas de nouvelles affaires à traiter pour son travail d’avocat et enfin réunion familiale dont il se serait bien passé mais obligatoire vu qu’on débattrait de certains sujets dont très certainement son futur mariage.

Trois petits coups furent frappés à la porte de sa chambre avant que celle-ci s’ouvre pour faire entrer George, le majordome. Comme d’habitude, le domestique lui souhaita le bonjour avant de s’incliner et de se diriger vers la grande fenêtre afin de repousser les rideaux et l’entrouvrit pour laisser pénétrer l’air frais. Puis il aida son jeune maître à s’habiller.

Le domaine d’Ebony Alder, propriété de Neirein Scifo par son père Lord Crownwell disposait d’un magnifique manoir et d’un grand parc. Il était également bien situé, à vingt minutes de Londres en calèche mais assez éloigné de l’agitation de la capitale pour pouvoir profiter d’un lieu où régnaient la sérénité et la tranquillité. La demeure était peut-être d’une taille plus modeste que les autres habitations du même genre et sa décoration plus épurée au lieu d’exhiber une surenchère d’effets luxueux mais elle convenait parfaitement à Flynn qui en avait fait sa résidence principale dès qu’il fut en âge de quitter le reste de la famille Scifo. Autre élément qui distinguait Ebony Alder des autres domaines était le nombre réduit de domestiques employés. Au lieu d’en avoir une ribambelle, chose qu’il ne supportait plus depuis son enfance difficile au manoir Scifo à cause de ces multiples regards qui l’épiaient sans arrêt, Flynn n’avait que George qui lui servait à la fois de majordome, jardinier et chauffeur, Anna, la bonne et Suzu, le cuisinier. Parce que ses domestiques avaient autrefois travaillé pour ses parents lorsqu’ils étaient vivants – à l’exception d’Anna qui était la fille de l’ancienne femme de chambre de sa mère –, le jeune aristocrate avait plus tendance à les considérer comme ses amis que comme ses subordonnés, comportement qui scandalisait le clan Scifo mais il n’en avait cure. Il avait justement choisi de s’éloigner des membres de sa famille pour ne plus subir leurs jugements sur son mode de vie.

« Monsieur, je dois vous annoncer une nouvelle et je m’excuse de vous en aviser si tard. » dit George en aidant Flynn à arranger le col de sa chemise.

« Qu’il y a-t-il ? » demanda le jeune homme en fronçant les sourcils.

« Un serviteur de votre frère est venu et a laissé un message à votre intention hier soir pendant votre sortie avec Lady Kettering mais vous êtes rentré si bouleversé et fatigué que j’ai préféré que vous vous reposiez en priorité. Vous devez néanmoins savoir que votre frère Lord Elliot Scifo vous rend visite ce matin à neuf heures. »

Le ton du majordome était resté très professionnel, égal à lui-même mais parce que Flynn l’avait côtoyé depuis son enfance, il remarqua l’imperceptible changement de l’expression de George qui lui indiquait que la visite un peu impromptue de son frère aîné n’était pas de son goût.

« Elliot arrive ? Quelle heure est-il ? » s’inquiéta le jeune noble.

« Il n’est que sept heures et demie, jeune maître Flynn. » répondit le majordome avec un léger sourire. « Ne vous tracassez pas. Votre petit-déjeuner est prêt et Anna vous l’apportera à table dès que vous serez installé à votre place habituelle. »

« Merci beaucoup George ! » dit le jeune homme en lui rendant son sourire pendant que son domestique. « Je me demande ce que je ferai sans vous. »

« Oh, je suppose que vous aurez su vous débrouiller à votre manière maître Flynn. Vous auriez simplement mis un peu plus de temps. »

Le propriétaire des lieux hocha la tête avant de se diriger vers la porte mais dès qu’il posa la main sur la poignée…

« George, prévenez Suzu de préparer une collation pour mon frère. Et surtout, il faut qu’il y ait un thé à l’anglaise avec du lait, de la crème, de la confiture et des scones. Vous savez à quel point il attache de l’importance au moment du thé. »

« Bien monsieur. Je lui passerai le message. » répondit le majordome en s’inclinant.

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Il était bientôt neuf heures et Flynn espérait que tout était prêt. Il savait que son demi-frère était exigeant et il se devait d’accueillir le chef de la famille Scifo dans les meilleures conditions. Il ne couperait sans doute pas aux critiques sur la décoration et l’ameublement qui paraitraient toujours trop pauvres aux yeux de son aîné mais il espérait néanmoins que la visite se passerait bien. Il regarda d’un air nerveux les bouquets de fleurs disposés dans des vases que George et Anna venaient d’installer et jetait sans arrêt un coup d’œil vers la cuisine : Suzu devait être en train de donner le meilleur de lui pour offrir une collation digne du chef de clan Scifo. Lui-même portait un habit simple mais élégant avec une chemise blanche et une veste de velours couleur daim avec un pantalon assorti à la veste mais d’une nuance plus claire pour faire bon accueil.

A neuf heures moins cinq, il entendit les chevaux et la calèche de son frère remonter la grande allée qui menait au manoir. Quelques instants plus tard, on annonça l’arrivée de Lord Elliot Scifo qui désirait rendre visite à son jeune frère.

Elliot Scifo, premier fils de Lord Finath Scifo et de sa première épouse Lady Abigail. C’était un jeune homme que la nature avait gâté avec des yeux mordorés et des cheveux d’un blond cuivré, aux traits anguleux et raffinés. Il était fier, sûr de lui et chacun de ses gestes exhibait l’assurance des vainqueurs qui lui conférait du charisme et de l’autorité, deux dons dignes du chef actuel du clan Scifo. De l’avis général, il était talentueux, doué, plus intelligent que la plupart de ses pairs et il était l’un des meilleurs bretteurs de sa génération.

Seulement… derrière le dos, certains murmuraient tout bas des rumeurs, que le cadet, le fils de la seconde épouse, se révélait sur tous les points encore plus brillant que son aîné… et cela Flynn en avait connaissance. Il savait que sans le vouloir, sans en avoir eu l’intention, il faisait ombrage à son demi-frère et que celui-ci le tolérait très mal, ce qui était accentué par leur apparence physique, très dissemblables pour deux frères. Elliot avait plus hérité du physique de sa mère tandis que tout le monde admettait que Flynn était comme l’image vivante de leur père en plus jeune. Finath lui-même était considéré comme exceptionnel et instinctivement, les gens accordaient à l’enfant qui lui ressemblait le plus les mêmes qualités qu’au père alors qu’à l’inverse, ils paraissaient douter de celles du fils qui lui était si différent physiquement. Il avait toutefois semblé à Flynn que depuis que le titre de chef du clan était officiellement revenu à Elliot, ce dernier était d’humeur un peu plus agréable car cela lui avait permis d’asseoir définitivement son existence.

« Bienvenue en ma demeure Elliot. J’espère que tu te sentiras comme chez toi. » dit Flynn en accueillant son aîné avec un sourire de circonstance.

« Bien le bonjour à toi, mon cher frère. » répondit son demi-frère d’un ton jovial. « Cela fait quelques temps qu’on ne s’est pas vu, n’est-ce pas ? Comment vas-tu ? »

« Très bien, je te remercie. Veux-tu peut-être te reposer ? Manger quelque chose ? Tu as dû faire une longue route non ? »

« Quarante-cinq minutes de route. Je profite de ton invitation pour te quémander du thé si tu le permets. »

« Bien sûr. Assieds-toi. » invita Flynn en lui désignant le plus confortable des fauteuils dont il disposait. « Anna, pouvez-vous ramenez du thé à mon frère, je vous prie ? »

Après que chacun ait pris place autour d’une petite table sous la véranda qui donnait une jolie vue sur le jardin commençant à offrir ses premières floraisons, Anna, jeune fille rousse de dix-neuf ans aux joues parsemées de taches de rousseur, apporta un plateau d’argent avec deux tasses, une théière fumante, du lait, du sucre, de la crème et des scones. Flynn la remercia chaleureusement avec un sourire avant de rapidement la congédier. Il se tourna alors nerveusement vers Georges qui s’avança alors pour remplir la tasse du frère de son maître.

« Thé de la Compagnie des Indes. Ton préféré, si je me souviens bien. » commenta le cadet des Scifo. « N’hésite pas à prendre des scones tant qu’ils sont encore chauds. »

« Hum… tu as une bonne mémoire Flynn. » dit Elliot en humant délicatement l’arôme de sa tasse, paupières fermés. « Ce thé me semble plutôt bien préparé… »

Aux propos de son aîné, le jeune avocat aperçut alors la mâchoire de son majordome se contracter légèrement mais son expression demeura impénétrable.

« Les scones m’ont l’air assez réussi et je dois admettre que tu as fait un effort dans la décoration. Ta… demeure fait moins vide depuis la dernière fois que je suis venu. » poursuivit Elliot en promenant son regard aux alentours. « Enfin, mettons cela de côté. Je ne suis pas venu critiquer tes goûts en matière de décoration. George, quittez cette pièce. J’ai à parler à mon cher frère. »

« Avec tout le respect que je vous dois monsieur, je suis au service de votre jeune frère et non du vôtre. » répliqua le domestique d’un ton froid et poli comme s’il constatait une évidence. « Par conséquent, je ne peux obéir qu’aux ordres de monsieur votre frère. »

Elliot dévisagea un instant le majordome de son demi-frère avant de laisser échapper un éclat de rire.

« Habile réponse que vous me faites, George. » félicita-t-il. « Vous avez toujours eu de l’esprit, je vous reconnais ce talent. C’est pourquoi je m’arrêterai là pour aujourd’hui. Faites néanmoins attention : une prochaine fois, je pourrai être moins… conciliant. »

Flynn vit son majordome se raidir et resserrer ses lèvres sous cette menace voilée. Voulant éviter une scène pénible pour tous, il décida d’intervenir :

« George, pouvez-vous sortir pour préparer les chevaux et la calèche ? Que ce soit prêt au plus vite. »

« Bien monsieur. » s’inclina le majordome.

Dès que le domestique fut sorti, Elliot se tourna vers son frère.

« Tu sors aujourd’hui ? A cette heure ? Où donc ? » interrogea-t-il.

« Je voulais rendre visite à Ruth et à ses parents aujourd’hui. » répondit Flynn d’une voix sourde.

« Ah c’est vrai, tu es sorti hier soir au cirque avec Ruth. Comment va-t-elle ? »

« Elle est en forme. Elle est très enthousiaste à l’idée du… mariage. »

Flynn s’était efforcé de prononcer ses derniers mots avec le ton le plus neutre qui soit mais il ne put s’empêcher de grimacer intérieurement. Il ne se sentait pas prêt pour ce mariage décidé contre sa volonté. Il avait quitté le manoir familial pour se libérer de la férule du clan Scifo mais au final, même ici, même à Ebony Alder, sa maison, son domaine, terre de sa mère et des Crownwell et non celle des Scifo, il avait l’impression d’être encore enchaîné au clan, d’être encore une marionnette contraint d’obéir, privé de la liberté tant désirée. Et s’il voulait être honnête avec lui-même, il détestait cordialement cette situation. Mais que pouvait-il y faire ? S’il avait émis la moindre protestation, le moindre signe d’une véritable rébellion contre les règles tacites de la haute aristocratie, nul doute que cette dernière lui aurait fait payer chèrement cette révolte et en aurait profité pour sévèrement médire sur son ascendance maternelle. Il ne pouvait pas laisser la noblesse anglaise salir la réputation de sa mère et de sa grand-mère, ce qui le forçait à suivre les règles et à maintenir l’apparence des choses.

« Je vois. Cela m’a l’air de bien se passer. Tant mieux alors. » dit Elliot en fixant son demi-frère de ses yeux mordorés. « Bien. Comme tu es pressé, j’irai à l’essentiel. Tu es intelligent Flynn et tu dois bien te douter que je ne suis pas venu ici pour une visite de courtoisie. Je voulais vérifier que tout allait bien entre Ruth et toi. J’espère que tu es bien conscient que ce mariage sera le ciment de l’alliance du clan Scifo avec celui des Kettering. »

Flynn hocha la tête d’un air amer, ses yeux se concentrant sur son thé fumant pour dissimuler à la fois ses pensées et son expression. Elliot et lui se connaissaient depuis leur enfance et son aîné était doué pour percevoir et deviner les sentiments de ses interlocuteurs, un talent qui l’avait toujours bien servi lors des négociations avec le comte Kettering. Il aurait été dangereux pour lui de laisser Elliot en savoir trop sur ce qu’il ressentait devant cette situation.

« Je le sais bien. J’ai constamment toi ou le reste de notre famille pour me le rappeler. » répliqua-t-il d’un ton morne.

« J’apprécie le fait que tu sois bien conscient des enjeux. Ce qui m’amène à l’autre raison de ma visite. »

Le blond leva alors un regard interrogateur vers son frère. Ce dernier le contemplait avec le plus aimable et le plus agréable des sourires, un scone tartiné d’un peu de crème à la main, mais il y avait dans ses yeux mordorés une sorte de joie à la fois amusée et cruelle, la même lueur qu’il voyait autrefois quand il subissait une punition durant son enfance dans le manoir Scifo. Flynn ne put s’empêcher de frissonner : il savait, par expérience, qu’Elliot n’était que plus dangereux que lorsqu’il abordait son plus charmant sourire à ses lèvres.

« Tu sais Flynn, tu es mon précieux petit frère. Nous savons tous les deux que notre enfance commune au manoir ne s’est pas faite sous les meilleurs auspices mais nous sommes tous les deux des adultes désormais et il est temps qu’on se comporte comme tels. En tant que mon frère, j’attends de ta part un comportement irréprochable, ma réputation est en jeu après tout, tout comme celle de notre clan. Certes, je peux tolérer tes quelques écarts de conduite, cela permet ainsi à quelques crédules à ne pas confondre le chef de la famille Scifo avec son jeune frère mais je te conseillerai, en toute amitié bien sûr, de ne pas abuser de la liberté que je t’ai généreusement accordée en te laissant partir du manoir. »

« J’ai quitté le manoir de mon propre gré ! » protesta Flynn en fronçant les sourcils.

« Bien évidemment. Légalement, rien ne te l’empêchait. » répondit Elliot. « Mais crois-tu réellement que tu aurais aisément quitté le manoir si je n’avais pas donné mon accord sur la question ? Bon nombre des membres de la famille, notamment ma mère, refusaient de te laisser partir aussi facilement mais j’ai tranché en ta faveur. Après tout, je sais les raisons pour lesquelles tu désirais si ardemment quitter le manoir familial. Tu voulais nous fuir, n’est-ce pas mon cher frère ? Tu voulais que nous cessions de contrôler ta vie comme nous l’avions toujours fait depuis la mort de notre père et de ta mère et enfin prendre ton destin en main. »

Cette fois, Flynn ne chercha pas à dissimuler son aversion. Il jeta brièvement un regard noir à son frère dont le sourire ne fit que s’accentuer, son ton demeurant badin et égal comme s’il parlait de choses triviales.

« Oh, ne me regarde pas ainsi Flynn, c’était évident et tout le monde s’en doutait dans la famille. Je te connais trop bien ! Et je comprends tout à fait cette sorte de réaction naturelle, c’est pourquoi je l’ai autorisée. Trop te restreindre aurait été dangereux : tu aurais fini par exploser. Mais ne te crois pas libre de tout, ce serait une erreur ! »

Il se pencha en avant pour mieux se rapprocher de son cadet.

« Que tu le veuilles ou non, je suis le chef de famille et par conséquent, rien ne se passe chez les Scifo sans que je l’y autorise. Je t’ai laissé partir et vivre ici. J’ai décidé de ton mariage avec Ruth Kettering. Je t’ai même laissé jouer à l’avocat si ça te chante bien que je trouve cela ridicule pour quelqu’un qui peut vivre avec les rentes de la fortune des Crownwell. Tout ce que tu crois avoir gagné depuis ton départ du manoir Flynn, je l’ai autorisé. Rien n’a changé. Tu restes sous le contrôle de notre famille. Rien de plus, rien de moins. »

Finalement, après prononcé ces mots, Elliot se leva de son fauteuil en déposant sa tasse sur sa table.

« Le thé et les scones étaient excellents. Toutes mes félicitations les plus sincères à ton cuisinier et à ton majordome. »

Il se tourna ensuite vers son demi-frère.

« Simple petit avertissement. Tu es intelligent alors je sais que tu en tiendras compte à l’avenir avant d’envisager certaines actions… inconsidérées… Sur ce, bonne journée mon cher frère. Je te retrouve ce soir à notre réunion familiale, n’est-ce pas ? »

Sans attendre de réponse à cette question rhétorique, il ajusta son chapeau et s’apprêtait à partir quand son cadet l’interpella :

« Elliot ! »

Le chef de famille des Scifo marqua un temps d’arrêt, ce qui permit au propriétaire d’Ebony Alder de poursuivre :

« Elliot, je sais que tu ne m’apprécies pas à cause de tout ce qui s’est passé avec notre père et nos mères respectives. Je sais aussi à quel point tu apprécies Ruth. Tu la connais depuis bien plus longtemps que moi. Alors pourquoi n’as-tu pas demandé la main de Ruth pour toi ? »

Elliot resta silencieux un moment comme s’il réfléchissait à la réponse à donner.

« C’était bien mon intention au départ. » finit-il par dire. « Ruth est le plus beau parti de la région, belle, élégante et intelligente, et son père était prêt à m’accorder sa main. Seulement, Ruth avait son mot à dire et contre toute attente, elle a préféré devenir ta femme. Comme elle est la fille unique du comte Kettering, son père tend à lui donner tout ce qu’elle souhaite et c’est ce qui s’est passé. Après d’âpres discussions, il a cédé et j’ai donc été contraint de céder à mon tour. L’alliance entre nos deux familles primait avant mes envies personnelles. »

« Je… je suis désolé… » fit son interlocuteur en baissant la tête. « J’aurais préféré que les choses soient différentes… Elliot, il n’est pas trop tard pour prendre un nouveau départ. J’aimerais vraiment qu’on laisse nos différends du passé derrière nous et que nos rapports… ne soient pas si compliqués… »

Son visiteur aux cheveux cuivrés le toisa avec circonspection.

« Tu sais Flynn, j’avoue avoir mieux appris à t’apprécier depuis que tu t’es éloigné du manoir. »

Si le blond avait eu de l’espoir, celui-ci fut vite anéanti lorsque son demi-frère enchaîna sur ses paroles :

« Oui, j’avoue que j’ai beaucoup de plaisir à être plus ou moins celui qui contrôle ton avenir. Et je trouve que tu t’es calmé depuis que tu habites ici. Tu es devenu plus… docile, je dirais, et plus enclin à rentrer dans le rang comme si tu t’étais résigné. J’ai même l’impression que tu en es devenu quelque peu apathique, que tu en as perdu ton mordant. Je dois l’admettre, j’ai hâte de voir ce que le futur nous réserve. »

Cela fut suffisant pour démoraliser Flynn. Il comprit alors que son frère se vengeait de l’humiliation de sa mère Abigail lors du divorce avec leur père, de l’humiliation et de la souffrance qu’il avait lui-même subi en étant un enfant sans père présent à son foyer tandis qu’il baignait dans le bonheur avec ses parents et que toute tentative de véritable réconciliation était inutile. Elliot ne se satisferait que d’une relation de dominant-dominé, en résumé une situation où il exerçait son pouvoir sur les autres et surtout sur lui. Cela ne faisait qu’assurer sa soif de puissance et d’influence, son désir de dominer et de contrôler les gens. Elliot aimait le pouvoir. C’était l’une des raisons pour laquelle il avait recherché une alliance avec les Kettering et à obtenir la main de Ruth.

« Je pense avoir suffisamment abusé de ton hospitalité. Je te souhaite une bonne journée Flynn. Et à ce soir. »

Dès qu’Elliot quitta le perron et que le trot des chevaux résonna de l’extérieur, George accourut immédiatement auprès de son jeune maître.

« Oh monsieur ! Je le lis sur votre visage : votre entrevue avec votre frère s’est mal passée. » s’exclama-t-il.

« Quoi que je fasse, je n’arriverai jamais à le satisfaire pour qu’il me pardonne. » murmura le blond. « Je ne peux pas lui en vouloir de me détester ainsi. C’est à cause de moi que notre père n’était pas avec… »

« Monsieur, je vous interdis de dire de cela ! » intervint le majordome avec sévérité. « Certes, monsieur votre père n’est pas resté avec Lady Abigail Winchester mais il a respecté jusqu’au bout ses responsabilités envers son fils aîné et il l’aimait, quoi que celui-ci peut penser. Elliot Scifo peut se montrer rancunier et vous en vouloir mais n’importe qui avec une âme plus compatissante que la sienne aurait fini avec le temps par comprendre et par pardonner pour une faute dans laquelle vous n’y êtes pour rien. Il aurait dû s’apercevoir de votre générosité, de votre bonté et de votre noblesse d’âme. Etes-vous en train, monsieur, de vous reprocher votre naissance et faire injure au fruit de l’amour de vos parents ? »

Flynn contempla son ami pendant quelques secondes puis un pâle sourire passa sur ses lèvres.

« Heureusement que vous êtes toujours à mes côtés pour me soutenir George. Sans vous, je me demande ce que je deviendrai. »

« Certainement en train de broyer du noir monsieur. Cela étant dit, j’aimerais changer de sujet et vous avertir que votre calèche est prête. »

Flynn déposa alors sa tasse sur la table.

« Parfait. Dites à Anna de débarrasser la table puis que Suzu et elle prennent leur journée s’ils le désirent vu que je rentrerai tard aujourd’hui. »

« Bien monsieur, à vos ordres. »

--§--

La visite chez les Kettering fut une rapide formalité. Il put rassurer Ruth bien que le comte se montra assez courroucé qu’il n’ait pas raccompagné sa fille adorée jusque chez elle. Heureusement, sa fiancée avait pu inventer un mensonge assez crédible pour excuser son absence : il avait soutenu et aidé une spectatrice qui avait fait un malaise à cause de la chaleur ambiante. Cela lui permit de recevoir rapidement le pardon du comte et le reste de la visite se déroula sans heurts.

Après avoir prévenu les Kettering de la réunion familiale des Scifo où ils étaient invités, Flynn prit son congé et partit pour Londres.

C’était dans un quartier assez populaire que Flynn tenait son cabinet d’avocat. Oh, à vrai dire, c’était un minuscule bureau coincé parmi d’autres locaux plus spacieux. Le blond avait les moyens de s’offrir un bureau plus vaste dans un quartier plus attractif et plus riche mais il aimait ce petit coin tranquille, ce petit immeuble en briques rouges se trouvant à l’intersection des quartiers ouvriers et ceux de la classe moyenne. En temps normal, il gérait surtout de l’administratif ou des gens venaient pour lui demander des conseils juridiques, moyennant une modique somme.

Cependant, aujourd’hui était un jour qui sortait de l’ordinaire quand un homme habillé comme un ouvrier se présenta à son bureau. Il portait un béret, une chemise blanche déchirée par endroits, un pantalon noir et des chaussures usées. Son visage, comme tous ses semblables, était usé avant l’âge. Cela devait être un trentenaire mais il donnait l’impression d’approcher de la cinquantaine.

« Vous êtes monsieur Scifo ? » demanda-t-il.

« En personne. Que puis-je pour vous ? »

« Je m’appelle John, John Penn monsieur. J’ai entendu parler de vous. On m’a dit que vous acceptez des faibles paiements. »

« Pour être exact monsieur, j’adapte mes tarifs en fonction des moyens de mes clients. J’estime que tout le monde devrait pouvoir s’offrir les services d’un avocat. Pas que les plus favorisés. »

« C’est ce que je voulais dire. » s’empressa de dire le dénommé John Penn. « Voilà, j’ai une affaire assez compliquée et je ne sais pas si vous pourriez m’aider. »

« Et si vous me la présentez monsieur Penn ? » dit Flynn en souriant avec bienveillance.

L’homme sembla hésiter quelques minutes, faisant tournoyer son béret entre ses mains tout en fixant le jeune aristocrate avec espoir et doute à la fois. Il parut finalement se décider :

« Voilà, mon paternel est mort il y a un mois et j’ai hérité de lui un p’tit bout de terrain. Oh rien de faramineux mais il est toujours bon d’avoir son p’tit lopin de terre pour soi. V’là que la semaine dernière, je voulais m’y rendre pour voir à quoi ce bout de terrain pouvait ressembler. Et je me retrouve nez à nez avec le châtelain du coin Lord McCoy qui prétend que ça lui appartient et il ne veut pas en démordre. »

« Avez-vous une preuve que le terrain vous appartient monsieur Penn ? » interrogea Flynn.

« Oui, j’ai le testament de mon vieux père. » répondit John en sortant de sa poche un morceau de papier froissé à l’origine douteuse. « Mais McCoy a refusé d’en reconnaître l’authenticité. Il a une autre feuille, dit-il, qui prouverait que ce terrain a toujours appartenu à ses aïeux et m’a ri au nez en disant que je n’avais pas assez de cran pour porter l’affaire aux tribunaux. Je veux récupérer mon p’tit bout de terre monsieur Scifo. Mais voilà, un avocat coûte cher, très cher, sans compter que McCoy a certainement les moyens de s’offrir les meilleurs avocats pour défendre ses intérêts. C’est une tâche difficile monsieur Scifo mais je vous le demanderai franchement : accepterez-vous d’être mon avocat ? »

Le jeune aristocrate contempla longuement son client comme pour mieux le jauger.

« J’ai, dans ce cas, une question à vous poser avant de pouvoir répondre à la vôtre monsieur Penn : jusqu’où êtes-vous prêt à aller ? »

L’ouvrier se gratta la tête avec une expression presque comique mais ses yeux paraissaient déterminés.

« Jusqu’au procès monsieur Scifo. Comme je l’ai dit ce p’tit lopin n’est pas grand-chose mais il me vient de mon paternel. Il n’a peut-être pas une grande valeur mais je tiens à le récupérer. Seulement, les frais pour un procès sont énormes et… »

« N’en dites pas plus, monsieur Penn. » intervint Flynn. « Je suis convaincu et j’accepte de vous aider et de vous représenter dans cette affaire, même devant un juge s’il le faut. Pour l’argent, ne vous inquiétez pas, j’en fais mon affaire. »

« Mais pour vous payer monsieur Scifo, comment… » demanda son client d’une voix hésitante avant qu’il l’interrompe de nouveau.

« Nous verrons quand nous réussirons à récupérer votre terrain monsieur Penn. Pour le moment, je vous interdis de vous préoccuper de questions financières sur mes services. Je vais bien sûr faire tout mon possible pour que Lord McCoy vous rende votre terrain mais je ne peux pas vous en garantir le succès. Vous comprenez ? »

« Pour sûr monsieur Scifo. Je vous fais confiance. »

« Bien. Ce testament est précieux mais cela ne suffira pas pour prouver votre bonne foi devant les tribunaux. » expliqua l’avocat. « Pourriez-vous me le confier ? Il me faudrait aussi l’adresse du notaire qui a dressé le testament de votre père. Savez-vous comment ce terrain est devenu possession de votre famille. »

« Euh… Je crois qu’il appartient à la famille depuis cinq générations voire plus. » répondit John Penn.

« Je ferai donc des recherches. J’aimerais connaître vos disponibilités pour que nous puissions fixer des rendez-vous afin de faire le point sur l’évolution de l’affaire et vous communiquer le résultat de mes recherches. Nous allons d’abord tenter une conciliation à l’amiable mais si jamais Lord McCoy ne peut vous donner satisfaction, il faudra se préparer à aller au procès. »

Après quelques échanges d’informations et de coordonnées, John Penn salua amicalement le jeune avocat et prit rapidement congé. Suite à son départ, Flynn poussa un léger soupir. Il était anxieux quant au déroulement de l’affaire, il n’avait jamais plaidé devant un tribunal. La journée était néanmoins passée vite et il n’avait pas vu le temps défiler. Il était temps pour lui de se rendre à la réunion familiale des Scifo.

Il avait déjà hâte que la soirée se termine…

--§--

« Flynn, je vous remercie de m’avoir invitée au manoir de votre famille. » dit Ruth d’un air joyeux. « Mes parents en sont très satisfaits. »

« Il faudrait plutôt remercier mon frère Ruth car il a énormément insisté pour que vous soyez présente. Je n’ai fait que transmettre l’invitation. » répondit son fiancé.

Le manoir des Scifo était une belle et immense demeure où les mots "élégance" et "luxe" prenaient tous leurs sens. Comme il s’agissait de la demeure principale d’Elliot, ce dernier l’avait décorée selon ses goûts dans le pur style de l’époque : riche, harmonieux et certainement pas minimaliste. Le salon était somptueux avec son parquet bien ciré et son tapis aux motifs orientaux, le mobilier ornementé comme le magnifique canapé blanc crème aux bords dorés, les lustres étincelants ou les bas-reliefs représentant des portraits en profil de Lady Abigail Winchester, mère d’Elliot. Cheminée blanche bien entretenue, paravents aux décorations exotiques… c’était au final, une belle pièce qui reflétait assez bien la magnificence du manoir des Scifo. Peut-être un peu trop surchargée au goût de Flynn, mais ce n’était pas sa maison.

Il se sentait mal à l’aise d’ailleurs. Il détestait cet endroit et avait tout fait pour le quitter. Il y avait passé le reste de son enfance après l’accident de son père et le suicide de sa mère. Il avait toujours l’impression d’être un étranger, que la demeure lui était ouvertement hostile. Sans George et les autres, sans doute il aurait fini par craquer avant d’atteindre l’âge suffisant pour pouvoir la quitter mais même encore, il ne portait pas le manoir et ses habitants dans son cœur.

Contrairement à lui, Ruth était heureuse et elle brillait de joie. Ce n’était pas la première fois qu’elle se rendait au manoir mais c’était sans doute la première fois qu’elle rencontrait toute la famille réunie. Elle aimait les ambiances festives, les soirées de galas, les bals… Ruth était une fille aimable, respirant la joie de vivre, parfaite aux yeux de beaucoup mais elle aimait admirer les choses et surtout qu’on lui accorde un peu d’attention. C’était tout à fait normal : ce n’était pas vraiment par égocentrisme ou par caprice mais étant fille unique, sans doute avait-elle toujours craint de ne pas exister dans une société dominée par les hommes.

« Je dois donc le remercier. » dit-elle. « Cela fait d’ailleurs longtemps que je n’ai pas vu… Oh, quand on parle du loup… Par ici Elliot, je suis contente de vous voir ! »

« Ma chère Ruth, heureuse rencontre ! La dernière commençait à dater, n’est-ce pas ? » dit Elliot en embrassant galamment la main de la belle femme. « Ah Flynn, je suis content de te voir ! Cela faisait longtemps que tu n’étais pas venu ici. J’espère que tu profites bien de ton séjour. »

« Je te remercie de me faire un si bon accueil, Elliot. » fit Flynn en affichant un sourire de circonstance.

« C’est une belle réception Elliot. Je vous remercie pour votre invitation. Mes parents en sont ravis. » ajouta Ruth.

« Bien, tant mieux alors car cette réception est à votre honneur Ruth. A vous et à mon cher frère ! » dit-il en se saisissant d’un verre de vin rouge qu’il leva en l’honneur des deux fiancés. « J’ai d’ailleurs hâte que le mariage ait lieu. Je pense qu’il serait temps d’annoncer une date, non ? »

« Quelle excellente idée ! » s’exclama Ruth. « Cela fait maintenant un certain temps que nous sommes fiancés Flynn. Peut-être serait-il vraiment temps de préparer sérieusement le mariage. Mon ami, quel bonheur ce sera quand nous unirons enfin nos vies pour le reste de nos jours. »

« Je… Je dois d’abord en parler à votre père Ruth. Serait-il d’accord pour vous autoriser à vivre enfin sous mon toit ? La dernière fois, il semblait assez récalcitrant sur un mariage un peu trop précipité à son goût. » répondit Flynn qui dissimulait ce qu’il ressentait vraiment.

La vérité, c’était que le comte Kettering aimait tellement sa fille unique qu’il avait du mal à se faire à l’idée que sa Ruth adorée allait quitter le foyer familial pour vivre avec un homme, raison pour laquelle il montrait une certaine réticence à marier son enfant si tôt. Cette situation arrangeait plutôt bien Flynn. Il avait espéré qu’avec le temps, il finirait par éprouver des sentiments amoureux pour Ruth mais tel n’avait pas été le cas. Il se demandait d’ailleurs s’il n’avait pas encore besoin d’un peu de temps pour vaincre définitivement ses répugnances au sujet de cette union décidée contre sa volonté.

« Ruth, Flynn, rassurez-vous, je viens juste de parler au comte. » déclara Elliot avec un sourire aux lèvres. « Il pense comme moi que le moment est venu et qu’il serait préférable de commencer les préparatifs du mariage. Il faudra bien sûr qu’on se mette d’accord sur la date du mariage mais pour le reste, je pense que ce ne sera qu’une simple formalité, longs préparatifs exceptés bien évidemment. »

« Quelle bonne nouvelle ! » dit Ruth en joignant les mains, ses yeux cobalt étincelants de joie. « Nous allons enfin pouvoir vivre ensemble Flynn. »

« C’est… un honneur que d’accepter votre main, Ruth. » répondit Flynn d’une voix sourde.

« Oh, Flynn. Ma mère voudrait te féliciter pour ton mariage. Le bruit la fatiguant, elle est en train de se reposer dans le boudoir. Pourrais-tu la voir ? » demanda Elliot.

Le cadet comprit l’ordre implicite de son demi-frère. Il ne broncha donc pas et garda un visage impassible et quelque peu morose.

« Bien sûr. Puis-je te laisser avec Ruth ? »

« Je serai ravi d’accorder un peu de mon temps à ma future belle-sœur. »

« A bientôt, Flynn. N’oubliez pas de venir ensuite prendre un verre avec moi. » rappela sa fiancée.

« Je n’y manquerai pas. » répondit Flynn en inclinant la tête.

Connaissant les lieux, le blond fila vers le boudoir mais en son for intérieur, il espérait que quelque chose ou quelqu’un l’en empêche pour une quelconque raison. Rien de notable ne se déroula toutefois et il arriva sans heurts devant le boudoir dont la porte était close.

Poussant un soupir, Flynn toqua doucement à la porte, attendit quelques secondes puis une voix féminine lui signifia d’entrer. Ce qu’il fit.

Le boudoir était une jolie pièce avec son papier peint fleuri et son mobilier en bois exotique. Un petit piano droit blanc y avait été installé et servait essentiellement à l’entraînement des musiciens de la maisonnée. Un petit placard contenait d’ailleurs de nombreuses partitions dont les bords légèrement jaunis montraient qu’elles avaient longuement été utilisées. Au centre, une table basse et un large fauteuil occupé en ce moment par Lady Abigail Winchester, mère d’Elliot Scifo.

« Bonsoir Flynn. » dit-elle d’une voix grave. « Je vois avec plaisir que vous me semblez bien portant. Veuillez prendre place, je vous prie. » ajouta-t-elle en lui désignant un autre fauteuil.

Le jeune homme obéit avant de contempler son interlocutrice. Même si elle n’était plus de la première jeunesse, Lady Winchester demeurait belle malgré son âge. Jadis, elle avait été d’une beauté éblouissante et, si Flynn voulait être objectif, bien plus belle que sa mère Neirein Crownwell. Une longue chevelure bouclée aux tons cuivrés qui fut l’objet d’admiration de tant de ses prétendants et des yeux noisette dorés qui lui conféraient un regard remarquable, perçant et inquisiteur, deux caractéristiques dont Elliot avait héritées. Sa robe aux couleurs sobres et sombres, ses gants en dentelle noire à la française évoquaient plutôt une veuve comme si elle portait à jamais le deuil de son mari… sauf qu’ils avaient divorcé bien avant sa mort… Après l’accident qui avait coûté la vie à Lord Finath Scifo, Abigail et Neirein avaient toutes deux porté le deuil. Cela Flynn pouvait le concevoir puisque chacune avait perdu le père de leur enfant. Cependant, au fil du temps et surtout après le suicide de sa mère, il put constater qu’Abigail s’acharnait à garder des vêtements sombres. Il comprit plus tard que c’était une façon pour cette femme d’affirmer qu’elle était la seule épouse légitime de Finath, bafouant ainsi complètement les droits de Neirein. Elle n’avait jamais accepté son divorce avec Finath. Bien qu’elle avait repris son nom de jeune fille pour rappeler à quel point elle était issue d’une lignée irréprochable, elle avait ordonné à ses propres domestiques de l’appeler Lady Scifo comme pour toujours remémorer son mariage avec Finath.

« Un brandy peut-être ? » demanda-t-elle en désignant la bouteille.

« J’en serais honoré madame. » répondit Flynn en hochant la tête.

Le glouglou d’une bouteille, quelques tintements de verre puis Abigail posa ses yeux inquisiteurs vers son beau-fils avant de lui dire :

« Elliot m’a appris que la date de ton mariage avec Ruth Kettering sera bientôt avancée. Toutes mes félicitations et mes vœux de bonheur. »

« Je vous remercie madame. » répondit Flynn d’un ton neutre.

« J’aurais préféré qu’Elliot se marie le premier mais cette demoiselle a porté son choix sur vous. J’espère que vous saurez néanmoins faire honneur à votre future épouse et que vous saurez être digne d’elle. N’oubliez pas que ce mariage revêt une importance capitale pour l’alliance entre les Scifo et les Kettering. » déclara Abigail d’une voix acerbe. « Sachez la combler, veillez sur elle. Elle attend un homme qui la couve de soins. »

« Je saurais me montrer un époux attentionné et je promets de veiller à ce qu’elle ne manque de rien. » annonça le jeune homme avec une expression apathique.

Abigail émit alors un bref éclat de rire quelque peu moqueur et insultant à la fois.

« Ah, un époux attentionné ! Cela, je veux bien le croire ! C’est exactement ce que ton père m’a dit avant notre mariage… et avant qu’il me délaisse pour cette roturière japonaise ! »

Neirein Crownwell était la fille de Lord Crownwell et n’était qu’à moitié japonaise. Lady Abigail le savait parfaitement mais elle faisait mine de l’ignorer. Depuis son enfance au manoir, Flynn savait qu’il était inutile de convaincre ses habitants que sa mère avait des origines nobles par son père. Pour eux, sa mère n’était qu’une parvenue.

« Oui, je dois l’admettre, il a respecté tous ses devoirs d’époux avant qu’il me jette pour ta mère, cette femme qui n’est même pas une pure Anglaise ! »

Puis après cet accès de colère, Abigail prit une profonde inspiration pour se calmer avant de faire brutalement volte-face tel un fauve sauvage et de se saisir de la tête de Flynn comme le ferait un tigre, sous les yeux médusés de son beau-fils qui la laissa faire sans oser réagir de peur de provoquer un nouveau conflit. Il sentait néanmoins sous les gants en dentelle noires les ongles de sa belle-mère tels des griffes acérées.

« C’est fou à quel point tu lui ressembles. J’aurais tant aimé qu’Elliot ait hérité physiquement de certains des traits de son père mais toi, tu es vraiment son portrait craché quand il avait ton âge. Oui, tu es vraiment l’image vivante de Finath. » murmura-t-elle d’une voix dangereusement veloutée tout en enfonçant ses ongles dans le visage de Flynn. « Mais… ce que je ne supporte absolument pas, c’est qu’avec ce visage si semblable à l’homme que j’ai aimé, tu tiens les mêmes propos que cette femme que je hais. »

Un sourire à la fois dédaigneux et victorieux apparut alors sur ses lèvres.

« Bah… Après tout, peu importe ! Au final, cette maudite femme a perdu. Toutes les possessions de Finath sont revenues à mon Elliot. J’avoue que cela a été un grand moment de la voir contrainte de plier bagage quand elle a quitté la demeure de ton père. Elle a ensuite mis fin à ses jours en abandonnant son propre fils. A croire qu’elle ne t’aimait pas assez mon pauvre Flynn ! »

A l’époque, il n’avait pas vu venir le suicide de sa mère. Personne ne l’avait vu venir dans son entourage, ni lui, ni les domestiques. Pourtant, quand il fouillait dans ses souvenirs, Flynn se disait qu’il aurait dû voir venir le geste et il en ressentait de la culpabilité. Avec la pression qu’elle subissait de la part de la haute société anglaise, sans le soutien de son mari ou de son père tous deux décédés, elle était devenue de plus en plus agitée, plus névrosée, plus hystérique au point de se sentir persécutée, bien qu’elle le dissimulait devant son fils, jusqu’au jour elle commit le geste irréparable. La seule chose que lui avait laissé Neirein après sa mort était une touchante lettre d’adieu où elle lui disait combien elle l’aimait et elle lui suppliait de lui pardonner son acte désespéré.

Flynn garda son sang-froid devant les médisances d’Abigail et ses yeux azur auraient jeté des éclairs s’il n’avait pas su garder contenance. Sa mère l’avait aimé et certains des meilleurs moments de sa vie furent ceux partagés avec elle. De cela, il en était sûr. Peu importe ce que lui disait Abigail, elle ne pourrait jamais lui faire changer d’avis.

« Quant à son fils, on peut dire qu’il est devenu ma propriété, n’est-ce pas ? » continua Lady Winchester tout en plongeant une de ses mains sous la chemise de Flynn. « Il est contraint de faire tout ce que je demande et ne peut pas élever la moindre protestation sous peine d’être accusé de me manquer de respect et que l’origine de son incivilité soit soupçonnée de provenir de sa sang-mêlée de mère, cette femme issue de ce pays barbare qu’est le Japon ! »

« S’il vous plait madame, je vous demanderai de ne pas insulter la mémoire de ma mère. » dit Flynn d’une voix devenue soudainement dure.

« Sa mémoire ? » se moqua Abigail. « On ne peut dire qu’il y ait beaucoup de gens à qui elle ait manqué si on excepte toi. »

Faux, elle avait manqué à tous les domestiques de son père mais il aurait été mal avisé de le dire devant sa belle-mère. Ce n’était pas vraiment de véritables personnes pour elle.

Puis soudain, aussi brutalement qu’elle avait commencé, Abigail retira sa main et relâcha la tête de son beau-fils.

« Ce fut une bonne conversation. Je suis heureuse que tu saches te tenir à ta place et que tu sois conscient des enjeux. Je pense que nous devrons revenir au salon et profiter de la fête Flynn. Une absence trop longue risquerait d’inquiéter inutilement nos invités, surtout ta fiancée. Pourrais-tu m’ouvrir la porte ? »

« Bien évidemment madame. »

A peine Flynn revint au salon que le père de Ruth, le comte Kettering se dirigea aussitôt vers lui pour l’aborder. C’était plutôt un grand homme d’allure distinguée qui portait un monocle à son œil gauche.

« Ah Flynn, vous voilà ! J’ai besoin de vous pour un petit service. »

« Lequel monsieur ? » interrogea poliment Flynn.

« Vous et votre frère Elliot êtes considérés comme les meilleurs bretteurs de votre génération. Un de mes vieux amis a parié que vous étiez le numéro un devant votre frère. J’ai soutenu le contraire car pour avoir vu Elliot à l’œuvre quand il était plus jeune, je doute que vous puissiez le battre. Pas que je doute de votre talent Flynn. Vous êtes après tout mon futur gendre et l’époux que prendra ma Ruth adorée se doit de posséder des qualités exceptionnelles mais j’ai du mal à imaginer comment vous pourriez battre Elliot. »

« J’ai pris la liberté d’accepter en nos deux noms Flynn. » ajouta son demi-frère. « J’espère que tu ne m’en voudras pas pour ça. Cela fait d’ailleurs longtemps que nous ne nous sommes pas mesurés l’un à l’autre.

« J’avoue que je ne vous ai jamais vu combattre. Ce sera donc pour moi l’occasion de voir ce que vous valez avec épée à la main. Ruth, une préférence pour le vainqueur ? »

« Oh… Elliot est un ami très cher mais Flynn sera bientôt mon époux… » murmura-t-elle assez embarrassée. « En tant que fiancée de Flynn, je dois le soutenir mais j’aurais aimé rester neutre. »

« Rassurez-vous Ruth, je vous comprends. » commenta Elliot. « Après tout, mon cher frère aura bien besoin de vos encouragements s’il espère gagner. »

« Allons, dirigeons-nous vers un endroit plus propice pour ce petit exercice. » déclara Lady Abigail tout en faisant signe à son majordome. « Thomas, veuillez apporter des épées pour mon fils et son frère. »

« Bien madame. »

« Lady Winchester, cela ne vous gêne pas si je me propose de jouer les arbitres entre ces deux garçons ? » questionna le comte Kettering.

« Bien volontiers comte, bien volontiers. Je n’y vois pas d’inconvénients. » répondit-elle.

Ils se dirigèrent tous vers la salle de bal qui offrait un espace suffisant pour un duel. Thomas, le majordome d’Elliot apporta à chacun des combattants une épée. Pendant que l’aîné commençait à s’échauffer, le cadet examina avec minutie sa lame, la faisant tournoyer dans l’air pour soupeser son poids et vérifier sa maniabilité avant de s’échauffer à son tour. Lorsque les deux jeunes hommes eurent terminé leurs préparatifs, le comte Kettering s’avança.

« On arrête le combat au premier sang versé, le gagnant étant bien sûr celui qui aura touché son adversaire. » annonça-t-il. « Messieurs, faites preuve de fair-play. Que le meilleur l’emporte ! »

Chacun salua le public et son adversaire avant d’entamer le duel. Elliot avait ses yeux fixés sur son frère mais ce dernier avait l’esprit ailleurs, avec une expression proche de l’apathie. Il n’était pas en état de combattre après sa dernière entrevue avec sa belle-mère qui avait été assez houleuse. Heureusement que le blond possédait d’excellents réflexes car il fut presque surpris quand son aîné débuta son attaque par un rapide assaut, lame en avant. Il put néanmoins parer le coup in extremis mais Elliot continua ses attaques fulgurantes, obligeant Flynn à rester sur la défensive et à reculer. Pendant quelques instants ce fut ainsi jusqu’à ce que, profitant d’un dégagement trop long de son demi-frère, il put enfin placer une prompte contre-attaque qu’Elliot évita d’extrême justesse.

« Eh bien, j’ai bien failli croire que je m’ennuierai. Content de voir que tu t’es enfin réveillé. » commenta Elliot.

A son tour, il subit les assauts de son cadet car même s’il essayait de l’attaquer, ses coups étaient bloqués par l’extraordinaire technique de Flynn. Le talent de celui-ci avait toujours été naturellement incroyable et en s’entraînant et en acquérant de l’expérience au fil des combats, il avait poli ses remarquables prédispositions.

Le combat tourna à l’avantage de Flynn et Elliot semblait éprouver des difficultés. Pourtant, jamais le fils de Neirein n’avait semblé si… désintéressé par le duel. Il réussit néanmoins une nouvelle fois à contrer le coup d’Elliot et là, il aperçut la faille dans sa garde. Un mouvement vers le cou d’Elliot et la victoire serait à lui.

« Cette roturière japonaise… Cette femme qui n’est même pas une pure Anglaise…Elle ne t’aimait pas assez pour t’avoir abandonné… Avec un visage si semblable à l’homme que j’ai tant aimé, tu tiens les mêmes propos que cette femme que je hais… que je hais… »

Perdu dans ses pensées, il attendit une seconde de trop et cela fut suffisant pour rater l’occasion. Elliot profita de sa distraction pour attaquer puis il sentit soudain une légère douleur à la joue.

« Fin du duel messieurs. » conclut le comte Kettering. « Toutes mes félicitations pour ce magnifique duel Elliot. Vous êtes toujours aussi talentueux décidément. Flynn, je dois admettre que vous m’avez surpris. Vous êtes bon mais c’est le meilleur qui l’emporte, n’est-ce pas ? »

« C’est dommage Flynn. Cela s’est joué à pas grand-chose. » dit Ruth d’une voix navrée.

« J’espère que vous avez parié gros sur ma victoire, comte Kettering. Votre ami va regretter d’avoir parié sur mon frère. » ajouta Elliot d’une voix narquoise.

Flynn toucha alors sa joue : son aîné avait réussi à atteindre sa joue. Une petite égratignure de rien du tout, il n’en garderait pas de cicatrice. Compatissante, Ruth appliqua avec amour son mouchoir sur sa blessure. Il la remercia pendant que les autres convives analysaient le duel. Toute la famille évoquait les brillants talents d’escrime d’Elliot et sa victoire en les termes les plus élogieux, à quel point il était incomparable par rapport à son demi-frère. Il se sentait dépité. Ce n’était pas qu’il était jaloux, mauvais joueur ou qu’il se cherchait des excuses mais il savait qu’il aurait pu facilement l’emporter. Et surtout, s’il avait gagné, on ne l’aurait jamais aussi chaudement félicité comme les autres membres de la famille le faisaient actuellement avec Elliot : on aurait trouvé une explication pour excuser la défaite d’Elliot et on aurait trouvé une critique sur son jeu d’épée. Le fait qu’Elliot était le chef de la famille y était aussi pour quelque chose : tout le monde voulait être dans ses petits papiers.

Dès le début, il avait voulu que cette soirée se finisse au plus vite. Cette fois, il en eu réellement plus qu’assez de cette mascarade.

Heureusement, la soirée touchait à sa fin pour certains. Ceux qui avaient des activités le lendemain émirent le désir de se retirer, montant soit dans des chambres prévues à cet effet, soit en demandant leur voiture. Profitant de cette occasion, il demanda sa calèche.

« Déjà Flynn ? Tu nous quittes si tôt ? » demanda Elliot.

« J’ai des affaires à régler pour demain. Une personne m’a demandé des conseils. » répondit sèchement le blond. « Ruth, je suis désolé de vous quitter de si bonne heure mais mon travail m’appelle. » ajouta-t-il en embrassant la main de sa fiancée.

« N’oubliez pas de passer chez moi dans les prochains jours. » intervint le comte Kettering. « Il faut que nous commençons les préparatifs du mariage. »

« Je n’y manquerai pas. Au revoir à vous tous. »

Il voulait fuir cette habitation, fuir tout le clan et rentrer chez lui dans un lieu où ni Elliot, ni Abigail avaient de l’influence. Chez lui ? Non ! Même ici il était sous l’influence de son demi-frère puisqu’il l’avait laissé vivre à Ebony Alder. Londres où se situait son cabinet d’avocat ? Même chose. Il réfléchit à la hâte à un endroit où aucune aristocratie du monde ne pourrait l’atteindre. Ni Elliot, ni Abigail, Ni les Scifo, ni les Kettering, ni personne de la haute société. Et il n’en vit qu’un seul… aussi dangereux soit-il… mais de toute façon, qu’avait-il à perdre à part cette vie qui lui paraissait chaque jour de plus en plus insupportable ?

Sa décision était prise…

« George, détachez un cheval et équipez-le de rênes. Maintenant. » ordonna-t-il.

« Monsieur ? » fit son majordome avec un air effaré et surpris. « Permettez-moi de vous demander où allez-vous à une heure si avancée ? »

« Là où je n’aurai plus à supporter l’influence d’Elliot ou de sa mère. » répliqua Flynn.

Pendant cette conversation, George avait obéi à son ordre en détachant l’un des chevaux de son maître. Il voulut sortir une selle du coffre de la calèche mais Flynn se saisit des rênes avec impatience.

« Cela ira comme ça. » dit-il en grimpant sur le cheval. « Je peux monter à cru pour une fois. »

« Jeune maître ! » protesta George, inquiet. « Je vous en prie. Ne commettez pas de folie ! Je sais vous avez besoin de vous sentir libre mais je ne peux m’empêcher de craindre pour vous. »

« Rentre à la maison George. Tu peux encore conduire la calèche avec un cheval. » dit Flynn d’une voix douce à son ami. « Ne t’angoisse pas à mon sujet. »

Sur ce, il partit au galop vers le seul endroit qui était libre du pouvoir d’Elliot ou de sa mère.

Au cirque de Brave Vesperia…

--§--

La représentation devait être finie depuis un bon moment car lorsque Flynn arriva, le silence régnait à part quelques hurlements à glacer le sang qui s’élevaient sporadiquement. Pendant une brève seconde, il se demanda pourquoi il s’était enfui vers cet endroit étrange, sordide d’où émanait une ambiance sombre et malveillante car il fallait être fou ou désespéré pour venir dans un endroit où la mort, le sang et la souffrance étaient présentes. Sa monture ne s’y trompa pas en tout cas car à peine posa-t-elle un sabot dans le domaine du cirque qu’elle commença à trembler et à s’agiter. Flynn réussit néanmoins à la calmer et à l’attacher près d’une barrière.

Dans le même temps, à l’image du dompteur, les gens de ce cirque étaient… étranges et particuliers. Pas le genre d’individus qu’Elliot ou sa mère contrôlaient… Alors s’il y avait un lieu libre de leurs influences, qui n’avait obéi ou subi le pouvoir et la domination de sa famille, c’était bien celui-ci…

Cela étant dit, Flynn éprouvait cependant une certaine appréhension pour être venu dans le domaine des saltimbanques. Il n’avait aucun droit d’être ici comme la représentation était terminée et il n’était pas un invité. Alors, que faisait-il ici ?

Pourquoi était-il donc venu au cirque, se répétait-il mentalement.

Il fut alors surpris quand un aboiement se fit entendre et, surgissant des ombres, un chien apparut devant lui. A son pelage blanc et bleu, son œil borgne et sa posture altière et fière, Flynn reconnut Repede, le chien savant et mascotte du cirque. Ce dernier avait la queue et les oreilles dressées, le contemplant avec une évidente méfiance.

« Tu es Repede, je crois non ? Moi, je m’appelle Flynn, Flynn Scifo. » murmura le blond pendant que l’animal tournoyait autour de lui comme pour le humer.

Pendant une fraction de seconde, il crut que le manège du chien n’allait jamais se terminer mais soudain, il s’arrêta et il lui sauta à la figure, renversant le jeune Anglais par terre, pour lui lécher amicalement le visage. Comprenant que le canidé ne lui ferait plus aucun mal, Flynn se mit à le caresser.

« Eh bien, c’est la première fois que je vois Repede accorder ses faveurs aussi rapidement à un étranger du cirque. Tu es vraiment quelqu’un, Flynn Scifo. » dit brusquement une voix d’un ton sarcastique.

Flynn se releva immédiatement. Il identifia aisément le propriétaire de cette voix teintée d’ironie.

« Toi ! » reconnut-il quand il aperçut le dompteur Yuri Lowell, dos nonchalamment adossé à une des roulottes du cirque.

« Content de te revoir Flynn. Je dois avouer que j’attendais ta prochaine visite avec impatience. »

« Comment… Tu savais que j’allais revenir ? » s’écria le blond.

« J’ai plutôt bonne intuition en général. » répondit le dompteur. « Cela étant dit, je suis surpris que tu aies gagné aussi facilement les faveurs de Repede. Il ne se laisse pas toucher par n’importe qui. Tu devrais te sentir flatté. Il n’a sans doute jamais porté un tel intérêt à quelqu’un depuis… bien longtemps. Il a toujours eu un excellent jugement sur les personnes. Quelque chose en toi a dû attiser son intérêt. »

Il s’approcha alors de Flynn pour le contempler, s’attardant particulièrement sur les yeux céruléens du jeune aristocrate. Comme lors de leur dernière rencontre, il ne se gêna pas pour se saisir de son menton et le forcer à le regarder.

« Que s’est-il donc passé pour que cette étincelle que j’avais vu hier se meurt aussi rapidement ? Quelque chose avec les contraintes que te font subir les soi-disant membres de ta famille ? » demanda-t-il.

« Cela ne vous regarde pas ! » répliqua Flynn.

Yuri l’observa un instant en silence de ses prunelles grises.

« Peut-être que oui, peut-être que non. » rétorqua-t-il. « Pourtant, si tu es revenu de ton plein gré dans ce lieu en sachant que l’ombre et les ténèbres y règnent, que la mort et la souffrance sont présentes, c’est que tu as abandonné l’idée même de vivre Flynn. Depuis combien de temps trompes-tu ton monde avec ces yeux si emplis d’apathie ? »

« C’est faux ! » cria Flynn.

Sa voix mourut dans sa gorge quand, sans qu’il s’en rende compte, le dompteur s’était approché au point de le toucher avant qu’il referme ses bras sur lui et plaque sa tête contre sa poitrine. Surpris, le blond voulut se débattre mais Yuri était beaucoup plus fort que lui.

« Tes yeux semblent s’être ranimés un peu sous la colère. » commenta le brun. « Peut-être qu’il y a un peu d’espoir pour toi. Peut-être es-tu venu pour rechercher quelque chose ? »

« Lâchez-moi ! Je ne permets pas ce genre de familiarités ! »

« Bien dommage car j’avais autre chose en tête. Voyons voir… comment tu réagis… à ça ! »

Avant que Flynn se remette de sa stupéfaction, joignant le geste à la parole, Yuri avait approché son visage de Flynn et… avait apposé ses lèvres contre les siennes pour l’embrasser.

« Ta fiancée rate quelque chose. » conclut le brun en s’écartant après le baiser. « Pour un ignorant de la vie, tu embrasses fabuleusement bien Flynn et je suis persuadé que c’était ton premier. »

Les joues de Flynn avaient rougi d’embarras, de honte et de fureur.

« Allons, ne réagis pas ainsi. Tu as apprécié, n’est-ce pas ? »

« Certainement pas ! Mais qu’est-ce qui vous prend de vous comporter comme… un sauvage et de faire… ce geste inapproprié ? » invectiva Flynn d’un air rageur. « Vous infligez des châtiments à des criminels qui devraient être remis à la police, vous leur infligez je-ne-sais quelles nouvelles horreurs sous cette tente noire et vous vous comportez comme un… goujat ! Je ne sais pas qui vous êtes mais ce n’est pas ainsi que vous rendrez le monde plus juste et plus équitable ! Vous ne devez… Vous ne devez… pas… être humain… pour… penser… ainsi… » acheva-t-il dans un murmure.

Ce fut à cet instant précis que la révélation le frappa de plein fouet, qu’il prit conscience du caractère effroyable de cette vérité qu’il allait proférer et il eut l’impression de sentir ses pieds se dérober sous le sol : l’homme qu’il avait devant lui n’était pas humain… Mais alors qu’était-il donc ?

« Oh, tu es vraiment perspicace Flynn. Félicitations bien que j’avoue n’avoir guère fait l’effort pour le cacher. Décidément, je pense que… je vais te garder dans le cirque ! De telles compétences et un tel talent… Ce serait un gâchis de ne pas les utiliser ! »

« Quoi ? » s’exclama Flynn avec une mine stupéfaite.

« D’un autre côté, je n’aime pas ce que tu penses de nos méthodes… » réfléchit Yuri. « Tu affirmes toujours que tu as détesté ce moment…intime entre nous ? »

Le regard noir que lui jeta Flynn fut une réponse plus qu’éloquente pour le dompteur.

« Très bien, alors faisons un pari. » proposa le brun. « Je sais que tu es devenu l’avocat de John Penn… »

« Mais comment… » s’étonna le blond avant que les yeux gris du dompteur l’obligent au silence.

« Je sais également qu’il est en lutte pour récupérer son terrain contre plus puissant que lui. Dans ce genre d’affaires, le puissant l’emporte toujours contre le faible. Prouve-moi que tu peux changer cela. Prouve-moi que tu peux inverser le sort de cet homme et je t’offrirai un pouvoir si grand qu’il pourra te mener à ce que tu as toujours aspiré : une société plus juste et plus équitable pour tous. »

« Où est le piège dans tout cela ? » se méfia le blond, sceptique. « Je ne crois pas à ce genre de choses. Le pouvoir finit toujours par corrompre, j’aurais trop peur de finir par devenir comme mon demi-frère. »

« Oh, tu recules à la moindre difficulté ? » railla Yuri.

« Non ! » répliqua Flynn, furieux contre lui-même et son interlocuteur.

« Bien, je n’en attendais pas moins de toi. »

« Que m’arrivera-t-il si j’échouais ? »

« Tu te contenteras de reprendre ta vie normale. » répondit Yuri.

« C’est tout ? » demanda Flynn avec stupéfaction.

« Non. Tu peux aussi venir autant de fois que tu le voudras dans le cirque et rencontrer tous les autres membres. Je les tiendrai au courant de cette histoire. Tu devras aussi me raconter comment se déroule l’affaire. Je saurai ainsi si tu es honnête ou non avec moi. »

« Cela me paraît correct. » dit Flynn.

« Tu prétends ne pas m’apprécier alors voilà l’autre enjeu : si tu admets une fois, une seule fois que tu m’apprécies d’une manière ou d’une autre, ta vie m’appartient tout comme tout ce qui fait ta personne. Sache que je profiterais de chacune de tes visites pour te le faire reconnaître. J’avoue que cela offrira du piquant à mon quotidien. Voilà bien longtemps que la routine m’ennuyait un peu… »

Il darda ses orbes gris sur Flynn, souriant d’un air félin.

« Recules-tu devant le défi, Flynn Scifo ? Acceptes-tu ce pari ? »

Jetant un regard courroucé vers le dompteur, agacé par son attitude qui avait exacerbé son sens de la compétition, Flynn suivit imprudemment son impulsion et répondit un peu hâtivement :

« J’accepte ! »

« Alors bonne nuit Flynn Scifo. Et que le meilleur gagne ! »

eliandre: (Default)

Voilà enfin le récit relatant les origines de Flynn et sa rencontre avec Yuri ! N’oubliez cependant pas qu’il est arrivé à Brave Vesperia avant Estelle donc cette dernière sera absente de ce récit.


Rating : M à cause de la fin du récit

L’arrivée de Flynn : la rencontre

« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, notre représentation est désormais terminée. La troupe de Brave Vesperia espère cependant que vous avez passé un agréable moment en notre compagnie et souhaite vous revoir au plus vite pour de nouveaux numéros. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, ainsi s’achève notre soirée. Nous vous prions de regagner la sortie dans le calme et la bonne humeur et… »

Dix-neuvième siècle, époque Victorienne. Installé dans une des tribunes réservées à la haute société anglaise, un jeune homme aux courts cheveux blond d’or qui devait avoir dans la vingtaine, applaudissait poliment pendant que les artistes défilaient une dernière fois sur la piste. Une magicienne, une lanceuse de couteaux, un dompteur… Cela avait été un prodigieux et remarquable spectacle, un de ceux qui restait mémorable. Cependant, était-ce à cause de ses dons d’observation mêlés d’un excellent sens de perspicacité ou de ses yeux si longuement désabusés des illusions du monde mais toujours était-il qu’il éprouvait une étrange impression sur ce cirque, presque comme un malaise ou un arrière-goût désagréable…

Son regard céruléen croisa alors fugacement deux prunelles grises avant qu’elles se détournent vers d’autres spectateurs…

« Mon cher Flynn, ne serait-il pas temps d’y aller au lieu de nous attarder dans cet endroit ? » demanda une voix féminine aux tonalités riches et bien timbrées.

Ruth Kettering, fille unique du puissant comte Kettering. Elle était sa fiancée et tout le monde reconnaissait qu’elle était une jeune femme d’une extraordinaire beauté. De longs cheveux d’un blond vénitien encadrant des yeux bleu cobalt et un visage aux traits nobles et d’une rare finesse. Des lèvres bien dessinées, rouges et pulpeuses, une voix envoûtante et mélodieuse, des manières parfaites pour une femme de sa condition, sans compter sa riche dot… Elle avait été le plus beau parti à marier. Et désormais, elle lui avait accordé sa main et tous les garçons de la haute aristocratie enviaient Flynn et sa famille d’avoir contracté de si heureuses fiançailles. Flynn savait qu’il aurait dû se sentir chanceux, béni par la fortune d’avoir une belle et riche femme que tout homme aurait désiré. De plus, Ruth ne semblait pas d’un caractère difficile à vivre, toujours aimable et polie avec lui. Il aurait dû se sentir comblé…

Le problème, c’était qu’il avait beau faire tous les efforts inimaginables, s’efforcer d’en appeler à toute sa volonté et se dire qu’avec le temps, il apprendrait à l’aimer, il n’éprouvait pas le moindre sentiment amoureux pour Ruth Kettering bien qu’il la traitât avec tous les égards. Et il se morigénait intérieurement contre lui, se traitant d’infâme et d’ingrat, car Ruth était irréprochable et n’avait, aux yeux des autres et des siens, aucun défaut qu’on aurait pu lui reprocher. Et pourtant, il ne parvenait pas à l’aimer…

Peut-être était-ce parce que ce futur mariage était une union arrangée entre les familles Kettering et Scifo… Il avait toujours détesté l’attitude de la famille Scifo envers lui et leur manière de régenter sa vie… Pour être exact, il détestait d’une manière générale le comportement de la haute aristocratie, raison pour laquelle il n’aimait guère être contraint d’évoluer dans les hautes sphères. Même si en ce moment, celle-ci le félicitait de bruyantes louanges pour le brillant mariage qu’il préparait avec Ruth bien qu’il percevait quelques notes dissonantes à son égard, au sujet des origines du "bâtard"…

« Vous avez raison Ruth, la nuit est bien avancée et il est inutile de nous attarder ici. » sourit Flynn en lui tendant galamment la main pour aider sa fiancée à se relever. « Allons dehors retrouver George et je vous raccompagnerai chez vos parents. »

George était son majordome. De cinq ans son aîné, il était l’une des rares personnes en qui Flynn avait confiance. Il le connaissait depuis l’enfance, depuis qu’il servait ses parents lorsqu’ils étaient encore en vie. L’un des rares domestiques à lui être fidèle, presque un confident. Flynn avait plus tendance à le considérer en ami plutôt qu’en serviteur. Pour cette soirée, il servait de cocher et de conducteur pour sa calèche.

Le jeune aristocrate aida sa compagne à revêtir son manteau car les nuits restaient fraîches en dépit de l’arrivée du printemps. Tous deux se dirigeaient sans encombre vers la sortie malgré l’immense foule, l’homme tenant le bras de la femme.

« Flynn, je vous remercie de m’avoir accompagnée pour cette représentation. Je craignais qu’avec votre travail d’avocat, vous ne trouveriez pas le temps. » dit sa fiancée en inclinant légèrement la tête.

« J’espère que le spectacle vous a plu Ruth. » répondit son compagnon. « Je ne m’y connais guère en ce domaine mais je dois vous avouer que je l’ai trouvé… fascinant… Leurs numéros sortent vraiment de l’ordinaire. »

« Vous savez toujours trouver le bon mot, mon ami. » sourit aimablement Ruth. « Fascinant est le juste mot. J’ai vu des choses vraiment… magiques ! Et cette pluie colorée de sucreries ! Je n’ai pu m’empêcher d’en avaler quelques-unes. Leur goût est exquis. En avez-vous goûté, mon ami ? »

« Habituellement, je n’aime guère ce qui est sucré mais vu leurs formes et leurs couleurs originales, j’en ai croqué une. A ma grande surprise, j’ai apprécié le goût. »

« C’est signe que ce cirque est exceptionnel. Je me demande combien de temps il restera ici. »

Flynn s’approchait de la sortie lorsque soudain, un visage singulier parmi les spectateurs attira ses yeux saphir. Il était encore assis dans les gradins, plutôt isolé dans l’ombre comme s’il cherchait à se dissimuler. Cette figure usée avant l’âge qui paraissait être taillée au couteau, large front, pommettes saillantes, menton en pointe avec les mâchoires en avant, ces yeux de fouine rusés, cette large balafre sur la joue droite… Aucun doute, il s’agissait de Joe Hitch, recherché pour une série de vols et meurtres depuis plusieurs mois dans la région. Flynn avait plusieurs fois contemplé des reproductions réussies de son portrait, produites à partir des témoignages des rares victimes qui avaient réussi à survivre à sa rencontre alors il n’avait aucun doute sur l’identité de l’homme qu’il observait. Ce dernier avait longtemps été introuvable malgré les efforts de Scotland Yard. Et voilà maintenant que le jeune avocat le retrouvait brusquement dans un lieu des plus incongrues pour un fugitif !

Une flamme sembla s’allumer dans les yeux saphir de Flynn, ordinairement si désabusés des illusions de la vie, faible et ténue mais qui paraissait avoir ranimé une étincelle longtemps perdue. Ruth et lui venaient de quitter le chapiteau quand il prit sa décision.

« Ruth, je voudrais que vous rentrez seule avec George. Je ne vous raccompagnerai pas. » déclara-t-il.

« Flynn ! Que vont penser mes parents ? » protesta sa fiancée inquiète. « Pourquoi ? Expliquez-moi au moins ! »

Le cirque de Brave Vesperia s’était installé dans une vaste prairie dont une large partie était bordée par un bois qui l’isolait des villes et villages environnants. Il existait deux moyens pour accéder au cirque. Soit on pouvait y aller par la grande route à condition de disposer de chevaux ou d’une calèche, soit on traversait le bois d’Oakhill pendant environ quinze à vingt minutes pour gagner le petit village de Little Huntington. Flynn repéra rapidement sa calèche et son majordome George sur la grande route. C’était un homme aux courts cheveux châtain coupés au niveau de l’oreille et aux yeux marron. Celui-ci, qui avait guetté l’arrivée de son maître, fouetta ses chevaux pour les amener près de ses passagers tout en évitant habilement les autres calèches qui en faisaient de même pour raccompagner leurs nobles respectifs.

« Ruth, je pense… non, je suis certain d’avoir reconnu un criminel parmi les spectateurs du cirque. » dit l’avocat d’une voix dissimulant avec succès son manque d’assurance. « Vous souvenez-vous de l’affaire Joe Hitch ? »

« Ce criminel qui a ravagé la région avec une série de vols et d’horribles meurtres ? »

« Précisément. Je suis certain de l’avoir vu. Il n’est pas encore sorti de sous le chapiteau mais je dois m’assurer que… »

« Oh Flynn, pourquoi ne pas plutôt prévenir la police ? » interrogea Ruth d’une mine angoissée. « C’est totalement imprudent d’agir de cette façon ! Si jamais il vous arrivait quelque chose ? S’il s’agit bien de Joe Hitch, cet homme n’est plus à un meurtre près. Il pourrait vous arriver malheur… »

C’était un conseil plein bon sens, ce que la prudence lui aurait recommandé, Flynn devait l’admettre. Le jeune aristocrate hésita un instant avant de finalement prendre son parti et d’embrasser la main de la jeune femme.

« Non. Je l’ai vu brièvement, je suis presque certain qu’il s’agissait de lui mais… je dois être sûr de mon fait. Je ne veux pas déranger la police pour rien. Rentrez chez vous Ruth, je me sentirai moins inquiet si vous êtes dans un lieu où vous serez en sécurité. Je vous rendrai visite dès demain matin pour vous rassurer. George, raccompagnez Lady Kettering chez ses parents. » ajouta-t-il à l’adresse de son domestique. « Puis revenez tout de suite ici me chercher. »

Si le majordome fut surpris par de tels ordres, il n’en laissa rien paraître sur son visage.

« Bien monsieur. » dit-il.

Après s’être assuré que la calèche emportait sa fiancée chez ses parents dans un nuage de poussière, Flynn Scifo regagna discrètement la direction du chapiteau de Brave Vesperia. Personne ne remarqua sa manœuvre, trop occupés qu’ils étaient chacun à embarquer sur leurs moyens de locomotion et de regagner leur domaine.

Lorsqu’il se retrouva devant le chapiteau, l’entrée était déserte, vide de la foule présente quelques instants plus tôt, et les pans de la tente géante avaient été tirés. Tous les spectateurs avaient déjà quitté le cirque ? Joe Hitch s’était enfui ? D’un air résolu tout en remettant sa veste, son chapeau et ses gants blancs, Flynn entreprit de faire le tour du chapiteau pour vérifier s’il n’y avait pas une autre issue. Accessoirement, il espérait rencontrer un membre de la troupe pour lui demander s’il n’avait pas aperçu le criminel.

Toutefois, il n’avait pas parcouru la moitié du périmètre du chapiteau que soudain, il entendit plusieurs cris d’effroi s’élever, cris qui semblaient provenir du chapiteau !

Pendant une fraction de seconde, le blond resta sans réaction. Puis, il se mit à courir prestement, faisant tomber son chapeau, évitant les caisses, les cordes tendues, les divers obstacles, à la recherche d’un moyen pour pénétrer dans le chapiteau. Il songeait aux coulisses, l’entrée des artistes pendant que de nouveaux hurlements résonnaient lugubrement dans cette sinistre nuit.

Enfin, il atteignit l’entrée des coulisses. Sa première impulsion fut de se précipiter à l’intérieur mais ce qu’il vit le figea sur place.

De là où il était, caché par des caisses en bois et des tonneaux, il apercevait progressivement les artistes du cirque sortir et traîner des gens vers l’intérieur d’une immense tente noire. Il contemplait avec stupéfaction et incrédulité la funambule-trapéziste armée d’une lance, monsieur Loyal d’un arc ou le jeune jongleur d’une lourde masse, poussant, tirant leurs prisonniers ligotés ou non, homme ou femme, pleurant ou criant avec des traits tordus par la douleur et la souffrance. Certains étaient blessés, du sang coulait sur leur bras, leur jambe ou leur poitrine, d’autres émettaient de vigoureuses protestations et tentaient de se débattre mais leurs opposants paraissaient doués d’une force herculéenne, même la magicienne, la lanceuse de couteaux et le jongleur qui étaient pourtant des enfants. Et en tendant l’oreille, Flynn avait l’impression que les hurlements redoublaient d’intensité quand les captifs pénétraient à l’intérieur de la tente noire…

Le blond se demandait qui étaient ces individus prisonniers –probablement des spectateurs ayant assisté à la même représentation que lui, devina-t-il – quand la mascotte du cirque, un chien au pelage blanc et bleu tirait sur une lourde corde entraînant un corps vociférant mille injures. La cicatrice caractéristique de l’homme permit à Flynn de facilement l’identifier comme étant Joe Hitch, le criminel recherché par la police. Un meurtrier tellement dangereux qu’il aurait fallu une dizaine d’hommes pour le maîtriser et pourtant saucissonné, rendu impuissant par des saltimbanques d’un cirque des plus étranges… Mais que se passait-il ici ?

Et soudain, le jeune aristocrate anglais s’aperçut qu’il avait commis une grave erreur. Il avait distingué la funambule-trapéziste, la magicienne, la lanceuse de couteaux, monsieur Loyal, le jongleur et même le chien savant mener leurs prisonniers vers cette espèce de grande tente noire mais il manquait un membre ! Il n’avait vu nulle part le dompteur…

Il eut toutefois la réponse à sa muette interrogation lorsqu’il entendit une voix emplie de sarcasmes résonner derrière son dos :

« Tiens donc… un visiteur qui s’attarde au cirque ! Comme c’est charmant… A moins qu’il s’agisse d’un intrus qui espionne nos petits secrets de fabrication ! »

Flynn s’efforça de conserver son sang-froid mais il ne put s’empêcher de sursauter sur place quand le nouveau venu se manifesta. Il se retourna néanmoins pour faire face à ce mystérieux inconnu.

Heureusement que la lumière argentée de la lune et l’éclairage du chapiteau permettait au jeune aristocrate anglais de discerner celui qui l’avait surpris car ses yeux avaient du mal à le voir dans la nuit. De longs cheveux d’un noir ténébreux que perçaient deux orbes gris qui semblaient luire dans l’obscurité, laissant entrevoir un visage aux traits attrayants et fins où se dessinaient une expression narquoise et des lèvres moqueuses, tête penchée en avant. Le dompteur portait toujours son beau costume sombre qui dévoilait une partie de son torse, son pantalon moulant, ses bottes en cuir et son fouet mais le blond fut surpris de scruter un sabre à sa main gauche dont la lame était couverte de sang…

« Eh bien, voyez-vous ça… De tous les visiteurs qui auraient pu nous faire grâce de leur présence, il a fallu qu’on tombe sur toi… » commenta l’homme aux longs cheveux noirs d’un ton amusé.

Il avait lâché son fouet et planté son arme dans le sol, s’avançant avec grâce vers Flynn sans aucune hésitation, comme s’il n’éprouvait pas la moindre peur, avec cet éternel sourire sarcastique qui dansait sur ses lèvres. Le blond, quant à lui, l’examinait avec méfiance et hostilité sans cesser de jeter un coup d’œil à cette lame couverte de sang.

« Tu ne manques pas d’audace pour t’être attardé en ces lieux à une heure où règnent les ténèbres et l’obscurité, Flynn Scifo ! »

Les yeux céruléens du jeune avocat s’écarquillèrent de stupéfaction. Sa bouche s’entrouvrit légèrement tandis que son visage se contracta sous l’agacement et la colère.

« Comment connaissez-vous mon nom ? Et que se passe-t-il ici ? » questionna-t-il avec force.

Il en avait plus qu’assez de ne rien comprendre. Ces cris, ces prisonniers blessés, le criminel Joe Hitch ligoté, cette tente noire où s’échappaient des hurlements sinistres et lugubres… Flynn pressentait quelque chose de sombre et d’atroce mais n’osa pas le formuler à haute voix.

« Pourquoi répondrai-je à tes questions ? Rien ne m’y oblige mais peut-être que je répondrai à quelques-unes de tes interrogations… si l’envie m’y prend. » se moqua le dompteur.

Il pouffa de rire mais fut brutalement interrompu quand Flynn s’empara habilement de son propre sabre et plaqua la lame contre son cou afin de le menacer. Le blond remarqua néanmoins que le brun n’éprouvait pas la moindre crainte, ni même de la nervosité. Pire, le brun se contentait de sourire narquoisement pendant que lui, visiteur égaré dans le monde du cirque, s’efforçait de reprendre contenance.

« On dirait que tu sais jouer avec ça. » constata le dompteur en désignant du menton le sabre. « Et je dirais même que tu excelles à ce jeu au vu de tes mouvements. Mais tu sais, pour moi, tu es aussi inoffensif qu’un chat crachant d’impuissance sa rage. »

La comparaison ne fut absolument pas du goût de Flynn. Il s’apprêtait à répliquer vertement mais son interlocuteur continua de parler.

« Cela n’enlève toutefois en rien ton indéniable talent de bretteur et tes autres excellentes prédispositions. Oh, et pour répondre à ta question sur ce qui se passe ici, je crois que tu te doutes déjà de la réponse, Flynn Scifo. » ajouta-t-il en voyant le blond ouvrir la bouche pour le questionner.

Ce dernier fronça légèrement les sourcils, cherchant à comprendre le sens des paroles du membre de Brave Vesperia. Puis fouillant dans ses souvenirs, il se mit soudain à blêmir. La représentation, les numéros du cirque, les tours des différents artistes… Cette sensation de malaise qu’il avait ressentie, bien qu’il fut étonné de constater qu’il avait du mal à se remémorer la cause ou les origines, lui revenait à l’esprit, au prix d’un effort surhumain, dantesque… Le jeune avocat fut brutalement assailli par de brefs fragments de la représentation : le couteau de la lanceuse de couteau dégoulinant de sang, l’immolation d’une personne par la magicienne, les fauves du dompteur dévorant deux victimes en ne laissant que…

« Des exécutions… » murmura-t-il d’une voix tremblante. « Sous l’apparence d’une représentation de cirque, vous avez… »

« Ce n’était que des criminels, mon cher Flynn et leurs disparitions rendront ce monde meilleur. Même les lois de ton pays les auraient condamnés à mort. Surtout ce Joe Hitch qui est spectaculaire dans son genre et qui mériterait un châtiment plus approprié qu’une simple exécution. Je dois reconnaître néanmoins que je suis impressionné que tu aies réussi à te remémorer ce genre de détails désagréables même si cet effort semble t’avoir beaucoup coûté. »

En effet, de la sueur perlait aux tempes du jeune noble anglais et il haletait comme s’il souffrait d’un profond épuisement. Il éprouvait d’ailleurs des difficultés à maintenir son arme en main. Cependant, il s’efforça de conserver son sang-froid devant son interlocuteur.

« Ce n’est pas en exécutant froidement les criminels que vous contribuerez à rendre ce monde meilleur ! » protesta-t-il avec véhémence. « La place de Joe Hitch était dans les geôles de Scotland Yard, pas sous une espèce de tente noire où on commet je-ne-sais quelle nouvelle atrocité ! »

« Crois-tu vraiment à tes propres paroles, toi dont les yeux semblent si jeunes et pourtant désabusés de la vie, Flynn Scifo ? »

Le blond marqua un silence dans leur conversation et son interlocuteur en profita pour enchaîner :

« Flynn Scifo. Fils unique de Lord Finath Scifo, chef du clan Scifo et de sa seconde épouse Lady Neirein Crownwell, elle-même fille unique de Lord Crownwell et de sa femme japonaise Yuki Toko, connue pour être une remarquable danseuse. Deux mariages désapprouvés par la bonne société anglaise qui n’aime ni les étrangères, ni les femmes qui mêlent du sang étranger. Le divorce de Lord Scifo prononcé à peine un an après son mariage avec Lady Abigail Winchester a provoqué un énorme scandale, amplifié par son rapide remariage avec Lady Crownwell. »

Le dompteur s’interrompit brièvement pour observer la réaction de Flynn puis reprit le fil de son histoire.

« Tu as eu une enfance heureuse jusqu’au jour où une calèche a renversé ton père, provoquant sa mort. Les autres membres de la famille Scifo ainsi que la haute aristocratie anglaise ont ensuite mis une pression énorme sur ta mère, au point que celle-ci en est devenue névrosée et hystérique. Ne pouvant supporter une société qui était incapable d’accepter son existence, Neirein Scifo a mis fin à ses jours en se jetant de sa fenêtre. A la mort de tes parents, on aurait pu penser que le titre de Lord et celui de chef de famille te serait revenu mais tel n’a pas été le cas. »

Si Flynn n’avait pas été si épuisé, sans doute serait-il intervenu plus tôt. Mais pour une raison incompréhensible, il ne pouvait s’empêcher d’écouter ce mystérieux inconnu aux longs cheveux noirs débiter le récit de sa propre histoire. Certes, il détestait cela, le toisant d’un œil noir, ne pouvant supporter qu’il déballe aussi facilement ses problèmes, ses secrets, son passé, se demandant comment il avait fait pour tout découvrir mais il était incapable de l’arrêter.

« Malheureusement, bien que Finath Scifo avait souhaité que le fils de la femme qu’il aime hérite du titre et de sa fortune pour le mettre à l’abri du besoin, c’est finalement le fils qu’il a eu avec sa première femme qui a hérité de tout : ton demi-frère, Elliot Scifo, l’actuel chef de famille des Scifo, d’un an ton aîné, si je ne me trompe pas. Et après la disparition de feue Lady Neirein, je pense que toute la famille Scifo, plus particulièrement ta belle-mère Lady Abigail, aurait été ravie de se débarrasser de toi si tu n’avais pas été l’unique héritier de la fortune des Crownwell. C’est sans doute ce qui t’a à la fois sauvé et perdu. »

Le dompteur marqua une nouvelle pause pour observer le ciel nocturne puis poursuivit son récit.

« Tu as donc grandi sous l’indifférence des Scifo et avec le mépris à peine dissimulé de Lady Winchester et de ton demi-frère. Puis voilà que les Kettering et les Scifo veulent une alliance. Marier la fille unique du comte avec le chef actuel des Scifo aurait été l’accord normalement conclu en ce genre de circonstances. Mais Ruth Kettering semblait bien plus intéressée par la perspective d’être ta femme que celle d’Elliot Scifo. J’imagine bien ton demi-frère grincer des dents mais les enjeux étaient trop importants et il a dû consentir au fait que ce serait son cher petit frère et non lui qui épouserait Ruth Kettering. A sa grande déception… »

« Assez ! » asséna soudain Flynn.

Il avait serré sa main sur le garde du sabre, prêt à attaquer mais le dompteur réagit le premier. D’un mouvement tellement rapide que ses yeux eurent peine à le suivre, l’artiste du cirque bloqua la lame entre son index et son majeur avant de sourire et de donner une pichenette sur le front du blond. Pendant une fraction de seconde, ce dernier perdit sa concentration mais ce fut suffisant pour que le brun pousse son adversaire pour ensuite le désarmer et le plaquer contre le chapiteau. Flynn voulut se débattre mais une main posée contre sa poitrine et ses orbes gris le fixant comme s’ils essayaient de lire en lui, l’incitèrent à garder son calme et à obtempérer… pour le moment.

« Bien bien bien, qu’est-ce que Brave Vesperia va bien pouvoir faire de toi à présent Flynn Scifo ? » dit le dompteur en soupirant d’un air faussement agacé. « Tu es devenu un problème à nos yeux, le comprends-tu ? Tu en sais désormais un peu trop pour qu’on te laisse filer facilement. »

« Qui que vous êtes, lâchez-moi ! Vous ne pouvez pas me retenir contre mon gré ! »

« Bien au contraire, nous le pourrions. » fit son interlocuteur en se penchant un peu plus en avant. « Mais… tu es beaucoup trop intéressant pour être enfermé dans une cage contre ta volonté. »

Puis il se saisit du menton du blond pour l’obliger à le regarder dans les yeux.

« Ces yeux si mornes qui avaient perdu goût à la vie il y a encore une heure… les voilà qu’ils semblent s’être illuminés un peu. Je me demande ce qui va en résulter… » s’interrogea le dompteur avec une mine songeuse.

« Lâchez-moi ! » répéta l’aristocrate. « De toute façon, la police sera prévenue de vos faits et gestes ! »

Cette fois, l’homme aux longs cheveux de jais éclata de rire.

« La police ! » articula-t-il en essayant de reprendre son souffle. « Tu crois vraiment que cela nous arrêtera ? Qu’on te croira ? Le temps que tu réussisses à convaincre ne serait-ce qu’un membre des forces de l’ordre d’écouter ton récit, Brave Vesperia aura réuni une cinquantaine de témoins qui seront prêts à jurer que le cirque n’est qu’un simple lieu d’amusement. »

Il marqua une courte pause avant d’annoncer :

« N’essaie pas de raconter ce qui se passe au sein du cirque, mon cher Flynn. Personne ne te croira. »

Le blond le crut. Cet inconnu semblait tellement sûr de lui qu’il ne douta pas de la véracité de ses dires. Pendant de longues minutes, il se contenta de dévisager le dompteur avant que celui-ci approche ses lèvres de son oreille pour murmurer :

« Yuri Lowell. »

« Quoi ? » répliqua l’avocat avec surprise.

« C’est le nom qu’on me donne. Je ne crois pas m’être présenté jusqu’à maintenant. Enchanté de faire ta connaissance, Flynn Scifo. »

Le dénommé Yuri avait encore ce sourire ironique sur son visage, ce qui exaspéra son visiteur.

Soudain, le bruit d’une calèche se fit entendre dans le lointain. A cet instant, le dompteur libéra Flynn qui le toisait d’un regard furibond. Il ne savait pas qui était vraiment cet homme à la longue chevelure brune et aux yeux gris mais il était sûr d’une chose : il le détestait cordialement ! Il ne pouvait absolument pas le supporter ! Comment osait-il... se montrer aussi familier avec lui et…

« On dirait que ton carrosse est avancé. » commenta Yuri. « Tu peux partir. Fais vite avant que quelqu’un d’autre te voit. Ou pire le Maître du cirque… Tu pourrais ne plus jamais quitter notre domaine… »

Flynn lui jeta un dernier regard empli de nombreuses interrogations. Il ne comprenait pas les paroles du dompteur mais il sentait une menace… Il ne se le fit donc pas répéter une deuxième fois : il tourna le dos au brun et courut, cherchant à fuir le cirque et à rejoindre George…

--§--

Yuri Lowell regardait le jeune Scifo quitter son domaine. Ce fut une intéressante rencontre, il devait le reconnaître. Il ne s’était jamais douté que le second fils de feu Lord Finath Scifo pouvait être aussi digne d’intérêt à sa manière… D’habitude, il ne portait guère d’attention à ce genre de personne mais pour une fois, il était en train de faire une exception…

Quelqu’un arriva derrière son dos. Le dompteur devina sans peine le pas de Raven qui émit une sorte de sifflement amusé.

« C’était qui ? » demanda-t-il.

« Le jeune Scifo. Pas l’aîné mais le demi-frère. Le cadet. Une rencontre intéressante. Je peine à croire que ces deux-là partagent le même sang dans leurs veines. » répondit Yuri.

« Et tu le laisses partir ? » s’étonna son compagnon. « Il en sait trop. Il pourrait menacer notre secret et notre existence. »

« Ne t’inquiète pas vieil homme. » répondit Yuri avec un sourire. « J’ai l’intuition que ce cher Flynn Scifo reviendra plus tôt qu’il ne le pense dans notre domaine… »

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Rating : T pour ce récit.

Note : Petite découverte de quelques moments de la vie au cirque sous les yeux de Judith.


L’observatrice des cieux

« Tu voudrais changer ton numéro de funambule et de trapéziste par un numéro de tissu aérien ? » interrogea Yuri tout en se dirigeant vers la Galerie des Monstres en compagnie de Repede et de l’artiste aérienne.

« Ce n’est juste qu’une suggestion mais j’aimerais que tu y prêtes attention. » répondit Judith tout en maniant une lance dont elle prit soin de vérifier la pointe. « C’est une discipline récente des cirques humains et je dois admettre qu’elle m’intéresse. Je pense pouvoir créer un nouveau spectacle qui pourrait intéresser nos invités : une alliance de grâce, de beauté aérienne et… de sang humain… »

Un aboiement du Cerbère de Brave Vesperia les avertit qu’ils venaient de pénétrer dans la Galerie mais le trio ne ralentit même pas son allure, entrant sous cette immense tente noire comme les ténèbres comme s’ils étaient chez eux.

Lors des visites de spectateurs, les membres du cirque lui donnaient un aspect plus accueillant avec de petites lampes à huile ou électriques. Ils prenaient également soin de nettoyer les lourdes barres des cages ou les vitres qui exposaient leurs monstres, ces humains coupables de crimes, prisonniers enchaînés implorant de l’aide ou ayant perdu tout espoir. Non, ici, point de nains ou de femme à barbe ! Ils installaient également des panneaux ou des affiches, le plus souvent rédigés par Flynn ou Judith qui avaient de belles écritures, indiquant leurs identités et leurs méfaits : « Monsieur John Tuker. A trompé son associé monsieur Fitzgall pour lui voler ses parts de leur boutique d’antiquité. Il a fait fortune pendant que son ex-associé a plongé dans la misère la plus noire, contraint à la mendicité. », « Mademoiselle Eloïse Olsen. A empoisonné à l’arsenic ses deux frères aînés le 23 mars 1756 dans l’espoir de s’accaparer l’héritage familial. », « Monsieur François Ringaud. A commis une série de meurtres de femmes âgées et vulnérables en les battant à mort pour leur voler leurs économies entre 1982 et 1985. ». Toutefois, le plus souvent, c’était Raven, Yuri ou Patty qui jouaient les guides avec tout le boniment dont ils étaient capables, avec une telle joie et un tel sourire aux lèvres qu’ils formaient un contraste inquiétant avec l’état atroce et dément des captifs. Mais les enfants riaient, riaient pendant que l’Auguste, le dompteur ou la lanceuse de couteaux distribuaient des friandises et tandis que les adultes contemplaient avec appréhension et curiosité les "monstres" de la Galerie. Et tous en ressortaient contents, aussi satisfaits et heureux que seule l’ambiance unique de ce mystérieux cirque pouvait offrir à ses visiteurs.

Cependant, lorsque leurs invités étaient absents, la Galerie prenait un tout autre aspect. Plus sombre, plus glauque, plus sinistre, une sorte de dédale où il ne faisait pas bon de s’y égarer… Il n’y avait quasiment pas de lumière, les murs en béton, les pans de tente et les sols suintaient le sang, tantôt encore frais mais le plus souvent noirci qu’on était obligé de nettoyer régulièrement. Des murmures angoissants résonnaient, des ombres fantomatiques semblaient être prêtes à attaquer dans le moindre recoin obscur. Les prisonniers piaillaient fréquemment, un hurlement terrifié retentissait de temps à autre, les cliquetis des chaînes donnaient une curieuse mélodie des plus macabres. Parfois, sur le sol, étaient répandus des ossements humains qu’on ramassait méthodiquement avant de les faire disparaître on ne savait où…

Même la pire des prisons humaines sur Terre n’était rien comparée à la Galerie des Monstres des Huldres… Pouvait-elle être comparée à l’Enfer de la Bible ? Personne ne connaissait la réponse, même les Huldres l’ignoraient, surtout eux d’ailleurs car, à l’exception de l’écuyère éventuellement, ils ne croyaient pas en Dieu.

Tout en ramassant un seau entier d’insectes carnivores, mille-pattes, scarabées et leurs multiples cousins, Judith continua sa conversation avec le dompteur et Maître du cirque comme si elle exerçait une activité des plus banales avant d’ouvrir une cage enfermant une femme aux yeux exorbités et recroquevillée sur elle-même.

« Qu’en penses-tu Yuri ? Toi qui voulais renouveler mon numéro, cette suggestion pourrait t’offrir une nouvelle opportunité. »

« Très bien, j’en parlerai à Flynn pour voir comment organiser cela. De ton côté, il faudra que tu en discutes avec Rita pour qu’elle commence à réfléchir sur la confection du tissu. »

Les lèvres de la funambule-trapéziste dessinèrent un sourire taquin et elle s’apprêtait à reprendre la conversation quand la prisonnière, en les voyant, commença à manifester des signes de vie.

« Pitié, laissez-moi sortir ! Cela fait plusieurs mois que je suis ici. » supplia-t-elle d’une voix brisée et haletante. « Pitié, je veux sortir, je ne veux pas mourir ! J’ai ma famille qui attend mon retour, je… Non, pas les insectes ! » hurla-t-elle quand Judith versa tout le contenu du seau dans sa cage. « Non, au secours ! Je vous en prie ! Haaaa ! »

Sa voix ne fut plus qu’un murmure inaudible quand Judith, première exécutrice de Brave Vesperia referma la cage d’un claquement sonore, reprenant le fil de sa discussion comme si de rien n’était :

« Hum, je termine d’abord mon travail à la Galerie avant qu’on mette les détails au point ? » interrogea-t-elle.

« D’accord, finis ton travail. J’ai deux ou trois monstres à voir avant de jeter un coup d’œil aux fauves. Allons-y Repede ! »

Contemplant le dompteur en train de s’éloigner, la funambule-trapéziste embrassait du regard la Galerie. Elle aimait être considérée comme l’observatrice privilégiée de Brave Vesperia. Sans aucun doute le plus ancien membre après le Maître du cirque et Repede, une des fondateurs de la troupe originelle, elle avait vu la création du chapiteau et celle de la Galerie, constatant son développement au fur et à mesure que la collection de "monstres" s’agrandissait, les époques et les mœurs de divers et d’innombrables cultures humaines ainsi que le recrutement de tous les autres membres après elle. Judith avait longtemps entretenu seule la Galerie des Monstres avant l’arrivée de Raven et elle pouvait considérer, d’une certaine manière, qu’il s’agissait de son domaine. Un domaine où elle était un témoin privilégié pour contempler la véritable nature du cirque…

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« Rita, sortons ensemble en ville ! Je dois coller les affiches pour la prochaine représentation. » s’exclama l’écuyère en joignant les mains avec un visage empli d’espoir.

La magicienne, l’air embarrassée, se tordait les poignets, visiblement hésitante entre deux envies : accompagner Estelle pour lui faire plaisir ou poursuivre son expérience pour satisfaire sa curiosité. Ah, cette chère Rita ! Irascible et un niveau social catastrophique. Elle était talentueuse dans bien des domaines mais certainement pas dans la diplomatie. Ses têtes de Turcs étaient incontestablement Karol et Raven sur qui elle passait sa mauvaise humeur. Il n’y avait vraiment que l’innocente et bienveillante écuyère pour aisément en faire ce qu’elle voulait, étant incapable de résister à ses yeux verts candides. Chaque fois que Judith les regardait ensemble, le cérémonial demeurait le même : l’écuyère proposait quelque chose puis la magicienne traînait un peu des pieds avant de finalement accepter. Et cette fois encore, Rita ne dérogea pas à la règle.

« Bon d’accord. Mais tu te couvres avant de quitter le cirque. Il fait un peu frisquet ici. » grommela-t-elle.

« Oh, j’avais oublié ! J’ai tricoté des écharpes. Une pour toi et une pour moi. J’espère qu’elle te plaira. »

L’écuyère aux cheveux roses et aux vêtements immaculés. La plus gentille personne du cirque Brave Vesperia, sans aucun doute. Elle représentait la bonté et la compassion, l’innocence et la candeur. Oh, elle donnait certes l’impression d’avoir une modeste influence au sein de la troupe au vu de son rôle et de ses fonctions mais sa présence régulait en quelque sorte les relations entre les autres membres. Sans elle, les calvaires de Raven et Karol avec Rita auraient été plus douloureux et si nombreuses qu’étaient les disputes entre Yuri et Flynn, au moins ils étaient toujours d’accord sur le bien-être d’Estelle. Elle avait toujours été comme la petite sœur qu’on devait protéger.

Oui, songeait Judith qui observait la scène sur le toit d’une roulotte, jambes négligemment croisées, l’existence de l’écuyère était primordiale même si elle s’occupait très peu des activités secrètes du cirque. Sa douce personnalité, sa bonté, son innocence apportaient de la fraîcheur et un peu de lumière à Brave Vesperia. Etant la dernière arrivée, elle s’efforçait toujours de minimiser humblement son rôle mais parfois, parce qu’elle avait fait preuve de clémence, un coupable pouvait se repentir devant une telle gentillesse, à un tel point qu’il en ressentait une immense et indélébile honte, se promettant de ne plus jamais recommencer. Et ce petit rien, cette minuscule goutte de remords dans un océan de crime, pouvait suffire à éviter l’enfermement sous le chapiteau une fois la représentation terminée, lorsque monsieur Loyal scellait définitivement la sortie pour empêcher les "monstres" de fuir…

« Je te trouve super avec cette écharpe Rita ! Elle te va bien ! » dit Estelle d’un ton joyeux.

« Je… euh… oui. C’est très gentil de me l’avoir faite… » marmonna la magicienne. « Je te promets d’en prendre soin. »

« Je voulais aussi t’offrir un bonnet assorti à cette écharpe mais je ne l’ai pas encore terminé. Je vais essayer de le finir au plus vite pour que tu puisses l’avoir. Viens, allons-y maintenant. Une fois que nous aurons fini de coller les affiches, nous pourrons faire autre chose ensemble.»

La funambule-trapéziste vit ainsi l’écuyère entraîner sa compagne vers la ville. Cette dernière ne semblait guère enthousiaste mais Judith remarqua bien que Rita faisait des efforts louables pour ne pas décevoir la bonne humeur d’Estelle. Par contre, elle ne pouvait plus aborder avec la magicienne l’élaboration du tissu pour le nouveau numéro qu’elle prévoyait. Quoique Karol était plutôt doué pour le travail manuel… Peut-être que cela méritait une petite visite avant qu’elle retourne voir Yuri…

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« Alors qui commence ? » claironna Patty tout en examinant discrètement le contenu de son gobelet renversé.

« Je me lance » déclara le clown blanc. « Je parie sur trois trois. »

Assis autour d’une table ronde sur de petits tabourets, Raven, Patty et Karol étaient visiblement en train de se détendre en jouant au Dudo [1]. Allongée au-dessus de la roulotte de l’Auguste, La funambule-trapéziste contemplait la partie sans laisser deviner sa présence.

« Trois quatre. » lança Raven.

« Quatre cinq. » enchérit la lanceuse de couteau.

Il fallait deviner la probabilité d’apparitions d’une des faces du dé pour l’emporter, se remémora Judith, tout en allant dans la surenchère et en s’aidant du contenu de son gobelet pour faire une estimation. Par exemple, Patty venait de parier qu’il y avait au moins quatre dés affichant la face cinq sur la table. Karol devait soit dire qu’elle mentait, soit surenchérir – il n’avait pas le droit de descendre de toute façon.

« Cinq cinq. » répliqua le clown blanc.

Raven marqua un temps d’arrêt, sentant qu’il s’approchait de la zone dangereuse où il était évident que les probabilités devenaient erronées.

« Six cinq. » annonça-t-il finalement.

« Menteur ! » s’écria aussitôt Patty avec une expression réjouie.

Tous les joueurs soulevèrent leurs gobelets et ils purent constater que l’enchère de l’Auguste était fausse car il n’y avait que cinq cinq sur leur table de jeu. Il avait donc perdu. Du coup, Patty et Karol poussèrent des exclamations de joie. Judith en comprit la cause quand le clown blanc prit la parole :

« Génial, c’est donc Raven qui va exécuter le gage. Tu as une idée Patty ? »

« Oh que oui ! Attends, je vais te la dire nanoja. »

Celle qui avait l’apparence d’une petite fille aux cheveux blonds se pencha vers le garçon aux cheveux châtain et murmura quelque chose à son oreille. Cela dut plaire à Karol car il affichait un large sourire goguenard quand il dévisagea son camarade clown.

« Eh bien, effectivement… » commenta-t-il.

« Raven, ton gage sera… de dérober quelques-unes des précieuses sucreries de notre cher dompteur, celles qu’il conserve dans son stock personnel nanoja. » décréta la lanceuse de couteux.

« Quoi ?! » protesta l’Auguste. « Tu es folle Patty-chan ! Si jamais Yuri découvre cela, il aura ma tête ! »

« Ce ne serait pas un gage sinon. » répliqua-t-elle en haussant les épaules. « Tu as jusqu’à la tombée du jour. Bon courage vieil homme. »

Apercevant Raven avec une mine abattue tandis que Patty et Karol profitaient de leur triomphe, Judith décida de ne pas interrompre leurs réjouissances. L’Auguste risquait de lui demander d’intercéder en sa faveur – ce qui aurait été inutile – mais si jamais Yuri découvrait le pot aux roses, elle ne pourrait plus feindre d’avoir ignoré les intentions de Raven de voler les sucreries favorites du brun. Ce qui pouvait la mettre dans une position compromettante si jamais le Maître du cirque décidait de sévir pour ce crime.

Mieux valait attendre avant de demander quoi que ce soit à Karol et plutôt aller voir Yuri pour mettre au point les détails de son nouveau numéro…

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« Yuri ! Je t’ordonne de me libérer immédiatement avant que je démolisse la porte de ta roulotte ! » résonna la voix furieuse de Flynn.

« Pas question ! Ou alors, tu m’expliques d’abord en quoi cette ridicule feuille de paperasse administrative trouvée sur mon chevet est plus attrayante que moi, dévêtu dans mon lit et prêt à te faire passer d’agréables moments en ma compagnie ! A moins justement que ma compagnie ne te soit plus agréable ! » grogna Yuri d’un ton boudeur.

Dissimulée derrière une bannière qui voletait dans les airs, la funambule-trapéziste assistait donc à l’habituelle dispute entre le Maître du cirque et son second. Elle ne pouvait observer ce dernier qui était à l’intérieur de la roulotte. En revanche, elle pouvait apercevoir le brun, dos collé à la porte de son habitation, genoux plaqués contre sa poitrine, avec une chemise grise complètement déboutonnée et des pieds nus sans ses bottes en cuir habituelles. Judith devina qu’après avoir tenté d’attirer son amant dans son lit, il s’était rhabillé à la hâte avant d’enfermer son favori à l’intérieur. Oui, cela n’en avait pas l’air ainsi mais Flynn était le favori du Maître. Tout le monde le savait au sein de Brave Vesperia. D’ailleurs en dépit de leurs innombrables disputes, ces deux-là restaient toujours ensemble. Les espionner constituait toujours une distraction de choix pour la funambule-trapéziste même si elle savait qu’elle devait demeurer discrète : monsieur Loyal n’était pas un exhibitionniste contrairement au dompteur.

« Je t’ai déjà dit que j’étais occupé ! » répliqua Flynn d’une voix exaspérée. « Et cette situation ne serait pas arrivée si tu n’avais pas emporté ce papier important à mon insu ! »

« Alors ce bout de feuille est plus important que moi ? » fulmina le brun.

« N’affirme pas ce que je n’ai pas dit Yuri ! »

« Cinq jours Flynn. Cela fait cinq jours entiers que tu es enfermé dans ton maudit bureau à remplir ces formalités administratives sans qu’on ait fait quelque chose ensemble. Je me sens délaissé, délaissé Flynn ! Alors quand je veux préparer une journée pour que mon favori puisse enfin se détendre après cette période de durs labeurs, celui-ci m’envoie rouler sur les roses au profit d’un stupide bout de papier. Humph ! A croire que tu préfères ta précieuse paperasse à moi ! » conclut le dompteur d’un ton vexé.

Il y eu un temps d’arrêt avant que la voix de Flynn s’élève à nouveau mais cette fois, elle s’était radoucie.

« Oh Yuri, je suis désolé. J’ignorais que tu le ressentais de cette façon. »

Apparemment, la colère de monsieur Loyal s’était calmée.

« Il était temps que tu t’en aperçoives… » grommela son amant quelque peu rancunier.

« Voyons Yuri, tu sais pourtant à quel point tu m’es plus précieux que tout. C’est vrai, tu as raison : peut-être ai-je trop accordé d’attention à mon travail au point que je t’ai délaissé. Je… Tu sais que j’ai tendance à oublier le temps qui passe quand je travaille. » fit le blond d’une voix contrite.

Un petit sourire apparut sur le visage du brun. Il semblait conscient qu’il ne tarderait pas à obtenir ce qu’il voulait depuis le début. De toute manière, Flynn était incapable de résister à Yuri et jamais leurs colères respectives ne duraient très longtemps contre l’autre.

« Pour être juste, j’admettrai que je suis en partie responsable des difficultés de ton travail. Si je ne t’avais pas piqué le papier dont tu avais tant besoin, tu aurais fini depuis longtemps. »

« Ne dis pas ça. » se morigéna le captif. « Je… J’aurais dû faire plus attention à toi, à tes sentiments. Comment me faire pardonner de mon attitude ? N’est-il pas trop tard pour qu’on passe un petit moment ensemble ? »

Cette fois, le triomphe se lisait sur le visage du dompteur. Sa main se rapprochait de la serrure de la porte de la roulotte.

« Laisse-moi entrer et oublie un peu le boulot. Tu as tout le temps pour ça. » répondit Yuri. « A la place, je te cuisinerai rien que pour toi un bon steak aux oignons dont tu m’en diras des nouvelles. Ensuite, j’ai certaines activités en tête et je suis certain que tu en apprécieras la saveur. » ajouta-t-il d’une voix plus sensuelle.

« Eh bien, j’ai hâte de voir ce que tu proposes. » répliqua Flynn d’un air taquin.

Un déclic retentit et le Maître du cirque rejoignit son favori à l’intérieur de la roulotte puis referma soigneusement la porte. Il y eut un long silence, comme si les deux amants s’embrassaient avec passion avant que le sol racla sous leurs pieds quand ils bougèrent. Judith aurait bien voulu en savoir plus mais hélas, même ses talents d’observatrice étaient impuissants contre un volet rabattu et surtout le pouvoir du chef de Brave Vesperia. Les deux amants étaient hors de portée de sa vision. Quel dommage ! Elle aurait tant voulu en savoir plus surtout quand le moment devenait intéressait !

Tant pis donc pour la mise au point de son numéro de tissu aérien. Rita était avec Estelle, Karol occupé à comploter avec Patty et Yuri profitait de la compagnie de Flynn. Bah, elle avait le temps ! C’était une chose que l’on avait aisément quand on jouissait d’une très longue vie… Elle aurait bien d’autres occasions pour aborder le sujet. Et puis elle avait pu se distraire en étant témoin de quelques moments qui avaient su susciter son intérêt…

Hum… Peut-être allait-elle rejoindre Repede… Malgré son caractère hautain et stoïque, il aimait parfois évoquer Yuri et Flynn en les termes les plus élogieux, enfin à sa manière, bien sûr… Avec un peu de chance, elle en tirerait de quoi satisfaire sa curiosité…


[1] Jeu de dés auquel joue Will Turner dans Pirates des Caraïbes : le Secret du coffre maudit.

NDLA : Le prochain épisode est consacré à l'arrivée de Flynn dans le cirque de Brave Vesperia...

eliandre: (Default)

Titre : L’île du Plaisir

Auteur ou cerveau dérangé ayant besoin de vacances : Eliandre

Beta ou personne désespérée devant le cas à traiter : Kaleiya

Disclaimer : Les personnages de Tales of Vesperia ne sont pas ma propriété mais celle de Namco Bandai. Inspiré du film d’animation Les douze Travaux d’Astérix que je recommande, surtout pour la « maison qui rend fou » qui est toujours hurlante d’actualité.

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« Empereur Ioder, notre agent est revenu de sa mission secrète et demande à vous voir de toute urgence. » annonça un garde.

Entouré de ses conseillers, le jeune empereur Ioder qui était penché au-dessus d’une immense carte qu’il étudiait avec attention, leva la tête et adressa un sourire à son soldat.

« Faites-le tout de suite rentrer ! » commanda-t-il.

Le garde s’inclina, retourna à l’entrée et l’agent employé pour les missions secrètes pénétra dans la salle du Conseil.

« Votre Altesse, j’apporte des nouvelles alarmantes. » annonça rapidement l’homme après avoir salué l’empereur avec déférence. « J’ai appris que deux espions ennemis ont pénétré dans nos terres, espérant atteindre la capitale. Leurs objectifs exacts demeurent inconnus mais ils ne cherchent à vous nuire Sire, c’est évident. »

« Je vois. » dit l’empereur après un moment de réflexion. « Les a-t-on identifiés ? »

« J’ignore leurs noms mais j’ai un signalement : une espèce d’individu roublard dans la trentaine et un jeune blond plutôt beau gosse. »

« Plutôt beau gosse ? » répéta Ioder en haussant un sourcil d’un air amusé.

« Le euh… signalement a été fait… à partir de témoins qui... euh… étaient tous de sexe féminin… » avoua l’agent d’une voix penaude.

« Et sinon, sait-on où ils se trouvent en ce moment ? » interrogea le jeune empereur.

« Nous pensons qu’ils cherchent à attendre Zaphias en passant par la forêt de Quoi. »

« Comment ?! » tonna l’un des conseillers présents. « Ils ont pénétré si loin dans notre Empire ? Comment se fait-il que deux hommes aient réussi à parcourir plusieurs centaines de kilomètres sans que personne ne soit au courant ou ne soit parvenu à les intercepter ? »

« Nos hommes n’étaient pas sûrs des faits et… »

« Et deux espions en ont profité. » acheva le conseiller. « C’est intolérable ! Nos frontières devraient être plus sécurisées et ont visiblement besoin d’être renforcées au plus vite ! »

« Calmez-vous Alexei. » intervint Ioder. « Examinons plutôt les possibilités pour les arrêter. Veuillez étaler une carte de la forêt de Quoi, je vous prie. »

« Nous pouvons mettre nos soldats sur la piste. Convoquer une troupe pour qu’elle ratisse cette forêt de fond en comble. » dit l’un des conseillers pendant que deux serviteurs déroulaient la carte de ses environs.

« Vu l’immensité de la forêt de Quoi, je doute qu’on mette la main sur ces espions. Il y a plus de probabilités qu’ils glissent entre nos doigts. Par contre, rien ne nous empêche de bloquer les accès les plus évidents par précaution comme envoyer des renforts aux garnisons d’Halure et de Capua Torim.» commenta Alexei. « Toutefois, à leur place, si j’essayais de gagner la capitale, j’éviterai ces deux villes à cause des soldats. » ajouta-t-il en examinant la carte. « Le moyen le plus sûr et le plus rapide serait de traverser le lac de Sharess. On peut poster nos hommes au bord du… »

« Le lac de Sharess ? » interrompit Ioder. « Non, ne placez pas nos hommes ici Alexei. Nos deux espions seraient sur leurs gardes. Faites plutôt en sorte de les pousser habilement et discrètement à traverser le lac. Je compte sur votre ingéniosité pour exécuter cet ordre. »

« Mais votre Altesse… » commença le conseiller avec confusion. « Etes-vous sûr que… »

« Mon cher Alexei, sachez que parfois, pour traiter avec des ennemis, il n’est pas nécessaire d’utiliser le fer. Le poison peut être une arme tout aussi efficace, surtout s’il est d’une innocente subtilité. » déclara Ioder avec un petit sourire à ses lèvres. « Ah… Et apportez-moi un parchemin et une plume ainsi que le plus rapide de nos oiseaux messagers. J’ai une missive à envoyer immédiatement. »

Ne comprenant pas la réaction de son empereur, Alexei réexamina la carte comme pour chercher une explication jusqu’à ce qu’il aperçoive un petit point noir au centre de l’étendue d’eau qu’il avait négligé lors de sa première lecture… Mais bien sûr ! Il était impossible de traverser le lac de Sharess…

A cause de l’île du Plaisir…

--§--

Pendant qu’elle offrait ses dévotions au cœur même du sanctuaire, une jeune femme à la chevelure bleutée et aux formes voluptueuses fut surprise d’être dérangée dans son rituel quotidien par l’arrivée d’un faucon portant une missive attachée sur l’une de ses serres. Après avoir confié l’animal à une de ses suivantes pour qu’il puisse se restaurer et se reposer, la mystérieuse femme s’isola pour lire tranquillement son message.

A l’attention de Judith, Grande Prêtresse de l’île du Plaisir,

J’ai l’honneur de vous informer que deux espions, l’un dans la trentaine et un autre blond autour de vingt ans, risquent d’aborder très prochainement votre domaine. Accueillez-les comme vous savez si bien le faire et faites en sorte que leur séjour se prolonge indéfiniment. Amusez-vous bien et souhaitez-leur la bienvenue de ma part. L’hospitalité envers les étrangers est toujours un devoir qu’il me plaît de respecter.

Votre dévoué serviteur et empereur Ioder.

Un sourire amusé apparut sur les lèvres de la jeune femme quand elle acheva sa lecture. Effectivement, il semblait qu’elle allait s’amuser. Tant mieux car cela faisait un certain temps qu’elle n’avait pas accueilli d’invités sur son île. Judith brûla la missive à l’aide d’un brasero puis rejoignit ses compagnes en frappant des mains pour réclamer leur attention.

« Les filles, préparez-vous ! Nous allons avoir de la compagnie ! »

--§--

Le lac de Sharess était calme, peut-être même trop calme aux yeux de Flynn. Certes, Raven et lui avaient réussi à se procurer une barque et l’eau était aussi paisible que possible mais avec l’épaisse brume présente, le jeune espion estimait les conditions de navigation pas vraiment optimales. Pourtant, il savait que son compagnon et lui n’avaient guère le choix mais il ne put s’empêcher de faire partager son appréhension à son aîné.

« Raven, je ne suis pas sûr que cela soit une bonne idée de traverser le lac avec les conditions actuelles. »

« Au contraire, ce sont les conditions parfaites. » répliqua son aîné. « La brume empêchera nos ennemis de nous remarquer ou de nous surveiller s’ils se trouvent sur les berges. Tu es peut-être le plus courageux de nos guerriers Flynn-chan, mais t’es encore un bleu en matière d’espionnage... »

Le blond ne répondit pas car les arguments de Raven étaient valables. Pourtant quand ils embarquèrent dans la barque, rames en main, il ne put éviter de grimacer devant une visibilité aussi réduite. La brume était vraiment à couper au couteau tellement elle lui semblait dense.

Le lac de Sharess était immense et les deux espions prévoyaient une journée entière pour le traverser. Ils avaient donc amené des vivres et de l’eau ainsi que d’épaisses couvertures pour lutter contre le froid et l’humidité ambiante. Cela faisait deux heures, peut-être trois, qu’ils naviguaient en silence sans rien dire si on exceptait quelques paroles échangées sur la direction à prendre et le clapotis des rames quand… un chant mélodieux de voix envoûtantes accompagné d’une belle musique lyrique se firent entendre…

Si Flynn se montra étonné et totalement stupéfait d’entendre des voix humaines dans un endroit qu’il croyait inhabité, marquant un temps d’arrêt sur le pilotage de la barque, la réaction de Raven fut quasi instantanée. Imperceptiblement, il se mit à ramer de plus en plus vite jusqu’à ce que son étrange attitude alarme son cadet.

« Raven ! Tu vas nous faire chavirer si tu continues à ramer à cette vitesse ! » s’écria-t-il.

Effectivement, le fragile esquif commençait à pencher un peu trop vers l’avant, là se trouvait justement le plus âgé des espions.

« Allons, ne t’inquiète pas gamin ! Crois-moi, je sais ce que je fais. »

Flynn en doutait fortement. L’embarcation ne cessait de tanguer dangereusement et l’eau commençait à remplir l’intérieur de la barque. Le blond tenta au moins de préserver les vivres mais cela se révéla une tâche ardue à cause du comportement de Raven qui semblait comme possédé depuis qu’il avait entendu le chant. Il avait même une drôle de lueur dans son regard.

Malgré les efforts du plus jeune des espions, la barque continuait à se remplir s’eau à cause de l’attitude insensée de Raven. Flynn aurait bien tenté de neutraliser son compagnon jusqu’à ce qu’il reprenne ses esprits mais par chance, par hasard ou par une curieuse coïncidence, Raven s’était levé et tendit l’index.

« Regarde Flynn-chan, on dirait une île ! » s’exclama-t-il.

Il avait raison. Malgré l’épaisse brume, le blond remarqua une immense masse noirâtre qui grossissait au fur et à mesure qu’il se rapprochait. Dans le même temps, le chant cessait d’augmenter en intensité et devenait de plus en plus distinct. L’île était donc habitée, apparemment par des femmes vu les tons sopranos qu’il pouvait entendre.

« On va se diriger vers cette île et en profiter pour vider l’eau de la barque. » dit Raven.

Flynn le soupçonnait également de vouloir en profiter pour jeter un coup d’œil aux chanteuses, connaissant le point faible de son aîné au sujet des femmes mais retint sa langue. Vu son état actuel, l’expérimenté espion n’était pas en mesure d’écouter ses arguments. Et puis de toute façon, il n’avait pas le choix : le poids de la barque avait augmenté à cause de l’eau, la rendant difficile à manœuvrer et leurs couvertures étaient complètement mouillées. Ils étaient donc contraints de stopper leur avancée.

A cause d’un grand coup de rame donné avec beaucoup trop d’enthousiasme par Raven, l’arrivée sur le rivage de l’île fut un peu brutal et Flynn perdit l’équilibre avant d’être renversé et de tomber sur la plage de sable humide. Maugréant sa mauvaise humeur, il s’apprêtait à se relever quand il fut surpris d’apercevoir une silhouette noyée dans la brume, s’y détachant de plus en plus quand elle s’avançait vers eux. Il put progressivement apercevoir ses traits : une jeune femme à la longue chevelure bleutée dont les séduisantes formes étaient remarquablement mises en valeur par sa toge qui dévoilait plus qu’elle ne dissimulait son corps au teint uni. Pour résumé, elle était si peu vêtue que Flynn ne savait plus où poser le regard sans paraître déplacé. Cela étant dit, elle ne paraissait pas gênée le moins du monde.

« Soyez les bienvenu sur l’île du Plaisir. Venez, nous vous attendions. Cela faisait tellement longtemps que nous n’avions pas eu d’invités. » dit la nouvelle venue avec un sourire accueillant.

En écoutant ses paroles, le jeune espion la regarda à la fois avec un air éberlué et suspicieux, hésitant sur la conduite à tenir mais Raven fut plus rapide que lui. L’écartant brutalement d’un coup de coude qui fit à nouveau choir son compagnon sur le sable, il s’inclina profondément devant la divine sirène aux cheveux bleus – Flynn aurait pu jurer qu’il en avait profité pour observer sans vergogne son décolleté – avant de saisir délicatement son poignet pour lui déposer un baisemain.

« Mes hommages, chère demoiselle. Mon nom est Raven et je vous prie d’excuser le comportement complètement désolant de mon pitoyable compagnon – il se nomme Flynn mais vous pouvez tout de suite oublier son nom. Il ignore tout de la manière et de l’attitude normale que tout homme devrait avoir devant une si charmante et gracieuse créature telle que vous. Me feriez-vous l’exquis plaisir de me faire partager votre doux nom ? »

« Je suis Judith, la Grande Prêtresse de l’île du Plaisir. J’espère que vous apprécierez votre séjour dans mon domaine. Venez, je vais vous le montrer. »

Pendant que Raven fut plus que ravi de lui tenir compagnie, espérant sans doute faire plus ample connaissance avec la belle Grande Prêtresse, Flynn serra les dents et suivit en silence après s’être débarrassé du sable collé à ses cheveux et à ses vêtements. En dépit de son actuel agacement devant la situation, il ne put s’empêcher d’être admiratif devant la beauté de la faune et de la flore de l’île – son aîné n’étant absolument pas en état de s’en apercevoir. Les plages qu’ils avaient quitté étaient constituées du plus doux des sables fins et au fur et à mesure qu’ils avançaient, la brume disparaissait lui permettant de mieux apprécier les détails. Des arbres fruitiers aux feuilles d’un vert éclatant et aux troncs luisants se dressaient devant sa route, chargés de pommes, de pêches ou d’abricots à l’apparence séduisante et au goût prometteur. Il aperçut des oiseaux chanteurs aux plumages colorés et d’autres qui lui semblaient plus exotiques avec leurs couleurs chatoyantes. Des écureuils moqueurs, des lapins sauvages côtoyaient des tortues aux carapaces brillantes. Le chant que Flynn avait entendu tout à l’heure lui parut plus mélodieux que jamais et il fut assez stupéfait de déboucher sur une vaste clairière où l’herbe lui paraissait plus tendre que jamais et où un somptueux banquet était préparé en leur honneur – Judith ne mentait pas quand elle affirmait qu’elle les attendait. Toutefois, en bon soldat qu’il était, ceci fut suffisant pour élever la suspicion chez le blond. A ses côtés, Raven avait l’air plus intéressé par les charmantes chanteuses qu’il lorgnait sans retenue et par les suivantes de la Grande Prêtresse qui étaient en train de le servir en vin dans une belle coupe en or ouvragée par le meilleur des orfèvres.

Il s’apprêtait à demander à Judith à quoi rimait toute cette mascarade mais cette dernière le devança en se tournant vers lui, quittant brièvement Raven. Ce dernier faisait plutôt connaissance avec les autres demoiselles…

« Quel est ton nom, cher invité ? » demanda l’une d’elle d’une voix cristalline.

« Raven, le grand Raven ! » répondit-il.

« Oh, es-tu un grand guerrier ? Nous allons apporter de quoi boire et manger ensemble. Un grand guerrier comme toi mérite amplement de s’abandonner au plaisir. »

« C’est un conseil que je vais mettre tout de suite en pratique, charmantes demoiselles. »

Flynn aurait ouvertement montré sa désapprobation devant un spectacle qu’il jugeait lamentable de la part de son aîné mais Judith était devant lui, attendant qu’il lui accorde son attention.

« J’aimerais te présenter quelqu’un. Peux-tu venir ? » appela-t-elle en se retournant.

Emergeant d’un rideau d’arbres, une jeune fille aux cheveux roses et aux yeux turquoise se présenta devant eux, regardant Flynn avec une expression candide. Sa tunique blanche était moins provoquante que la tenue de la Grande Prêtresse mais tout de même, on voyait très bien ses bras nus, ses épaules, une large partie de son dos ainsi que son décolleté… ce qui permit au blond de remarquer la différence flagrante du… euh… tour de poitrine entre les deux jeunes femmes…

« Je m’appelle Estellise mais s’il te plaît, appelle-moi Estelle. Quel est ton nom, noble guerrier ? »

Flynn sentit malgré lui ses joues s’empourprer et bafouilla un moment avant de réussir à se présenter.

« Mon nom est Flynn. » dit-il en essayant en vain de cacher qu’il était mal à l’aise devant l’innocence d’Estelle.

« Oh, quel magnifique prénom ! Il sonne comme celui des grands héros d’antan, ceux des épopées glorieuses et héroïques ! » s’exclama-t-elle en joignant les mains.

« Tu sembles t’y connaître…. » dit son interlocuteur quelque peu impressionné.

« J’aime beaucoup lire mais si tu veux, on peut en parler pendant que tu apprécieras ton repas… avec volupté et plaisir… »

Flynn haussa les épaules mais suivit sa nouvelle amie. Après tout, malgré sa méfiance, il avait du mal à imaginer cette jeune femme préparer un coup fourré avec la nourriture. Certes, il restait sur ses gardes avec cet accueil chaleureux, ce festin en leur honneur comme si Raven et lui étaient attendus –comment ces femmes pouvaient-elle savoir que des hommes aborderaient leur île si elles n’avaient pas été prévenues par avance ? – mais il avait besoin de manger, ses vivres étaient en grande partie immangeable à cause du précédent exercice nautique avec Raven et vu la personnalité d’Estelle, il ne pensait pas qu’elle était du genre à empoisonner de la nourriture alors pourquoi pas goûter un peu à ce banquet pour reprendre des forces ?

--§--

Judith était plus que satisfaite. Les deux espions mangeaient leurs succulents mets et buvaient l’eau la plus fraîche ou le vin le plus délicat selon leurs préférences, ses suivantes chantaient, dansaient et divertissaient leurs invités, les charmaient, éveillant dans leurs yeux la passion et la luxure et bientôt, ils s’abandonneraient totalement au plaisir, oubliant le monde à l’extérieur de l’île et leur mission en ne voulant que demeurer dans son domaine jusqu’à la fin de leurs jours. Ainsi, l’empereur Ioder se débarrassait en douceur de quelques ennemis gênants, elle avait des distractions de choix et ce, pour longtemps et tout le monde était content.

Malheureusement, l’instant où elle savoura son succès fut de courte durée quand Estelle revint vers elle avec une mine attristée.

« Mais pourquoi ne s’abandonne-t-il pas au plaisir ? Pourquoi ? Où est donc mon erreur ? Est-ce parce que je n’ai pas une poitrine aussi développée que la tienne Judith ? » se plaignit-elle.

« Allons, allons ma chère Estelle, raconte-moi plutôt ce qui s’est passé avec Flynn. » demanda la Grande Prêtresse tout en tapotant sur l’épaule de sa comparse pour la consoler.

« Tout avait pourtant si bien commencé. » dit-elle en prenant une inspiration. « Il mangeait, buvait, souriait et nous parlions de nombreux récits littéraires. Je pensais avoir réussi à l’impressionner mais au moment où je l’ai invité à venir s’allonger sur les coussins avec son compagnon, il s’est soudain redressé d’un bond et s’est rappelé qu’il devait se rendre à Zaphias avec lui. »

« Que fait-il en ce moment ? »

« Il est en train de houspiller son compagnon à se lever et à quitter l’île. »

En effet, Judith entendait des éclats de voix, probablement ceux de Flynn qui s’efforçait de ramener Raven à la raison et de lui ordonner d’arrêter de draguer toutes les belles femmes de l’île. En se rapprochant davantage, elle put voir derrière un buisson de buis le blond en train de secouer son aîné comme un prunier puis le traîner derrière lui avec une force décuplée par l’exaspération bien que Raven faisait de son mieux pour lui donner les pires difficultés en tentant notamment d’entraver sa progression ou en se tortillant dans tous les sens pour se défaire de la prise de son cadet.

Effectivement… Plutôt mignon dans son genre mais dissimulant une grande force de caractère, dans le genre têtu, obstiné, déterminé et un peu trop loyal à sa mission… Si Raven avait facilement succombé à ses charmes, Flynn avait une si forte volonté et une si forte conviction qu’il résistait à la tentation. Peut-être qu’elle pourrait s’en mêler afin de faire changer d’avis le jeune homme.

A moins que… Ça allait lui plaire !

« Ma chère Estelle, tes charmes ne sont en rien en cause. Je crois juste que ce jeune homme est trop coincé pour toi. Il s’agit d’un cas très spécial méritant toute l’attention de notre arme secrète. » dit-elle avec un sourire espiègle. « Empêche-le de quitter l’île pendant que je vais la chercher. »

Si ce Flynn résistait à son arme secrète, c’est qu’il n’était pas humain. Il était absolument impossible qu’il résiste à son arme secrète et ultime !

--§--

Ce fut sur la terrasse, en train de profiter paresseusement du soleil près du rebord d’une fenêtre, que la Grande Prêtresse put mettre la main sur son "arme secrète".

« Yuri, j’ai du travail pour toi ! » appela-t-elle.

Une tête aux longs cheveux noirs se pencha alors en avant de la fenêtre. C’était une figure aux yeux onyx avec des traits fins et une peau pâle. Une silhouette quelque peu efféminée… sauf qu’il s’agissait d’un jeune homme comme le démontrait sa voix grave quand celle-ci s’éleva, avec un ton assez agacé :

« Encore ? J’ai pourtant préparé un repas complet pour une dizaine de personnes ! Judy, ne me dis pas que nos visiteurs se sont empiffrés comme des porcs et qu’ils veulent un nouveau service ! C’est peut-être l’île du Plaisir mais ils attendront un moment avant que… »

« Rien de tout ceci, mon cher Yuri. Ce ne sont pas tes talents culinaires dont j’ai besoin. » interrompit Judith. « C’est plutôt ton habile expertise sur un sujet hautement récalcitrant qu’il me faudrait. »

Heureusement que Judith était la demi-sœur de Yuri. Elle avait eu des années de pratique pour savoir la façon de manœuvrer le brun. Il lui suffisait juste d’attiser son intérêt, le mettre au défi pour éveiller son sens du challenge et le tour était joué. Elle était certaine d’avoir réussi la première étape quand elle vit Yuri hausser un sourcil curieux.

« Un sujet hautement récalcitrant ? C’est l’un de nos actuels invités ? » questionna-t-il.

« En effet. Plutôt têtu, obstiné et fort caractère. Très dévoué à son objectif principal apparemment. Une détermination inébranlable. Il n’a pas succombé aux charmes d’Estelle. »

« Tiens donc… Il a résisté aux manières ingénues d’Estelle ? Mais il doit être de la vieille époque ou extrêmement coincé dans son genre ! A moins que ce qui est entre ses deux jambes soit complètement frigide. Je ne vois que ça comme explications… » commenta son interlocuteur visiblement de plus en plus intéressé tout en hochant la tête.

« Il y a peut-être un peu de tout cela. » admit la Grande Prêtresse. « C’est pourquoi je fais appel à toi pour t’occuper de son cas. Il faut que notre invité se laisse enfin envahir par le plaisir. »

Et puis la réputation du domaine était en jeu ! Personne ne résiste aux plaisirs de son île, non personne !

« Et il est comment ? » demanda son demi-frère. « C’est quoi ? Un vieux soldat blanchi sous le harnais ? »

« Tout le contraire. » répondit Judith. « Son nom est Flynn. Un jeune guerrier blond aux yeux bleus comme l’azur. Il doit avoir à peine dépassé vingt-ans. J’admettrai même que je le trouve charmant et je suis certaine qu’il est tout à fait ton genre. »

« Quoi ?! Un jeune bleu ? Et il a résisté à Estelle ? » s’écria presque Yuri. « Voilà une personne intéressante… C’est entendu, je me charge de lui. »

« Je savais que je pouvais compter sur toi. » dit la Grande Prêtresse avec une expression ravie et enthousiaste. « Cela dit, je te conseille vite d’aborder ta future proie car il est en train d’essayer de quitter notre île. »

Et voilà. Arme secrète parée et prête à l’emploi…

--§--

Flynn était énervé. TRES énervé. Raven, son compagnon, son aîné, celui qui devait se montrer le plus raisonnable avait eu un comportement absolument impossible en ne cessant de gesticuler dans tous les sens et en débitant haut et fort des âneries dont la signification se résumait très facilement à un refus catégorique de quitter l’île. Ce qui avait contraint Flynn de l’attacher à un arbre à l’aide d’une corde pour éviter qu’il s’échappe le temps qu’il retrouve leur barque et de le bâillonner pour que ses cris n’attirent pas la Grande Prêtresse ou ses suivantes. Comment en était-on arrivé à une situation pareille ? Il avait admiré et respecté Raven, reconnaissant son expérience, il avait été placé sous ses ordres pour cette mission et depuis qu’il était sur cette île, il était devenu méconnaissable. Enfin pas tant que ça car il avait toujours su son point faible au sujet du sexe féminin mais en mission, il gardait son sérieux. Cette île devait être ensorcelée. C’était la seule explication qu’il trouvait et il devait se hâter de quitter cet endroit avant qu’il devienne aussi fou que Raven. Il espérait qu’une fois hors de l’île et hors de portée des chants précédemment entendues, son aîné reprenne ses esprits.

Il finit par déboucher sur la plage. La brume, tenace, enveloppait toujours l’île ainsi que le lac de Sharess et ce fut la raison pour laquelle le blond mit de longues minutes pour retrouver son embarcation… ou plutôt ce qu’il en restait car au moment où il se réjouissait de retrouver les rames dans le sable, il put constater avec effroi que la barque, son unique moyen de fuite, avait été brisée, rendue complètement inutilisable et irréparable. Certains débris gisaient sur la plage tandis que d’autres étaient en train de flotter sur le lac, dérivant au gré des courants.

« Désolé d’avoir détruit ton bateau mais je devais arrêter ta tentative d’évasion et c’était la façon la plus efficace. » dit soudain une voix sarcastique derrière lui.

Flynn se retourna, surpris. N’ayant vu que des femmes, il avait pensé que l’île n’avait aucun habitant mâle. Alors il fut surpris de dévisager un jeune homme d’environ son âge aux longs cheveux bruns et aux yeux noirs le regardant d’un air moqueur – ce que le blond n’apprécia guère sur l’instant. Sa tenue était une toge obscure comme la nuit qui mettait en valeur des pans entiers de sa peau blanche et luisante – sans doute à cause d’huiles parfumées, ce que l’odorat de l’espion confirma – lui conférant une apparence aussi indécente, si ce n’est que plus, que celle de la Grande Prêtresse. A sa vue, Flynn détourna brièvement le regard avant que la colère reprenne le dessus quand il aperçut de nouveau les restes de sa barque. Il fit donc face au nouveau venu et exprima sa fureur grandissante :

« Pourquoi avoir détruit la barque ? » cria-t-il.

« Je te l’ai dit : pour t’empêcher de partir. » répliqua nonchalamment son interlocuteur tout en le détaillant attentivement. « Hum, maintenant que je te vois de plus près, je pense que j’ai bien agi en faisant cela. Judy a raison. Tu es tout à fait mon genre, mon cher Flynn et il aurait été dommage de te laisser quitter l’île aussi facilement. »

« Tu connais mon nom ? » interrogea le blond en sursautant de stupéfaction.

« Bien sûr. Judy a été assez aimable pour me le dire. A propos, je ne crois pas m’être présenté. Yuri, le frère de la Grande Prêtresse de l’île du Plaisir. » dit l’inconnu en s’inclinant de façon si ironique qu’elle en devenait totalement irrespectueuse. « Bienvenue dans notre domaine et heureux de faire ta connaissance Flynn. En espérant que ton séjour parmi nous soit agréable. »

« Je ne crois pas qu’il sera agréable. » riposta aussitôt l’espion en le toisant d’un œil noir. « Cette tentative de sabotage prouve que les habitants et habitantes de cette île veulent nous garder prisonniers. Qu’est-ce que toi et les autres cherchez à faire ? »

« Notre seul but est d’offrir du plaisir à nos visiteurs mais cela n’a pas l’air ton cas. » dit Yuri en fronçant des sourcils. « Une erreur à laquelle je compte remédier au plus vite. »

« J’aimerais bien voir cela. » rétorqua Flynn avec sarcasme. « Quel plaisir de rester prisonnier sur une île après avoir remarqué la destruction de ma barque. Vraiment, je me noie dans le bonheur ! »

Yuri l’observa un instant, avec une certaine surprise mêlée de curiosité avant que ses lèvres se fendirent en un sourire goguenard.

« Très fort caractère effectivement. Je croyais que ma sœur exagérait mais elle n’avait pas tort. Tant mieux, la difficulté rend le défi plus intéressant. Cela aurait été ennuyant si les choses se déroulaient trop facilement. »

Avant que Flynn puisse l’interroger sur le sens de paroles qu’il ne comprenait pas, le brun fit quelques pas vers la forêt, se baissa pour ramasser quelque chose avant de revenir vers lui avec un plateau en argent sur lequel était posée une coupe dorée contenant un liquide d’aspect des plus séduisants. L’arôme qu’il s’en dégageait était extrêmement tentant et alléchant. Le blond lui-même avait du mal à s’arracher à cette contemplation et le désir de ne boire ne serait-ce qu’une gorgée lui était venu à l’esprit pendant une fraction de seconde avant qu’il se reprenne.

« Du nectar. » annonça Yuri. « La boisson des dieux. Peu de mortels ont eu la chance d’y goûter. »

« Mais comment… » commença Flynn en murmurant avant que son compagnon ne l’interrompe.

« Cette île est béni des dieux. Si tu le souhaites, je te laisse y goûter. » déclara le brun en lui tendant la coupe.

Dans un premier temps, l’espion esquissa un geste pour prendre la coupe dorée, ses yeux fixés sur le nectar comme s’il était dans un état de transe mais brusquement, il s’arrêta net avant de reculer brutalement.

« Non, je… Je n’en veux pas ! » cria-t-il soudain. « Un piège… c’était un piège ! » réalisa-t-il quand il aperçut le sourire de Yuri qui s’élargissait. « Qu’est-ce qu’il y avait ? Du poison ? »

« Oh ? Tu as vraiment résisté ? Tu es encore plus intéressant que je ne le pensais. Avant toi, personne n’avait résisté au désir de goûter au nectar. L’effet de curiosité ajouté à son apparence séduisante et appétissante, tu vois… Et pour info, je n’avais pas mis de poison. J’espérais juste qu’avec la délicieuse sensation de plaisir que procure le nectar quand on le boit, tu ne remarquerais pas le sédatif que j’ai rajouté. »

« Le quoi ?! » s’exclama Flynn d’un ton révolté.

« Tu te serais endormi en douceur dans les bras de Morphée en plongeant enfin dans l’extase du plaisir. » continua Yuri sans tenir compte de l’intervention du jeune espion. « Tu es vraiment obstiné. » soupira-t-il. « Le cas le plus difficile qu’on ait eu sur cette île. Mais, soit. S’il faut un traitement de choc pour te décoincer… Aux grands maux, les grands remèdes, je suppose. Je vais pourtant presque regretter de devoir faire ça… »

Avant que Flynn ne réagisse, Yuri projeta le contenu de la coupe sur son visage, aveuglant momentanément l’espion pris par surprise. Pendant que le blond essuyait à la hâte ses yeux, il sentit soudain une présence derrière lui et la voix du frère de la Grande Prêtresse lui souffla à l’oreille d’un ton insidieux et séducteur :

« Fais de beaux rêves mon cher Flynn… »

Ce fut la dernière chose qu’il entendit. Puis un violent coup lui fut administré à la nuque et il sombra dans l’inconscience…

--§--

Judy avait beau l’avoir prévenu mais il devait le reconnaître en toute humilité : il avait sous-estimé la force de caractère de Flynn. Ce qui l’avait contraint à utiliser la manière forte et à l’assommer. Il fallait l’empêcher de quitter l’île. Cela aurait été beaucoup plus facile s’il s’était contenté de boire le nectar mais tout ne s’était pas déroulé comme prévu.

Yuri regarda le jeune homme blond, profitant qu’il était inconscient. Flynn paraissait dormir avec une expression paisible. Pendant qu’il enlevait les grains de sable de son visage, il put vérifier par lui-même pourquoi même sa demi-sœur avait montré de l’intérêt pour lui. Des traits réguliers où s’attardaient une sorte de candeur, ce menton volontaire, ses cheveux blonds comme l’or ou ses yeux azur… Il devait le reconnaître : Flynn avait un physique attrayant. Cependant, ce qui intéressait plus le brun était sa personnalité qui l’avait à la fois surpris et intrigué. Tête de mule et déterminé certes mais sa volonté de vouloir s’échapper de l’île du Plaisir témoignait d’une immense loyauté à ses chefs, le genre à faire don de sa personne pour ses convictions ou de se sacrifier soi-même si son devoir l’ordonnait. En d’autres termes, le type d’individu prêt à renoncer à son propre bonheur pour celui d’autres personnes. Avec de telles caractéristiques, pas étonnant que Flynn n’ait pas cédé à la tentation du plaisir sur l’île. Mais il allait y remédier personnellement quitte à employer les grands moyens…

D’habitude, une fois que ses invités succombaient au plaisir, Yuri tendait à se désintéresser d’eux et laissait ensuite Judith et ses suivantes prendre le relais mais Flynn était vraiment un cas spécial. Un cas qu’il voulait pour une fois garder exclusivement pour lui…

Il avait de grands projets pour ce cher Flynn…

--§--

Lorsque l’espion reprit connaissance, le premier réflexe qu’il eut fut de vouloir se frotter le front à cause d’un vilain mal de tête – conséquence du coup de Yuri contre sa nuque – mais en voulant esquisser le geste, il se rendit compte qu’il était allongé sur un lit, mains attachées à la tête de lit et surtout, profitant de sa perte de conscience, il se rendit compte que quelqu’un – et Flynn n’eut pas trop de peine pour deviner le coupable – en avait profité pour le délester de ses vêtements, de TOUS ses vêtements à l’exception d’une bande de tissu qu’on lui avait laissé pour cacher son intimité. Toutefois, le blond n’apprécia pas d’être presque aussi nu qu’un ver, laissant échapper un juron quand il comprit sa situation actuelle. Il était sur le point de tester la solidité de ses liens, vérifiant s’il y avait un moyen de se libérer quand il entendit des pas s’approcher de lui.

« Tu es enfin éveillé. » dit Yuri avec un sourire narquois le visage.

« Comment cela se fait-il que tu m’aies retiré mes habits et que je retrouve quasiment nu ? » hurla le blond en colère.

« Oh, ne sois pas vexé pour ça, voyons. En plus, tu es plutôt bien foutu, je dois dire. Dame Nature t’a bien gâté côté physique. »

Flynn ne savait comment réagir devant de tels propos, hésitant entre l’embarras et la fureur.

« De plus, ne t’inquiète pas pour ta pudeur. Tu es dans ma chambre et ni Judy, ni ses suivantes ne mettent un pied à l’intérieur tant que je ne leur donne pas l’autorisation. »

De belles phrases mais cela ne rassurait en rien l’espion. Il espérait au moins qu’une personne charitable ait détaché Raven de son arbre pendant qu’il était en train de croupir dans la chambre de Yuri.

D’ailleurs, à propos de la chambre du brun, il devait reconnaître qu’il occupait un vaste espace avec une ambiance plutôt simple mais décorée avec finesse, reflétant sa position sur l’île. Par contre, il y régnait un tel bazar avec une pile d’objets entassés un peu partout que Flynn ne put s’empêcher de se sentir désolé devant ce chaos indescriptible.

Mais ce détail était le cadet de ses soucis. Yuri le contemplait avec un sourire carnassier, tel le chat essayant de fasciner l’oiseau qu’il allait dévorer.

« Bien, maintenant que tu es là, il est temps que tu commences vraiment à apprécier ton séjour sur l’île et à y prendre du plaisir. »

« Je me demande bien comment tu vas t’y prendre ! » répliqua Flynn sarcastique, qui n’aimait pas être captif de cet homme.

« Eh bien… que dirais-tu d’un petit massage pour te détendre ? »

« Je… Je te demande pardon ? » dit le blond, n’étant pas sûr d’avoir bien entendu.

« Oui, c’est ce qu’il convient le mieux pour commencer. » poursuivit Yuri sans tenir compte de son intervention avec une légère arrogance dans sa voix. « Et j’espère que tu finiras vraiment par décoincer l’appareil qui se trouve entre tes deux jambes parce vraiment, c’est pas possible d’être aussi vieux jeu ! »

Contre sa volonté, Flynn se retrouva allongé sur le ventre avant de sentir le contact des paumes de son geôlier. A l’odorat et au toucher, il devina que le brun avait enduit ses mains d’huile parfumée… et il devait admettre, à contrecœur, qu’il se débrouillait plus que bien. Si sa première réaction avait été de protester et de s’agiter du mieux qu’il pouvait devant un tel traitement, sa voix mourut dans la gorge quand il poussa involontairement un soupir de satisfaction. Après coup, il grogna contre lui-même tandis que Yuri éclatait de rire mais l’espion ne pouvait plus par la suite affirmer qu’il avait détesté.

« On dirait que tu as… énormément de tension à évacuer… Regarde comme tu es crispé Flynn. » remarqua le brun, taquin. « Voyons si je peux améliorer cela… »

Cette fois, il sentit les lèvres de Yuri au bas de son dos, explorant et humant sa peau tout en remontant imperceptiblement jusqu’à sa nuque. Flynn avait commencé à paniquer mais dans le même temps, à cause du massage, il éprouvait une sensation d’engourdissement de tout son corps qui était assez agréable à ses sens exacerbés. Quand il eut terminé sa manœuvre, le frère de la Grande Prêtresse retourna à nouveau son prisonnier dont les joues rouges trahissaient sa confusion.

« Tu es vraiment mignon. » s’amusa Yuri. « Ne me dis pas que tu es encore puceau ! Ce qui expliquerait pourquoi tu es si coincé. Tu as jamais eu d’aventures avec une fille ou quoi ? Contrairement à toi, ton collègue semble être un expert de ce genre d’affaires. »

« Je ne m’intéresse pas à ce genre de choses ! » protesta le blond en rougissant de gêne.

« Bien. Ce qui signifie donc que je serai le premier. »

Avant que Flynn puisse comprendre ce qui était en train de se passer, Yuri s’était penché vers lui… et l’embrassait fougueusement ! Son cerveau, incapable d’analyser la situation, se bloqua temporairement et son partenaire profita pour approfondir son baiser. Il se sentait… fiévreux, oui, fiévreux était le mot juste et quand il retrouva un peu ses esprits, il ne put s’empêcher d’apprécier les lèvres de Yuri, de humer sa peau et d’en vouloir toujours un peu plus. Il n’eut ensuite qu’un très vague souvenir des événements mais petit à petit, le plaisir et la passion le consumaient entièrement. Il se sentait fou et insatiable. Il remuait sur le lit mais cette fois, il ne songeait absolument pas à s’échapper.

Quand il remarqua son état, Yuri sourit. Il ramena alors un plateau où Flynn reconnut du nectar dans une coupe, ainsi qu’une substance dorée semblable à la gelée par sa consistance et au miel par sa couleur.

« C’est de l’ambroisie, la nourriture des dieux. » présenta le brun en voyant son regard. « Attends, je vais te détacher pour que tu y goûtes. Tu as bien mérité cette collation. »

Yuri coupa ses liens. Il aurait pu en profiter pour lui fausser compagnie, fuir et tenter de quitter l’île mais curieusement, il n’en ressentait presque plus l’envie. Une minuscule voix dans la tête lui murmurait pourtant d’accomplir son devoir et de gagner Zaphias mais il l’entendit à peine. Tout lui paraissait si lointain…

--§--

Après s’être restauré avec Flynn, Yuri embrassa une dernière fois le blond avant de lui conseiller de s’endormir pour qu’il puisse se reposer, lui promettant encore plus de plaisirs à son réveil. Une fois que son invité plongea dans le plus profond des sommeils, le brun eut tout le loisir de le contempler en silence.

Parfait. Il avait bien fait de passer en force même s’il ne s’était pas aventuré trop loin. Il était conscient qu’une partie de Flynn lui résistait encore, qu’il lui restait suffisamment de force et de volonté pour changer d’avis et quitter l’île mais celles-ci s’étaient bien amoindries désormais. Il ne s’en était pas rendu compte mais il était en train de s’abandonner à l’extase du plaisir, exactement comme son compagnon… Et bientôt, il en oublierait même sa mission et le désir même de s’échapper du domaine, ce lieu béni des dieux…

Oui… après quelques jours sur l’île en sa compagnie, Flynn goûterait enfin au bonheur suprême… et serait entièrement à lui jusqu’à la fin de ses jours…

Après tout, tout le monde s’abandonne au plaisir sur l’île du Plaisir et nul n’y était jamais revenu…

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Eliandre : Après avoir exposé mon idée sur cette bêtise, ma chère collègue a décrété que j’avais besoin de vacances. Après tout, avec cette fic, je crois lui avoir prouvé que mon cerveau était gravement atteint… L’insolation sans doute…

eliandre: (Default)

Chapitre 4 : La cabane de la sorcière

Cette forêt dense et touffue à la silencieuse atmosphère étouffante, ces arbres… Cela devait être la forêt de Verdel qui n’était guère éloignée du quartier secret de Brave Vesperia, devina Yuri, mais la plupart des membres de l’organisation rebelle n’aimaient guère s’y enfoncer. La forêt de Verdel avait mauvaise réputation : elle grouillait de monstres et des rumeurs disaient qu’il arrivait toujours des accidents quand on s’enfonçait à l’intérieur ou racontait une sombre histoire de meurtres et de disparitions entre autres. Cependant, les rebelles de Brave Vesperia avaient érigé leur quartier général près de cette forêt en profitant justement de cette sinistre renommée. Ainsi, aucun chevalier de l’Ordre n’avait osé pointer le bout de leur nez dans ce coin et la localisation de la cachette de Brave Vesperia était demeurée inconnu de leurs ennemis jusqu’à présent.

En revanche, la forêt de Verdel était très étendue. On l’estimait à plusieurs centaines d’hectares et de cela, Yuri en était conscient. Il ne savait quelle direction le rapprocherait le plus du quartier général de Brave Vesperia mais heureusement, il avait Repede. Le seul souci, c’était la présence d’Estelle et le soleil qui ne tarderait pas à se coucher dans deux heures. Autant la présence de Repede n’était guère gênante – son fidèle compagnon canin avait l’habitude de ses transformations et dans le pire des cas, si le loup qu’il devenait se montrait agressif, il savait se défendre avec sa dague –, autant celle d’Estelle était problématique. Elle se trouvait dans un monde qui lui était inconnu, n’avait aucune expérience au combat et elle était encore sous le coup de l’émotion suite au décès de son père adoptif. Nul doute qu’elle risquerait de se blesser ou pire si elle faisait face à Yuri sous sa forme de loup. Néanmoins, ils avaient pour l’instant la chance de n’avoir rencontré aucun monstre ou animal sauvage et dangereux… quoique cela risquait de ne pas tarder avec la nuit… Heureusement, ils avaient Repede pour les guider. Grâce à son flair développé, il leur assurait une route sûre pour rejoindre Karol, Judith et le vieil homme mais combien de mètres ou de kilomètres les séparaient du quartier général de Brave Vesperia ? Cela, Yuri l’ignorait.

Il jeta un coup d’œil à Estelle qui suivait en silence, le visage sombre et fatigué. Le brun, par respect, lui avait accordé du silence pour qu’elle puisse faire son deuil mais il la surveillait discrètement. Elle aurait besoin tôt ou tard de réconfort pour surmonter cette épreuve. Et ils auraient, par la suite, nombre de détails à discuter, notamment comment s’adapter aux règles d’Akadia et surtout de la Prophétie où la jeune fille semblait avoir un grand rôle à jouer. L’ennui, c’était que seul Flynn en connaissait la teneur exacte et vu qu’il était entre les mains de l’Ordre actuellement, Yuri estima que l’explication pouvait attendre. Sa priorité était de délivrer cet idiot de blond qui avait eu la bêtise de se faire capturer. Toutefois, il devait d’abord s’occuper de la jeune Estelle, l’aider comme elle l’avait fait avec lui. Dans le même temps, en songeant à ses parents, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une pointe de culpabilité. S’il n’avait pas fait irruption chez Estelle, peut-être que monsieur Swan serait encore en vie…

Ils marchaient pendant une demi-heure quand tout à coup, Yuri remarqua que le pas d’Estelle avait ralenti.

« Fatiguée ? » demanda-t-il. « On peut marcher moins vite si tu préfères. »

Estelle s’efforçait de sourire mais c’était un sourire triste et il voyait bien qu’elle portait encore son chagrin au fond de son cœur.

« Oui, s’il te plaît. »

Ils reprirent plus calmement leur déplacement pendant quelques instants jusqu’à ce l’étudiante rompe le silence.

« Où allons-nous ? » interrogea-t-elle de sa voix douce.

Depuis son retour sur Akadia, Yuri ne s’était pas embarrassé d’évoquer les détails pratiques, ayant l’esprit trop préoccupé par divers problèmes. Il s’en voulut de cette négligence et voulut la réparer tout de suite.

« On va rejoindre le quartier général de Brave Vesperia dans un premier temps. Ensuite, il va falloir que je trouve un moyen de sauver un abruti qui a réussi à se fourrer dans les pires ennuis avec l’Ordre et son maudit chef ! » dit-il avec une pointe de haine sur ses trois derniers mots.

Il n’avait que des raisons de détester le Hiérophante mais il était inutile de les étaler devant la jeune femme aux cheveux roses.

« Tu parles de ton ami Flynn ? Hmm… Tu m’as dit que Judith, Karol et un "vieil homme" étaient tes compagnons mais tu sembles te préoccuper davantage pour ce Flynn depuis que tu as rencontré cet assassin à l’église. » constata Estelle.

Remarque fine et perspicace, Yuri devait l’admettre. Il est vrai qu’il partageait un lien privilégié avec le blond mais il ne trouvait pas le moment franchement approprié pour en parler.

« Je connais cet idiot depuis mon enfance contrairement aux autres. C’est tout. »

« C’est donc ton plus ancien compagnon… » commenta son interlocutrice sans vouloir s’étendre davantage sur ses pensées.

Chacun avait ses problèmes en tête. Ils continuèrent donc leur chemin en gardant le silence entre eux. De temps à autre, Yuri jetait un coup d’œil au ciel et à Estelle : il s’inquiétait à la fois des minutes qui passaient et de l’état psychologique de la jeune femme. Le ciel s’assombrissait. Et il savait qu’il devait prendre son temps pour réconforter au plus vite son ancienne guide mais il était pressé par ce même temps qui s’écoulait inexorablement. Une ambiance morose s’installait progressivement entre les deux compagnons de voyage jusqu’à ce que Repede relève la tête pour humer l’air avant d’aboyer brièvement à trois reprises. Puis son pas s’accéléra brutalement.

« Tu as trouvé quelque chose Repede ? » demanda son propriétaire.

L’animal confirma en jappant. Il se mit ensuite à courir sur un sentier en terre, coupant à travers les arbres, les vieilles souches, les branches et les brindilles, forçant les deux humains qui l’accompagnaient à en faire de même pour éviter qu’ils perdent sa trace.

Cette petite échappée ne fut pas vaine. Dix minutes à peine, Yuri comprit ce qu’avait découvert l’odorat développé de son compagnon canin. Il devait admettre qu’il ne s’attendait certainement pas à trouver une espèce de cabane délabrée dans cette espèce de trou perdu que constituait cette forêt à la sinistre réputation.

La construction de ce bâtiment semblait assez bancale aux yeux de Yuri. La porte lui semblait un peu de travers, les volets pas droits et même le toit de paille donnait une vilaine impression de s’affaisser sur sa base. La cabane était apparemment habitée car le brun apercevait une épaisse fumée sortir d’une cheminée mais l’entretien laissait quelque peu à désirer. Les petites vitres à carreaux étaient couvertes d’une épaisse poussière, les murs en bois donnaient l’impression qu’ils allaient se disloquer d’un instant à l’autre et sous le toit, Yuri avait découvert de grosses toiles d’araignées. De plus, la poulie du puits qui se trouvait juste devant la cabane était complètement rouillée et la corde pour remonter le seau d’eau en mauvais état. Sans compter l’apparence globale de l’habitation qui n’était absolument pas engageante du tout. S’il n’y avait pas eu la fumée de cheminée, Yuri l’aurait facilement qualifié de cabane abandonnée.

Accompagné d’Estelle, le brun fit le tour du bâtiment pendant que Repede reniflait quelque chose mais il ne vit rien d’anormal. Il tenta de frapper trois coups pour interpeller l’occupant des lieux mais personne ne répondit, ce qui contraria Yuri. Dans le pire des cas, il avait envisagé d’installer Estelle en haut des arbres pour la nuit. Au moins, elle aurait été en sécurité des animaux sauvages et de la plupart des monstres mais cela ne l’aurait pas protégé du froid. Cette cabane, si miteuse soit-elle, était une alternative plus intéressante à la première solution. Estelle aurait été à peu près correctement installée et au chaud pour sa première nuit à Akadia. Après avoir jeté un dernier coup d’œil aux alentours, tambouriné à plusieurs reprises d’un air impatienté à la porte, Yuri se décida pour une action plus radicale. A l’aide de la dague généreusement fournie par son loyal compagnon canin, il s’apprêtait à forcer la porte quand…

« Non mais ne te gêne surtout pas ! Dégage de la porte de ma maison, toi ! » hurla soudain une voix derrière lui.

Yuri eut à peine le temps de se retourner qu’il esquiva de justesse une boule de feu qui s’écrasa contre le battant de la porte. Lorsqu’il put reprendre son souffle, il put enfin faire face à la personne qui l’avait attaqué.

Devant lui, portant derrière son dos un gros sac de toile grossière contenant des herbes qu’elle avait vraisemblablement cueillies, se tenait une jeune fille aux cheveux châtain, d’environ quatorze ou quinze ans tout au plus. Ses yeux verts fixaient l’intrus avec une colère compréhensible. Pour ce qui était de ses habits, de ce qu’il apercevait, ils étaient couverts de boue et étaient assez miteux, à l’image de sa cabane et de sa longue tunique brune surmontée d’une capuche ou de ses bottes dépareillées. Sa main droite laissait entrevoir une mitaine noire jusqu’à sa paume se concentre à nouveau pour créer une seconde boule de feu.

« Tu m’expliques ce que tu essayais de faire en t’introduisant chez moi par effraction ou tu as besoin d’arguments plus persuasifs ? » gronda la propriétaire de la cabane.

Décidément, Yuri n’avait jamais de chance. La cabane aurait pu être une vieille cabane de bûcheron mais non : il fallait qu’elle appartienne à une jeune fille au caractère explosif, manipulatrice de mana et ayant une fâcheuse ressemblance à l’illustration typique de la sorcière telle qu’on la décrivait dans les livres pour enfants.

--§--

Prenant son temps pour admirer les lieux de l’Ordre emplis de leur puissance majestueuse, le haut magistrat Ragou s’avançait vers le Hall d’audience. Les gardes avaient annoncé sa venue et il n’avait plus qu’à patienter jusqu’à ce qu’il puisse rencontrer le Hiérophante. Il pouvait ainsi observer les immenses fenêtres en hauteur qui inondaient de lumière l’intérieur du Hall, les élégantes colonnes de marbre blanc, bref toute cette architecture qui inspirait le recueillement et la spiritualité.

Soudain, dans un coin isolé de la pièce, il entendit une sorte de grattement. Intrigué, il s’approcha de l’origine du bruit pour découvrir un surprenant spectacle. Enfermé dans une immense cage argentée – délicatement forgée et ornementée par le meilleur des orfèvres au vu de sa qualité –, un magnifique faucon pèlerin était en train d’étirer ses ailes vers le soleil. Parce qu’il s’intéressait à l’art de la fauconnerie, plus particulièrement aux prédateurs, Ragou pouvait affirmer que cet animal était exceptionnel dans son genre. Certes, le faucon pèlerin n’était pas aussi grand que le gerfaut, considéré comme le plus noble des rapaces après l’aigle mais ce faucon était véritablement remarquable. Il avait des yeux dorés au regard féroce, comme tous les oiseaux de proie mais c’était surtout par son plumage qu’il se distinguait des autres : son ventre était d’un blanc crème mêlé de gris pâle, ponctué par des petites stries noires tandis que son dos et ses ailes étaient d’un gris ardoisé qui tirait vers l’or, conférant à ce faucon un plumage unique et resplendissant car avec les rayons du soleil, ses plumes donnaient l’impression de scintiller d’une multitude de paillettes dorées.

Oui vraiment, ce faucon possédait une beauté exceptionnelle. Et il avait l’air intelligent, fin et racé, bref tout pour plaire pour le haut magistrat Ragou.

« Un très bel animal, n’est-ce pas ? » commenta soudain une voix derrière lui.

L’homme se retourna pour voir apparaître le Cardinal Garista qui redressait d’une main ses lunettes avec un petit sourire sur ses lèvres.

« Oui, je dois bien l’admettre. » répondit le magistrat d’un air pincé, quelque peu mécontent d’être interrompu dans son observation. « Il a un plumage extraordinaire qui est, par ailleurs, bien mis en valeur par cette immense cage en argent. Un habitacle approprié. »

« Il semble beaucoup vous intéresser. » remarqua le Cardinal.

Pendant que les deux hommes discutaient, le faucon les fixait d’un air mauvais tout en s’occupant avec la toilette de ses belles plumes mais il semblait hautain et indifférent à ce qu’ils disaient.

« Je me demandais s’il était possible de l’acquérir pour ma collection. Je suis prêt à y mettre un bon prix. L’Ordre pourrait voir cela comme… une généreuse donation de ma part. »

Garista eut un sourire amusé.

« L’Ordre est touché par votre sollicitude mais hélas, je crains de devoir décliner votre offre si alléchante soit-elle. » répondit-il en s’inclinant respectueusement devant le haut magistrat. « Il s’agit du faucon préféré de notre Hiérophante et je crains qu’il ne veuille s’en séparer. Cet animal lui est très précieux et c’est très certainement l’une des acquisitions dont il est le plus fier. Il l’a d’ailleurs fait amener dans le Hall pour s’en occuper personnellement mais d’autres tâches ont dû appeler son attention. »

Ragou comprit alors que peu importe le prix qu’il y mettrait, le Hiérophante refuserait de lui céder son rapace favori. Il abandonna donc l’idée de l’obtenir.

« C’est vraiment regrettable mais je comprends pourquoi son Excellence soit si attaché à ce faucon. Ses plumes sont extraordinaires. »

« N’approchez pas votre main de cette cage ! » s’écria brusquement le Cardinal en voyant le geste du haut magistrat.

L’avertissement fut entendu juste à temps. Ragou avait glissé ses doigts à travers les interstices de la cage pour caresser la tête du rapace mais au même moment, celui-ci tenta de l’attaquer d’un violent coup de bec. Le magistrat retira in extremis sa main de la cage avant que le faucon pèlerin puisse l’atteindre. Ce dernier, frustré par son échec, se mit à huir bruyamment.

« Il… Il semble encore sauvage. » dit l’invité de l’Ordre en se remettant de son choc initial.

« Oui, il est plutôt du genre récalcitrant. Son éducation est encore en cours. Je vais appeler quelqu’un pour le ramener. »

Le Cardinal fit signe à l’un des gardes présent dans le Hall qui appela alors un de ses camarades et tous deux commencèrent à se concentrer sur leur nouvelle tâche.

« Veuillez maintenant me suivre, haut magistrat Ragou. » s’inclina Garista. « Son Excellence m’a chargé de vous trouver et de vous emmener à son bureau où il vous recevra pour discuter des détails de sa prochaine visite. Comme il est tard et que les derniers rayons du soleil nous quitteront bientôt, son Excellence vous invite à son dîner et a fait préparer une chambre à votre attention pour cette nuit. »

« Son Excellence me fait déjà trop d’honneur en accordant à ma ville de Noridhim l’immense privilège de sa présence pour le festival. Je ne peux abuser de sa gentillesse. J’accepte le dîner avec plaisir mais je ne puis rester plus que nécessaire. Des devoirs urgents m’appellent dès les premières heures du jour pour demain. »

« Oh, c’est regrettable mais notre Hiérophante comprendra, soyez sans crainte. »

C’est ainsi que le haut magistrat Ragou, précédé de son guide, quitta le Hall d’audience pendant que des gardes soulevaient l’immense cage en argent retenant un faucon pèlerin qui toisait ses deux admirateurs d’un œil torve.

--§--

« Je cherche un abri pour la nuit pour quelqu’un. Ça te va comme explication ? » rétorqua Yuri à son interlocutrice.

Il observa la propriétaire de la cabane faire une drôle de moue plutôt dubitative. Elle était encore sur ses gardes, n’ayant pas dématérialisé sa boule de feu.

« Quelqu’un ? Ce n’est donc pas pour toi ? C’est pour qui ? » interrogea-t-elle.

Yuri ne put répondre car au même instant, Repede surgit devant lui accompagné d’Estelle qui accourait en trottinant.

« Pour elle, si c’est possible. » présenta-t-il en la désignant du menton.

Avec un regard suspicieux, la jeune fille aux cheveux châtain se tourna vers l’étudiante en littérature. Au vu de son expression, le rebelle de Brave Vesperia comprit rapidement que ça n’allait pas. Un simple coup d’œil était plus suffisant pour constater qu’Estelle détonnait avec ses vêtements trop différents de ceux d’Akadia, sans compter ses cheveux roses. Lentement, il rapprocha sa main gauche de la garde de son sabre. Peut-être qu’un affrontement risquait d’être inévitable.

Ce qui effectivement ne tarda guère quand deux boules de feu foncèrent droit sur lui, explosant près de lui. Sans aucune hésitation, Yuri tira son sabre et s’interposa entre elle et Estelle pour protéger cette dernière de cette soupe-au-lait de manipulatrice de mana.

« Reste en arrière Estelle ! » ordonna-t-il. « Non mais ça ne va pas d’attaquer sans raison ! » ajouta-t-il à l’adresse de la propriétaire de la cabane.

« Je ne sais ni comment ni pourquoi mais tu es forcément lié à l’Ordre pour avoir ramené une habitante de l’autre monde ! » cria la fille aux cheveux châtain. « Je ne veux pas avoir affaire aux chiens de l’Ordre alors du balai ! »

Si Yuri fut dans un premier temps surpris par cette rage soudaine, il réalisa aussi rapidement quelque chose en entendant cette déclaration.

« Une minute ! Comment sais-tu pour l’existence de l’autre monde ? Seul l’Ordre est au courant de ça et même au sein de l’Ordre, il y en a qu’une poignée qui le sait. »

A ses paroles, son interlocutrice se mordit les lèvres, consciente d’avoir commis une erreur à cet instant précis.

« Ça, ce ne sont pas tes affaires ! » répliqua-t-elle.

Yuri n’eut besoin de la contempler que pendant une dizaine de secondes pour deviner la vérité.

« Tu étais autrefois un membre de l’Ordre, peut-être même un mage n’est-ce pas ? » questionna-t-il.

Il vit la mâchoire de celle aux cheveux châtain se crisper, ce qui lui fit penser que son affirmation devait être exacte. Elle paraissait de plus en plus mécontente ce qui se matérialisa quand des éclairs commencèrent à jaillir du bout de ses doigts. Au début, elle ne cherchait qu’à faire fuir des intrus mais le brun sentit que sa résolution avait changé. Cette fois, elle voulait sérieusement se battre.

« Là, tu commences vraiment à m’agacer ! Tu aboies trop pour un chien de l’Ordre ! » s’écria-t-elle en lui lançant un éclair.

Le brun réussit à esquiver l’attaque en se baissant et fit tournoyer sa lame. Il n’était jamais contre une bagarre mais son intuition lui disait qu’il réglerait plus rapidement ce gros malentendu en gardant son sang-froid.

« Moi, un chien de l’Ordre ? Je te mets au défi de trouver quelqu’un qui déteste plus cette organisation que moi ! » riposta-t-il. « Et je me trompe peut-être mais j’ai l’impression que je ne suis pas le seul à éprouver des griefs contre l’Ordre. »

En écoutant ses mots, son adversaire écarquilla brièvement ses yeux verts avant de stopper ses éclairs, cessant ainsi l’utilisation de magie. Toutefois, son regard demeurait méfiant et elle n’avait pas baissé sa garde. Elle avait gardé sa paume ouverte devant elle, le bras levé, prête à attaquer de nouveau si cela s’avérait nécessaire.

« Toi… tu n’es pas un membre de l’Ordre… » réalisa-t-elle.

« Bien sûr que non. Je ne fais pas partie de ces abrutis. J’appartiens à une organisation de rebelles. »

La mage parut réfléchir quelques minutes avant de dévisager longuement Estelle qui parut gêner sous le poids de son regard puisqu’elle baissa ses yeux. Yuri constata néanmoins que celle aux cheveux châtain semblait très intéressée par les cheveux roses de sa camarade d’infortune. Elle aussi devait avoir entendu les rumeurs et les légendes sur les êtres aux cheveux roses…

« C’est quoi ton nom ? » demanda-t-elle en reportant son attention sur Yuri.

« Yuri, Yuri Lowell. Mon compagnon à quatre pattes se nomme Repede. »

« Et je suis Estelle Swan. » dit l’étudiante en littérature d’une voix timide, intervenant ainsi pour la première fois dans la conversation. 

« Tu viens bien de l’autre monde ? » interrogea la mage dont le ton trahissait une certaine curiosité propre aux personnes de science.

« Avant de poser les questions, le minimum serait que tu te présentes pour qu’elle sache à qui elle a affaire. » coupa Yuri, ce qui énerva la propriétaire de la cabane au vu de la moue qu’elle tirait.

« Rita Mordio. » répondit-elle de mauvaise grâce.

« J’étais en train de me demander ce que faisait un ancien mage de l’Ordre dans un tel coin paumé, isolé du monde. » poursuivit le brun. « Et au vu de ton précédent accueil, j’en conclus que tu n’as pas quitté l’Ordre dans les meilleurs termes. Tu t’es terrée dans cette cabane située dans une forêt redoutée pour te cacher de l’Ordre. Je me trompe ? »

« En partie. C’était aussi le seul lieu où je pouvais continuer mes recherches sans attirer l’attention des autres. » admit Rita en laissant pointer sa mauvaise humeur.

Un silence s’installa pendant quelques secondes. Repede s’était approché et humait prudemment la nouvelle venue mais l’attention de cette dernière se portait sur Yuri qu’elle observa plus attentivement que lors de son premier examen. Un éclair de compréhension apparut dans ses yeux verts.

« Attends un peu toi ! Tu es sous l’emprise de quelque chose ! Un puissant sort ou une malédiction ! » déclara-t-elle.

Cette fois, ce fut au tour de Yuri d’être surpris. La malédiction qui l’emprisonnait était effectivement puissante mais très peu parmi tous les utilisateurs de mana auraient pu la détecter d’un simple coup d’œil comme Rita venait de le faire. Pour s’en être aperçu aussi rapidement, cette fille devait avoir un niveau à peu près équivalent à celui de Garista, estimait le rebelle. Et le Cardinal était sans doute l’un des meilleurs manipulateurs de mana au sein de l’Ordre !

« Tu n’es pas n’importe qui… » commença Yuri mais soudain, il ressentit une vive douleur si intense qu’elle lui plia le dos.

Au même moment, Repede s’écarta de Rita et se mit à aboyer d’un ton pressant.

« Hé mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? » s’écria la mage aux cheveux châtain, détestant ne pas comprendre ce qui était en train de se passer. 

« Tout le monde dans la cabane ! Ou je ne réponds plus de rien ! » hurla Yuri dont la voix trahissait une réelle panique.

Quelle erreur ! A cause de sa rencontre avec Rita, il avait oublié le temps qui s’écoulait et bien que les arbres dissimulaient l’horizon, il devina aisément que le soleil était en train de disparaître et que la nuit arrivait inexorablement…

« Oh non, Yuri est en train de se changer en loup ! » comprit Estelle. « Vite Rita, nous devons entrer dans ta maison ! »

Elle se dirigeait déjà vers la porte mais celle aux cheveux châtain fut plus lente à réagir, perdant de précieuses secondes.

« C’est un peu me forcer la main ! » râla la mage en fouillant à la hâte ses poches à la recherche de la clef de sa maison. « Dans d’autres circonstances… »

Un hurlement sauvage l’interrompit brutalement. Les deux jeunes filles étaient juste devant l’entrée de la maison mais la porte était encore close. Rita prit le risque de jeter un coup d’œil derrière elle et elle manqua de sursauter lorsqu’elle découvrit ce qui était advenu de Yuri.

A la place du brun, elle aperçut un énorme loup noir qui la toisait d’un air féroce, oreilles et queue dressées, gueule ouverte et crocs prêts à mordre. Ce qui était plutôt mauvais signe. Pour avoir vécu suffisamment de temps dans la forêt de Verdel, Rita savait que l’animal présentait toutes les caractéristiques d’un prédateur prêt à attaquer une proie. En l’occurrence, Estelle et elle… Pas bon du tout…

Heureusement, elle venait de mettre la main sur la lourde clef de sa porte. Mais il fallait maintenant gagner du temps pour pouvoir la tourner dans la serrure. Normalement, une mage hautement qualifiée comme Rita n’aurait jamais eu peur d’un simple loup mais elle devait reconnaître qu’avec sa fourrure d’un noir ténébreux, ses yeux dorés lui donnant une expression cruelle et sa taille inhabituelle, Yuri était vraiment effrayant dans sa forme animale. Toutefois, la mage ne céda pas à la panique. Elle remonta ses manches et donna la clef à Estelle.

« Ouvre vite la porte. Je me charge de lui pendant que tu t’en occupes ! Viens par ici sale bête ! » cria-t-elle.

Au moment où le loup s’apprêta à s’élancer et à bondir, Rita décocha une boule de feu qui atterrit pile devant les pattes du loup, stoppant ainsi net sa course, avant qu’il se mette à gronder de fureur. Ce fut le temps nécessaire pour qu’Estelle ouvre la porte et que les deux jeunes filles et Repede se précipitent à l’intérieur de la cabane avant de refermer l’entrée juste à temps, claquant le battant au nez de Yuri qui s’y cogna lourdement, l’assommant partiellement. Il tenta par la suite de pousser et de gratter avec ses griffes le bois de la porte mais celle-ci était trop épaisse pour être forcée ainsi. Il fut contraint de renoncer et après plusieurs minutes où chacune à l’intérieur de la cabane retenait sa respiration, elles furent soulagées d’entendre le loup s’éloigner de l’habitation.

Enfin en sécurité…

--§--

« Tu peux prendre un peu d’eau chaude si tu en as besoin. » dit Rita d’un ton bourru. « Prends une de mes tasses et sers-toi. Par contre, évite de toucher à mes livres. Je vais rallumer le feu pour que tu puisses te réchauffer. »

Pendant que la mage jetait quelques bûches dans sa cheminée, Estelle contemplait l’intérieur de la maison. Plutôt désordonnée, un vrai fouillis indescriptible : une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Sans aucun ordre apparent se mêlaient des piles de grimoires à la couverture de cuir éparpillés dans toute la cabane, des dizaines de pots en terre cuite contenant des poudres ou des plantes séchées, divers récipients de formes étranges tels des alambics, des ballons, des éprouvettes ou des tuyaux en forme de spirale, des pilons et des mortiers en vrac, des tuniques ou des chaussettes jetées un peu partout sur les livres, les tabourets et les tables entre autres. Dans un coin, Rita avait entreposé du bois, non loin de la cheminée dont les alentours immédiats étaient envahis par divers objets hétéroclites en équilibre précaire qui menaçaient de tomber dans l’âtre. Estelle apercevait également une sorte de hamac qui devait servir de lit, une armoire en bois massif qui aurait dû contenir ses vêtements – mais la mage avait détourné son usage en y entreposant des feuilles et de longs parchemins roulés contenant ses notes écrites – et un petit placard près d’une bassine d’eau sale vaguement couverte par une plaque de grill, qui devait plus ou moins correspondre au coin cuisine. La cabane avait un espace réduit et il était impossible de se déplacer sans marcher sur quelque chose. Ce qui ne semblait pas déranger outre mesure Rita qui était en train de se débarrasser de sa longue tunique élimée.

La mage portait un ensemble assez hétéroclite comprenant une tunique courte rouge avec de larges manches noires et des poches, une longue chaussette blanche qui lui couvrait la jambe et une autre plus courte en noir ainsi que deux chaussures d’aspect disparate : une botte courte sombre et une autre rouge rayée de jaune. Elle avait divers accessoires comme cette ceinture qui lui serrait la taille, ce ruban safran noué à son bras ou sa paire de lunettes ressemblant à celles des premiers aviateurs accrochée sur sa tête. Et puis elle portait sur elle de nombreux objets tels une loupe, un carnet, des crayons ou une petite plume blanche cassée. L’habillement original de Rita reflétait assez le désordre ambiant de sa maison…

Estelle était en train de servir de l’eau chaude dans deux tasses ébréchées lorsqu’elle aperçut la mage à quatre pattes devant son placard, qu’elle fouillait frénétiquement à la recherche de quelque chose.

« Rita, tu veux que je t’aide ? » proposa-t-elle.

« Humph ! Je regardais si on avait de quoi manger pour ce soir. Avec l’autre énergumène changé en loup qui rôde près de ma maison, je pense qu’on restera coincées un bon moment. Elles durent longtemps ses transformations ? »

« De ce que j’ai observé, Yuri reprend toujours sa forme humaine à l’aube. » répondit l’étudiante.

« Bon, je suppose que tout reviendra à la normale demain matin. »

Rita réussit à extirper de son fouillis une poêle, de la viande séchée, quelques œufs et un bocal contenant des baies sauvages. Estelle devina que la jeune fille était loin d’être un cordon bleu au vu de la façon dont elle jetait les aliments sur la poêle sans se soucier si les goûts étaient compatibles.

« Attends, je vais t’aider pour le repas. » intervint-elle.

L’étudiante avait souvent aidé ses parents adoptifs à faire la cuisine. Elle réussit à dénicher un couteau et l’aiguisa du mieux qu’elle le put avant de découper la viande en tranches. Puis ayant repéré quelques navets sauvages dans le garde-manger de Rita, elle les éplucha soigneusement, les coupa en dés avant de les jeter à la poêle. Cela aurait été mieux si elle avait eu de l’huile ou du beurre pour les faire sauter mais manger ne semblait pas la préoccupation majeure de la mage. Avec le grill et le feu de cheminée, Estelle réussit à préparer un repas correct. Certes, les œufs et la viande n’étaient pas cuits à la perfection – tantôt trop crus, tantôt carbonisés par endroits – et les navets manquaient de saveur mais lorsque Rita prit son assiette et avala sa première bouchée, elle décréta qu’il s’agissait sans aucun doute de son meilleur repas depuis plusieurs mois et elle ne put s’empêcher de prendre plusieurs bouchées successives.

« C’est vraiment bon. » félicita Rita la bouche pleine. « Tu n’es pas mauvaise du tout… Estelle. C’est bien ça ton prénom ? »

« Oui mais ce n’est rien. C’est tout ce que je pouvais faire pour te remercier de m’abriter pour cette nuit. »

En mangeant, Estelle ne pouvait s’empêcher de songer à tout ce qui lui était arrivée depuis sa rencontre avec Yuri, en particulier cette journée. Tout s’était passé si vite ! Il y avait eu tellement d’événements qu’elle avait du mal à faire la part des choses. Elle avait peine à réaliser que ses pieds foulaient un autre monde, une autre Terre. Elle se trouvait à Akadia, le monde de Yuri si différent du sien et elle se sentait dépaysée. Elle chercha Repede du regard. L’animal était couché aux pieds de Rita, mordillant sa pipe en fermant son œil valide. Apparemment, en dépit de ce que disait Yuri, Repede semblait avoir certaines préférences dans les personnes qu’il rencontrait…

Puis elle se remémora l’événement le plus tragique de la journée : la mort de son père adoptif. Oh pourquoi Seigneur, pourquoi la Faucheuse l’avait donc frappé ? Lui qui était si bon et généreux. Elle n’avait même pas eu le temps de lui faire ses adieux, de faire son deuil pour passer à autre chose. Et sa mère ? Comment allait-elle ? Comment allait-elle réagir avec sa disparition quand elle reprendrait conscience ?

Pourquoi s’était-elle retrouvée embarquée dans une telle histoire qui la dépassait ?

Rita dut sentir que quelque chose la tracassait car elle demanda avec une expression neutre :

« Comment t’es-tu retrouvée dans ce monde ? »

« Après qu’un assassin a tué mon père, j’y ai été traînée de force. On ne peut pas dire que j’ai vraiment eu le choix… C’est mon premier jour et je n’ai pas commencé mon séjour sous les meilleurs auspices. » murmura Estelle.

« Je vois… » dit Rita qui parut sympathiser à sa cause en apprenant le décès de son parent. « C’est cet idiot de maudit qui t’a traîné ici ? J’aurais deux mots à lui dire demain lorsqu’il aura repris sa forme humaine ! »

Estelle ne répondit pas. Rita semblait vouloir ajouter quelque chose d’autre avant de se raviser et de baisser le regard en direction de son assiette, une mine morose sur le visage. Estelle reprit néanmoins la conversation : elle voulait en savoir plus sur l’ancienne mage de l’Ordre. Le silence l’enfermait dans des souvenirs pénibles et au moins, quand elle parlait, elle ne remuait pas de sombres pensées au sujet de son père.

« Dis-moi Rita, cela fait longtemps que tu vis seule dans cette maison ? »

« Depuis que j’ai quitté l’Ordre. Je me suis réfugiée ici car je savais qu’on ne me trouverait pas. Au moins ici, je n’ai pas à subir son sourire plein d’autosatisfaction. » répondit-elle en faisant une grimace.

Elle parlait visiblement de l’une de ses connaissances qui ne lui évoquait pas de bons souvenirs mais Estelle ne voyait pas de qui il s’agissait.

« Mais tu ne te sens pas seule ? N’as-tu pas de famille ou d’amis ? » interrogea l’étudiante.

« Je n’ai jamais connu mes parents. Quant aux amis… on ne peut pas vraiment dire que j’en ai. Mes collègues mages n’appréciaient pas mes idées "hérétiques" comme ils disaient. Personne d’ailleurs et tout le monde me le faisait bien comprendre d’une manière que je n’ai pas appréciée. Quoique… peut-être que… mais je doute de le revoir… C’était le seul type un minimum décent pourtant… »

Une nouvelle fois, Estelle ne voyait pas de qui elle parlait mais soudain, un bâillement échappa de ses lèvres. Rita l’examina d’un œil circonspect.

« Toi, tu m’as l’air fatiguée. Tu ferais mieux de dormir. Tu n’as qu’à prendre mon hamac. J’ai des recherches à faire de toute façon alors je préfère que tu ne sois pas entre mes pattes. Mais faudra pas te plaindre du bruit ! »

Après avoir ramassé, lavé et essuyé la vaisselle puis remercié la mage pour son hospitalité, Estelle s’allongea, se calfeutra dans le hamac et ferma ses paupières pendant que Rita était en train de fouiller ses étagères à la recherche de certains volumes…

--§--

« Que dis-tu ? Il a failli s’évader ? »

« Les chevaliers qui s’occupaient de lui se sont relâchés et se sont montrés négligents. Je vous promets que des sanctions seront prises contre eux. Il a également profité du fait que nous recevions le haut magistrat Ragou. Tout le monde avait plus son attention sur notre invité que sur d’éventuels dysfonctionnements qui sortaient de l’ordinaire. Nous avons eu de la chance qu’une jeune recrue l’ait aperçu et qu’elle se soit doutée de quelque chose avant de donner rapidement l’alerte. Nous l’avons rattrapé à temps. »

« Tant mieux. Où est-il à présent ? »

« J’ai ordonné qu’il soit conduit à votre antichambre. J’ai pensé que vous voudriez le voir en personne après sa tentative d’évasion. »

« Il est vrai que j’ai hâte de retrouver ce garçon après toutes ces années. Plus de deux ans, n’est-ce pas ? Amène-le dans ma chambre Garista. Je pense qu’il est grand temps de lui offrir un bon accueil pour fêter son retour… »

--§--

Non ! Comment avait-il pu échouer si près du but ? Comment avait-il pu rater une chance pareille ? Si ce jeune chevalier n’avait pas donné l’alerte, la garde rapprochée du Hiérophante ne lui aurait pas mis la main dessus. Il aurait réussi à s’enfuir ! Mais désormais, tous ses espoirs étaient réduits à néant. On allait redoubler de vigilance dans sa surveillance. Une telle occasion ne se représenterait jamais deux fois.

Trois chevaliers le traînaient de force à présent vers une destination qu’eux seuls connaissaient en dépit de sa résistance. Il eut toutefois un haut-le-cœur quand il reconnut l’endroit où on l’emmenait : l’antichambre du Hiérophante. Ce qui signifiait qu’une chose : il allait le revoir…

Il frémit intérieurement. Il n’était pas un lâche mais c’était un face-à-face qu’il redoutait après toutes ces années…

Lorsqu’il pénétra dans l’antichambre, il ne fut guère surpris d’apercevoir le Cardinal Garista qui arborait un sourire satisfait en le voyant poings liés et maîtrisé par les hommes armés de l’Ordre. Il ne put s’empêcher de lui jeter un regard haineux.

« Manifestement, il semble que vous n’ayez pas profité du temps que l’on vous a accordé pour réfléchir à votre trahison. Dommage. Il aurait tellement été plus préférable que vous commenciez à vous repentir de vos récentes actions. » commenta Garista en le toisant du regard.

Il dédaigna répondre mais les geôliers, mécontents de son comportement, le forcèrent à s’agenouiller et à baisser la tête devant le Cardinal. Comme il opposait de la résistance, on lui donna un violent coup de pied derrière, le contraignant à obéir.

« Cela suffit. » commanda Garista. « Détachez-le et restez ici. Son Excellence souhaite le voir seul. »

Il se tourna ensuite vers lui.

« J’espère que vous comprenez ce que cela signifie Flynn. Toute tentative de votre part serait inconsidérée. Oubliez toute envie de fuir, c’est inutile. Vous ne parviendrez pas à vous échapper. Entrez sans faire d’histoire à présent. Le Hiérophante vous attend. »

Le blond obtempéra. Il n’avait vraiment pas le choix. Et puis comme le disait Garista, il fallait être stupide, fou ou inconsidéré pour essayer quoi que ce soit en présence du Hiérophante de l’Ordre. Ou s’appeler Zagi mais ceci était une autre histoire…

Il pénétra dans la chambre. Celle-ci n’avait guère changé depuis sa dernière visite avec ses murs immaculés drapés de rideaux rouges et or pour donner une impression de chaleur ou cet immense tapis aux motifs floraux de forme circulaire qui évitait de marcher sur un sol froid. Flynn reconnut le petit bureau personnel en bois de cerisier du Hiérophante quand il voulait travailler sur une tâche de longue haleine, un minuscule placard contenant divers préparations médicinales et quelques bons vins, le lit en chêne massif, la bibliothèque refermant sa collection privée, la cheminée où il entrevoyait les divers symboles de spiritualité religieuse en bas-reliefs ainsi que l’autel encadré par deux cierges blancs et un encensoir près duquel le Hiérophante était en train d’offrir ses prières.

« Gloire à toi Seigneur Zehaal, maître de la Lumière. Permets à ton humble serviteur d’offrir sa dévotion et de te remercier pour ce jour. »

Alors le voilà. Il n’avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Ses cheveux gris, ce visage marqué à l’expression sévère toujours aussi charismatique, ses gestes qui pouvaient se montrer tantôt maniérés, tantôt brusques et décidés. Il portait toujours sa longue tunique blanche où se mêlaient le rouge et l’or, habit simple qui semblait pourtant luxueux tant les couleurs étaient chatoyantes et fraîches. Sans doute sentit-il le poids de son regard céruléen car soudain, il se tourna vers lui, le fixant avec une expression dure. Flynn se figea. A l’inverse de Yuri qui ne dissimulait pas sa haine, ses sentiments à lui étaient beaucoup plus contrastés et incertains envers le chef suprême de l’Ordre. De l’amertume entremêlée de restes d’affection et d’admiration, voilà ce qui pouvait décrire le mieux ce qu’il ressentait.

Car l’homme qui se tenait devant lui, le chef de l’organisation contre laquelle il luttait depuis qu’il avait déserté les rangs de l’Ordre… était aussi l’homme qui l’avait plus ou moins élevé, qui lui avait appris tout ce qu’il savait et dont il était autrefois l’élève favori…

Après plus de deux ans d’absence, il se retrouvait de nouveau face à Alexei Dinoia, l’actuel Hiérophante de l’Ordre…

« Bonsoir Flynn, cela faisait longtemps. Je suis content de te revoir après toutes ces années. Comment te portes-tu ? Je me suis souvent inquiété pour toi. » demanda le Hiérophante d’une voix affable.

Mais le blond garda le silence.

« Tu m’as néanmoins l’air en bonne santé après cette longue errance dans le monde avec ce cher Yuri. » poursuivit Alexei. « Je suis heureux que tu aies enfin décidé de rentrer. »

Puis sa voix se fit plus dure.

« Par contre, je ne sais si je dois te complimenter ou te punir pour cette stupide tentative de fuite que tu viens de faire quelques heures plus tôt même si je dois reconnaître que tu as su tirer parti des circonstances et de ton ingéniosité ! A croire que l’obstination de Yuri Lowell a déteint sur toi ! »

« Ne parlez pas ainsi de lui ! » répliqua Flynn avec colère.

Il y eut un moment de silence. Puis le Hiérophante reprit la conversation.

« Je te l’avouerai Flynn que j’ai été très déçu et affecté par ta trahison quand tu as quitté l’Ordre comme un vulgaire déserteur. Tu as été mon meilleur élève et en terme de talent, il n’y a quasiment personne qui ne t’égale parmi nos plus récentes recrues. Cet imbécile de Cumore a beau dire mais il ne t’arrive pas à la cheville ! Comment as-tu trahir l’Ordre qui était comme ta famille, tes camarades qui étaient comme des frères ? Comment as-tu pu trahir leur confiance, comment as-tu pu me trahir ? »

« Non, vous m’avez trahi le premier en me cachant vos véritables intentions ! Je vous vouais une immense admiration et vous m’avez trahi quand vous avez fait semblant d’accepter ma décision de ne pas prononcer mes vœux ! » répliqua Flynn. « Et après, Yuri… » ajouta-t-il avant de changer le cours de ses paroles. « Peu m’importe ce que vous m’infligez, je l’ai sans doute mérité. Mais Yuri n’était pas obligé de subir tout ça ! »

« Il t’a détourné de la voie de l’Ordre ! N’est-ce pas un grave péché de sa part qu’il doit expier ? » tonna Alexei avant de reprendre d’un ton plus calme. « Cela étant dit, comment se porte-t-il, ce cher Yuri ? Bien, je l’espère. Quoique d’après les dernières nouvelles que j’ai obtenues, il aurait reçu une vilaine blessure au ventre… »

Flynn pâlit lorsqu’il entendit les mots du Hiérophante avant de s’effondrer par terre. Ô Zehaal, pourvu que Yuri…

« Oh ? Ai-je touché un point sensible ? » remarqua faussement son ancien mentor avant de se rapprocher de lui. « Tes sentiments pour lui étaient donc si forts ? Si tu l’aimais vraiment, tu aurais toi-même mis fin à ses souffrances Flynn. Tu sais ce que tu aurais dû faire, ce que tu peux encore faire. »

Mais le blond se montra incapable de répondre ou de réagir. Alexei se baissa alors et en profita pour l’envelopper dans ses bras comme auparavant pendant son enfance, lorsqu’il était encore un petit garçon.

« Flynn, mon pauvre enfant égaré… » murmura le Hiérophante à son oreille. « Ne t’inquiète pas, je te sauverai de ses griffes ensorcelantes. Tu sais que je t’accueillerai toujours à bras ouverts, si lourds soient tes péchés. Une fois tes fautes expiées, tu pourras reprendre ta vie au sein de l’Ordre, prier et dédier ta vie à Zehaal en restant auprès de moi comme tu l’as toujours souhaité. Et alors, tu redeviendras un gentil garçon obéissant comme tu l’as toujours été avant que tu ne croises le chemin de ce Yuri Lowell. »

Lorsqu’il entendit les derniers mots d’Alexei, Flynn se senti envahi par une immense lassitude et une forte envie de dormir avant qu’il réalise trop tard que son ancien mentor avait profité de leur contact rapproché pour lui jeter un sort. Au moment même où il songea à réagir, ses paupières se refermèrent brutalement et il perdit aussitôt conscience…

--§--

« Je vous l’avais dit qu’il ne reviendrait jamais de son plein gré dans l’Ordre. Ce n’était pourtant pas une mauvaise idée d’essayer de réveiller les vieux souvenirs heureux mais j’aurais été surpris s’il était revenu aussi promptement à cause de ça. »

« Oui, tu avais raison. Il est vraiment trop obstiné. J’aurais préféré qu’il se joigne de lui-même à nos idéaux mais c’était vraiment une utopie que d’espérer cela. Ramène-le dans sa prison et cette fois, qu’il ne s’échappe pas ! Après tout, tu sais très bien que ce garçon est essentiel à nos plans… »

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Note : Oui, il a tardé… Voilà enfin le chapitre 3 !


Chapitre 3 : Départ précipité

Le croassement matinal d’un corbeau fut la cause de l’éveil précoce d’Estelle. Ouvrant à grand-peine ses yeux engourdis par le sommeil, la jeune femme put constater de sa fenêtre que l’aube pointait à l’horizon. Recroquevillé dans un coin, Repede continuait à dormir comme un bienheureux, se préoccupant nullement de son intrusion dans la chambre de l’étudiante. Cette dernière s’étira puis se leva, s’efforçant de se remémorer pourquoi elle s’était endormie toute habillée.

Les événements commençaient progressivement à lui revenir en mémoire. L’attaque de cet assassin psychopathe aux cheveux bicolores – son nom était Zagi si elle se souvenait bien –, le combat entre lui et Yuri, la fuite précipitée, le début de la métamorphose en loup et… la séquestration de Yuri dans la cave ! A cette heure, il devait avoir récupéré sa forme humaine.

Soudainement plus réveillée, elle se recoiffa à la hâte en passant sa main dans ses cheveux et se hâta vers la cave où elle prit néanmoins la précaution de tapoter doucement contre la porte avant de l’ouvrir :

« Yuri ! Yuri, tu es réveillé ? C’est moi, Estelle. » dit l’étudiante à voix basse.

Pendant un court instant, il n’y eut aucune réaction. Puis brusquement, la jeune femme entendit et vit qu’on tambourinait vivement la porte de l’intérieur. Dans le même temps, la voix de Yuri s’élevait :

« Estelle ? Fais-moi vite sortir d’ici ! »

La jeune Swan ne put s’empêcher de constater une sorte d’impatience désespérée dans le ton de cet étranger d’un autre monde. Sans doute les événements de la veille y étaient pour quelque chose. Elle se dépêcha donc d’ouvrir la porte de la cave.

--§--

A peine Yuri avait-il repris sa conscience humaine puis s’être remémoré les derniers incidents avec Zagi qu’il se redressa en vitesse avant de lâcher une grimace de douleur. Le sol de la cave était dur – ce qui avait rendu son sommeil peu confortable et agréable –, encombré par un ensemble d’objets hétéroclites de tailles diverses que le brun ne cessait de heurter sans le vouloir car la lumière était absente dans cette pièce et il était comme aveugle dans cette obscurité. Mais il ne s’attarda guère sur son sort. Non, il avait plus urgent à faire désormais. C’était décidé : il retournerait au plus vite dans son monde, aujourd’hui même dans l’idéal et il prendrait la première personne capable d’utiliser le mana qu’elle soit consentante ou non, quitte à la traîner de force ou à l’assommer avec la garde de son katana ou un bon coup de poing si besoin pour qu’elle réalise cette maudite Prophétie. Car non seulement il avait l’Ordre et ce cinglé de Zagi collés à ses trousses mais le pire, c’était que Flynn avait été fait prisonnier par cette fichue organisation. Ce qui signifiait qu’il subissait toutes les punitions qu’on lui infligeait, supporter la présence venimeuse et nauséabonde de Garista ou de Cumore et être entre les mains de cet homme, celui que Yuri ne pouvait s’empêcher de haïr par-dessus tout. Lui, le responsable de tout ce chaos, qu’allait-il faire maintenant qu’il avait Flynn en son pouvoir ? Hors de question de lui laisser le blond ! Il allait le lui reprendre, dusse-t-il être contraint de démolir le quartier général de l’Ordre jusqu’à la dernière pierre s’il le fallait ! Jamais il n’aurait dû quitter Flynn ou même être d’accord avec ce plan. Il eut un pincement au cœur en songeant au sort actuel de celui aux yeux azur. Souffrait-il, était-il malmené par ses tortionnaires ? Il était également inquiet pour Judith, Karol et les autres rebelles de Brave Vesperia : que leur était-il arrivé après son départ pour le monde d’Estelle ?

Il entendit alors la voix de la jeune femme, ce qui l’autorisa à se frayer un chemin jusqu’au petit escalier – dans le noir, il trébucha assez violemment contre les marches –, le monta à quatre pattes avant de tambouriner contre la porte. Estelle ne tarda pas à lui ouvrir la porte mais à peine ses yeux gris commencèrent-ils à s’acclimater aux lueurs de l’aurore qu’il eut un violent choc en constatant un changement physique frappant chez sa jeune guide de ce monde étrange : ses cheveux, auparavant blonds, étaient devenus roses… Yuri ne put cacher sa stupeur.

« Estelle ! Tes cheveux ! Ils… »

« Qu’il y a-t-il ? Qu’est-ce qu’il y a avec mes cheveux ? » s’affola un peu trop vite l’étudiante.

Elle devait avoir un peu les nerfs à vif avec tout ce qui s’était passé récemment dans sa vie mais l’épéiste ne pouvait pas lui en vouloir. Son irruption dans sa maison, sa métamorphose en loup et surtout ce taré de Zagi… Pas étonnant qu’elle réagisse ainsi.

« Calme-toi, c’est juste que leur couleur ont changé par rapport à la dernière fois que je t’ai vu. Ils sont… roses maintenant. »

« Quoi ? » s’exclama-t-elle, surprise.

« Il semble que tu n’étais pas au courant. Tu devrais te regarder dans un miroir pour voir. »

L’étudiante se hâta alors vers sa chambre, Yuri la suivant plus calmement. Il jetait un coup d’œil aux alentours dans l’espoir de repérer Repede mais ne l’aperçut pas.

Quand il pénétra dans la chambre d’Estelle, il retrouva son fidèle compagnon canin qui se redressa d’un bond avant de se précipiter vers lui pour l’accueillir ainsi que sa guide, occupée à contempler sous tous les angles ses cheveux dont la couleur avait changé. Ses yeux verts écarquillés exprimaient clairement sa stupéfaction.

« Incroyable, de la pointe jusqu’à la racine… » murmurait-elle. « Je n’en aurais jamais cru mes yeux si ce n’était pas toi qui me l’avais dit. Ils ont changé… comme par magie ! »

« Repede peut aussi te dire que tes cheveux sont bien devenus roses si tu as besoin d’un autre témoin. »

L’animal confirma par un bref aboiement sonore. Son propriétaire fronça les sourcils.

« Visiblement, ce n’est pas toi qui as modifié la teinte de tes cheveux vu ta réaction. Alors comment… » interrogea-t-il avant d’apercevoir brusquement sur le lit d’Estelle la toile dépliée de son baluchon.

« Où est passé mon gant ? »

« Hmm, désolée… J’ai fouillé dans tes affaires… » fit l’étudiante en littérature d’une voix contrite tout en se mordillant les lèvres. « Il y avait une étrange lumière et… »

Yuri, plutôt préoccupé par la disparition de son gant, mit un certain temps avant de bien saisir les paroles d’Estelle.

« Il ne doit pas être bien loin. » marmonna-t-il en s’approchant du lit. « Repede, tu ne l’aurais pas… Attends, tu as parlé d’une lumière ? » réalisa-t-il brutalement.

« Oui. Ton baluchon émettait une lumière intense et je n’ai pu m’empêcher de l’ouvrir pour savoir ce que c’était. » répondit la jeune femme aux cheveux roses sur un ton d’excuse. « Et j’ai découvert le bracelet et le gant. Pardonne-moi ma curiosité mais… »

Il eut un geste nonchalant avec sa main et haussa les épaules.

« Ce n’est pas grave. A vrai dire, je pense que j’aurai fait la même chose à ta place. Mais j’aimerais retrouver mon gant. J’y tiens beaucoup. » répondit-il pendant qu’il examinait le sol.

« Il a peut-être glissé sous le lit. » suggéra Estelle et Yuri réagit aussitôt en allongeant son bras pour palper sous le meuble. « Je croyais pourtant que le bracelet serait plus important. » ajouta-t-elle en examinant son poignet d’un air perplexe. « Je n’y connais rien mais il semble plutôt de grande valeur. »

« Une babiole, rien de plus. » répliqua le brun. « Je l’ai emmené juste pour m’aider dans ma mission, pour détecter un manipulateur de mana. Il est peut-être précieux pour la plupart des gens mais le gant a bien plus de valeur pour moi. Ah, je crois que je l’ai… » fit-il soudain.

Il sortit une main couverte de moutons de poussière mais il avait ce qu’il cherchait c’est-à-dire son gant en cuir dont la surface était éraflée. Instinctivement, il le serra brièvement contre sa poitrine avant de reprendre son morceau de toile pour l’envelopper.

« Yuri, pour ce qui est du bracelet… Je voulais juste l’essayer et… »

« C’est pour ça qu’il est à ton poignet ? » demanda l’intéressé en haussant un sourcil.

« Oui. Rassure-toi, je ne voulais pas te voler. Mais après l’avoir essayé, une lumière intense a jailli du bracelet puis après… plus rien. Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé… »

« Attends, une lumière dis-tu ? Raconte-moi ce qui s’est passé après ma transformation en loup. »

Une fois qu’Estelle avait terminé son récit, Yuri la scrutait d’un œil songeur. Flûte ! Si le bracelet avait réagi en sa présence et surtout avec une telle intensité, cela signifiait non seulement qu’elle était une manipulatrice de mana mais qu’en plus, elle disposait d’un excellent potentiel en la matière. Le changement de la couleur de ses cheveux restait néanmoins un mystère pour lui mais il pensait que le bracelet et l’afflux de mana qu’elle avait dû subir pouvait être une des causes. Si Flynn, Judith ou Raven avaient été là, peut-être auraient-ils pu les éclairer sur le sujet. Toutefois, il avait comme une intuition, un pressentiment… Car dans son monde, il avait vaguement entendu parler d’êtres aux cheveux naturellement roses – et dans le même temps, il ne voulait pas y croire car ce cinglé de Zagi entrait également dans cette catégorie – mais… comment cela pouvait-il être possible pour une fille qui n’était pas de son monde ? Cependant, malgré les mésaventures d’Estelle, il n’avait pas perdu son objectif principal soit de ramener une personne de ce monde mais que ce soit Estelle, celle qui l’avait sauvé et guidé… Le hasard, le destin – peu importe– était bien ironique et bien qu’il était pressé de regagner son monde pour sauver Flynn, Yuri était bien conscient qu’entraîner cette jeune fille chez lui et la couper de sa famille et ses amis, loin des siens, ressemblait à de l’ingratitude ou à de la trahison.

Que faire à présent ? Sans le savoir, en essayant ce bracelet en toute innocence, mademoiselle Swan s’était fourrée dans le pire des pétrins. Zagi et l’Ordre ne tarderaient pas à savoir qu’elle pouvait convenir à la Prophétie, surtout si ce qu’on racontait sur les êtres aux cheveux roses était vrai, et elle serait traquée et pourchassée, elle, ses parents et ses amis si elle en avait. L’Ordre ne prendrait jamais le risque que la Prophétie se réalise et surtout de laisser en vie une menace potentielle. De plus, Zagi l’avait vue avec lui et ce fou furieux l’associerait désormais comme "moyen" pour retrouver sa trace. Il se souvenait que trop bien de ce qui s’était passé lors de l’une de ses fuites lorsque pour échapper à une patrouille de chevaliers de l’Ordre, un couple de pauvres mais courageux paysans l’avaient caché pendant une heure chez eux avant qu’il ne trouve l’occasion de quitter la ville. Quelques jours plus tard, le danger étant écarté, Yuri était revenu pour les remercier proprement mais il ne retrouva dans la demeure que deux corps ensanglantés gisants sur le sol, cadavres froids depuis au moins cinq jours. Vu le désordre, l’état des corps et les blessures dont il reconnut aisément celui qui les avaient infligées, le brun n’avait eu aucune peine à reconstituer la scène : Zagi avait réussi à retrouver sa piste jusqu’à cette maison puis avait torturé les propriétaires pour en tirer la moindre information qui aurait pu lui permettre de poursuivre sa traque avant de les tuer cruellement une fois que ces malheureux gens ne lui étaient plus utiles. Et maintenant, voilà qu’Estelle mais aussi ses parents adoptifs se retrouvaient dans une situation similaire…

Pourtant, il lui fallait agir et vite ! Il avait certes laissé une blessure importante à l’assassin de l’Ordre mais le connaissant, il reviendrait rapidement à la charge. Cela n’allait être qu’une question de temps avant qu’il ne le retrouve. Yuri devait au moins admettre ceci : Zagi avait un véritable talent quand il s’agissait de le trouver. Maintenant, il allait devoir trouver les bons mots pour expliquer tous les ennuis nombreux et variés qui n’allaient pas tarder à arriver, sans compter qu’avec Flynn capturé, tous ses plans en étaient chamboulés.

Finalement, il prit son parti. Il décida de se donner un peu de temps de réflexion, le temps qu’il lui faudrait pour trouver un Portail pour le ramener dans son monde car de toute manière, impossible de ramener quelqu’un sans le chemin du retour ouvert.

Il se leva du lit de la jeune étudiante et lui rappela, sans la regarder, pendant que son visage était tourné vers la sortie :

« Tu sais, je devais ramener une personne de ton monde, un manipulateur de mana. Si le bracelet a réagi ainsi, c’est parce que tu réponds à toutes les conditions. »

Il s’interrompit quelques secondes avant de baisser légèrement la tête, le regard sombre.

« Je dois admettre que je m’attendais pas à ce que ce soit toi. Je suis reconnaissant pour tout ce que tu as fait mais… je n’ai vraiment plus le choix. L’Ordre a Flynn. Je dois impérativement ramener une personne de ce monde… même si ça doit être toi… »

En entendant cela, Estelle ouvrit de grands yeux et s’apprêta à protester mais Yuri ne lui laissa pas le temps.

« Je le sais… les problèmes de mon monde ne sont pas les tiens et t’emmener de force serait la pire des ingratitudes mais sache une chose : l’Ordre connaît l’existence de ce monde. J’ignore si l’inverse est vrai mais une fois qu’ils en auront fini avec Akadia, ce sera au tour du tien de subir leur domination. Le dire ainsi peut donner l’impression que je te force la main mais c’est la vérité. »

« Akadia ? » demanda la jeune femme en levant des yeux interrogateurs.

« C’est ainsi qu’on nomme mon monde. »

Il poussa un soupir puis reprit la parole :

« Rends-moi le bracelet. Peut-être qu’en chemin, j’en trouverai un autre qui fera l’affaire. Repede ! »

L’animal se dressa aussitôt sur ses pattes avant de suivre son propriétaire. Lorsque Yuri franchit la porte, il s’arrêta une dernière pour prononcer ces mots :

« Je déteste cette situation mais si je ne trouve personne d’autre, c’est toi que j’emmène à Akadia pour sauver Flynn. »

Sur ses dernières paroles, le brun claqua la porte de la chambre d’Estelle.

--§--

Il ne savait pas vraiment comment il s’était trouvé à marcher sur les trottoirs, dans les rues de la ville, accompagné seulement du loyal Repede. Sans la compagnie d’Estelle pour le guider, il avait l’impression d’évoluer dans un univers froid et hostile. Parfois, il avait l’impression d’être devenu invisible comme les gens de ce monde passaient sans lui prêter attention, malgré le katana qu’il tenait dans sa main mais qu’il avait pris soin d’envelopper dans un vieux morceau de tissu. Il marchait, parfois se rappelant qu’il devait trouver un Portail, parfois avec l’idée de retrouver un autre manipulateur de mana lorsqu’il glissait de temps à autre sa main dans sa poche pour vérifier la présence du bracelet ou parfois même sans aucun objectif précis en tête.

Il pensait aux derniers événements de la veille, surtout à Flynn, et son cœur se serrait douloureusement pendant qu’il sombrait dans le doute et l’angoisse. Capturé par l’Ordre… Comment quelqu’un de si prudent et méthodique pouvait-il se faire prendre ainsi par ceux qui voulaient le plus lui mettre la main dessus ? Son instinct lui soufflait que pour une raison ou une autre, Flynn avait dû agir inconsidérément et très stupidement pour se retrouver dans cette situation. Enfin, il verrait ça avec lui quand il le retrouverait. Car évidemment, il allait le retrouver !

Après plusieurs heures d’errance – le soleil avait entamé une bonne partie de sa course céleste et on devait s’approcher du début de l’après-midi –, Repede aboya soudain pour le tirer de ses pensées. Sursautant mentalement, il plongea la main dans sa poche pour jeter un coup d’œil à son bracelet. Il fut surpris de constater que le bijou s’était illuminé, signe qu’il réagissait à quelque chose.

« Il se passe quelque chose… » murmura le brun pour lui-même. « Voyons où cela nous mène Repede. »

Son pas s’accéléra pour marcher beaucoup plus vite mais les rues qu’il traversait lui paraissaient étrangement familières. Il en comprit la raison quand son chemin le mena juste devant l’église et son parc, l’endroit où il avait affronté ce taré de Zagi.

Yuri n’aperçut personne aux alentours et vérifia bien qu’il n’y avait aucune présence sur les toits. Puis il examina de nouveau son bracelet. L’artefact le guidait vers l’arrière de l’église, dans une sorte d’abri-jardin où, dans une vieille cabane, on entreposait divers outils pour le jardinage. On y allait à travers un passage étroit formé entre l’église et le mur du parc, passage plutôt sombre et humide d’ailleurs car peu exposé à la lumière du soleil.

Le brun demeura quelque peu perplexe, ne comprenant pas où le bracelet voulait l’emmener car ce coin était désert. Puis, observant négligemment le sol du passage mal entretenu où les dalles commençaient à se déloger pour laisser pousser de la mauvaise herbe, il remarqua soudain un éclat lumineux qui l’intrigua. Repede se mit alors à aboyer puis se précipita vers l’endroit qui avait attisé son attention.

« Toi aussi, tu l’as vu ? » demanda Yuri à son fidèle compagnon canin.

Il sortit à nouveau son bracelet pour constater que le joyau de l’artefact était devenu iridescent avant d’émettre un fin rai de lumière qui s’orientait droit devant lui. Au même moment, l’éclat qu’il avait auparavant entrevu se remit à briller et Yuri aperçut alors comme une sorte de fissure qui déchirait l’air, étincelant de plus en plus au fur et à mesure qu’il approchait le bracelet. Mais dès qu’il éloignait l’objet de cette fissure, elle perdait de son éclat et redevenait invisible comme si elle n’avait jamais été là. C’était un étrange phénomène que cette brisure suspendue en l’air, immobile, qui donnait l’impression d’une déchirure du tissu de ce monde et qui aurait intrigué et affolé tous les scientifiques du monde tant il était un fait non rationnel. Mais pour Yuri venant du monde d’Akadia, il inspira un sentiment d’espoir et d’excitation. Il avait trouvé ce qu’il cherchait : un Portail pour le ramener à son monde. Et peut-être celui que Zagi avait emprunté pour le traquer, ce qui pouvait expliquer sa présence sur les lieux au moment de son attaque.

Faisant demi-tour, il passa devant l’entrée de l’église à l’instant même où sa cloche se mit en branle pour faire résonner son puissant carillon. Surpris, Yuri s’arrêta brusquement avant de contempler le parvis de l’église. Quelque chose lui revenait en mémoire.

C’est là qu’on m’a trouvée…

Estelle s’était affirmée abandonnée devant cette église qui se trouvait curieusement à proximité d’un Portail menant à Akadia. Et sous l’influence du mana, ses cheveux étaient devenus roses, ce qui lui avait rappelé une légende de son monde à propos de créatures possédant cette même caractéristique… Drôle de coïncidence… Sauf s’il n’en s’agissait pas d’une…

Et si en réalité, Estelle était…

Yuri stoppa brutalement le cours de sa réflexion avant de faire volte-face et de se précipiter en direction de la maison d’Estelle. Depuis le début de cette journée, pour la première fois, il avait écarté ses soucis à propos de Flynn. Le soleil était encore haut dans le ciel pour ne pas risquer une soudaine métamorphose en loup. Une idée un peu folle lui était venu à l’esprit mais il devait absolument retrouver Estelle et ses parents pour la confirmer. Il en courait presque à perdre haleine, Repede sur ses talons suivant son rythme effréné.

Il parvint enfin à sa destination et au lieu de frapper, il ouvrit à la porte avant d’appeler :

« Estelle ? »

Mais ce fut un cri perçant, totalement terrorisé, qui vint à ses oreilles. Yuri se figea une fraction avant de déballer puis de dégainer son sabre avant d’entendre résonner un rire de fou hystérique qui lui était beaucoup trop familier…

La voix paniquée d’Estelle – distincte mais tremblante – s’éleva du salon. L’étudiante avait entendu son appel.

« Yu… Yuri ! L’assassin… l’assassin est… »

Il n’en fallait pas plus pour que le brun comprenne que ce cinglé de Zagi avait retrouvé sa trace et, profitant de son absence, attaqué la famille Swan et ce, en plein jour. Ce type était totalement aliéné ! Même pas la plus élémentaire notion de prudence ! Non mais comment pouvait-il attaquer un foyer en toute impunité à un moment pareil ? Il n’y avait que des incapables parmi les représentants de la loi dans ce monde ?

Un nouveau hurlement à glacer le sang résonna lugubrement dans la maison. Repede grogna, tira sa dague pour courir au salon tandis que son propriétaire le suivit.

Les yeux gris de Yuri s’agrandirent d’effroi quand il découvrit le triste spectacle qui se trouvait devant lui…

Au sol, sur le tapis immaculé de larges taches rouges, reposait monsieur Swan, avec une expression d’horreur figée dans la mort. Au niveau du cou, une large coupure où s’était écoulé un flot de sang. C’était l’homme qui l’avait pansé sous sa forme de loup, celui qui lui avait ainsi sauvé la vie lorsqu’il était arrivé, complètement désorienté, dans ce monde. Mais sa poitrine ne se soulevait plus en fonction de sa respiration et jamais Yuri pourrait lui repayer la dette qu’il lui devait.

Près de la table à manger, madame Swan s’était recroquevillée dans un coin, protégeant Estelle de son corps du mieux qu’elle pouvait en dépit de la peur visible qui se lisait sur son visage. Elle avait quelques petites plaies sur le visage mais aucune blessure dangereuse pour le moment. A ses côtés, sa fille adoptive semblait terriblement secouée mais indemne.

Et bien sûr, couronnant toute la scène ensanglantée de sa présence, Zagi. Ce dernier qui menaçait madame Swan et Estelle de ses deux lames en leur bloquant toute possibilité de fuite et qui s’apprêtait à récidiver un nouveau meurtre se retourna, fut plus que ravi de retrouver sa proie préférée. Un sourire dément éclairait même son visage de psychopathe.

« Yuri Lowell ! Quelle joie de te revoir pour que je puisse enfin t’assassiner ! »

« Désolé si le plaisir n’est pas partagé ! » répliqua sarcastiquement son interlocuteur.

Il leva son sabre, prêt à combattre. Zagi en fit de même, délaissant totalement madame Swan et Estelle pour se concentrer uniquement sur celui qui l’obsédait tant.

« Repede, protège les autres. » ordonna Yuri.

L’intelligent animal aboya pour donner son accord et se plaça rapidement près d’Estelle et de sa mère adoptive. Le salon était surchargé de meubles et d’objets décoratifs, ce qui ne constituait pas l’endroit idéal pour un duel contre un assassin. Toutefois, il fallait faire avec et Yuri comprit vite comment il pourrait exploiter cet inconvénient pour le transformer en avantage.

Zagi débuta tout de suite le combat en s’élançant vers Yuri, cherchant visiblement à le décapiter. Son adversaire le contra immédiatement avant de riposter en visant le torse. L’assassin était cependant trop agile et trop expérimenté pour se faire avoir facilement et esquiva donc aisément le coup en roulant sur la table du salon mais pendant une fraction de seconde, il perdit sa cible de son champ de vision. Le brun en profita pour saisir le premier objet qui lui passa sous la main – en l’occurrence, un pot de fleur d’anthurium plutôt de belle taille – pour le jeter vers celui aux cheveux bicolores. Le projectile improvisé atteignit l’arrière du crâne de l’assassin de l’Ordre, ce qui le fit légèrement vaciller pendant quelques secondes avec une expression quasi imbécile qui aurait pu être comique si les circonstances n’étaient pas aussi graves. Mais Zagi se reprit, tapota brièvement vers l’endroit douloureux de sa tête avant d’adresser un regard furieux vers son ennemi.

« Ça, c’était vraiment un coup bas Yuri Lowell ! » cracha-t-il. « Ce n’est pas digne de toi ! »

« Moi j’appelle cela être pratique et pragmatique ! Question de point de vue, je suppose. » railla l’homme traqué par l’Ordre.

Zagi serrait les dents d’un air rageur et Yuri profita de cette brève perte de concentration pour l’atteindre au niveau de l’abdomen. Le sang gicla, maculant le katana de Yuri d’une belle couleur rouge sur le tranchant de la lame. Une goutte atterrit sur la joue de l’assassin psychopathe qui se mit aussitôt à la lécher d’un air appréciateur.

« Ah ! Tu es vraiment le seul capable de me faire goûter mon propre sang Yuri ! » se délecta-t-il.

« De plus en plus cinglé… » commenta l’intéressé en hochant la tête. « Vraiment, je me demande comment l’Ordre peut employer des types dans ton genre. »

Zagi s’apprêtait à répliquer quand soudain, un bruit strident se fit entendre de l’extérieur comme… une sirène d’alarme, perçant les oreilles de toutes les personnes présentes dans la maison. Yuri perçut des claquements de porte, des pas précipités puis une voix forte et autoritaire s’éleva :

« Police, rendez-vous ! La maison est cernée ! »

Le visage de celui aux cheveux bicolores se crispa de colère quand il entendit cela.

« Encore interrompus ! Décidément, je vais finir par éliminer tous les gens qui sont autour de toi pour être sûr que je puisse enfin finir mon combat avec Yuri ! »

Mais, en jetant un coup d’œil rapide à la fenêtre, il ne put que constater qu’ils étaient trop nombreux pour qu’il puisse y faire face seul, surtout qu’ils étaient armés avec des objets ressemblants à des pistolets en format miniature. De son côté, madame Swan laissa échapper un soupir de soulagement.

« La police ! Enfin, ils sont venus ! »

Malheureusement, ses paroles n’avaient pas échappés à Zagi qui se tourna immédiatement vers elle avec son visage de fou furieux.

« Alors tout ça, c’est de ta faute ? C’était ce que tu essayais de faire quand tu parlais dans ton drôle d’appareil ? » éructa-t-il d’une voix rageuse.

Déchaîné et frustré, et avant que Yuri puisse intervenir, Zagi fonça sur la mère adoptive d’Estelle et la frappa violemment à la tête. Par chance, seule la poignée de son arme atteignit sa cible mais le coup porté fut suffisant pour assommer madame Swan qui s’écroula instantanément par terre en perdant connaissance. En voyant cela, Estelle s’affola et poussa un hurlement déchirant.

« Maman ! Maman, tout va bien ? »

Au même moment, Yuri entendit la porte d’entrée se fracasser et de lourds pas bottés se précipiter à l’intérieur de la maison avant que quatre personnes firent irruption dans le salon, brandissant leur arme et les mettant en joue.

« Police ! Restez où vous êtes ! »

Zagi ne masqua pas sa rage d’être interrompu en plein combat. Cependant, il avait beau être un psychopathe, il était du genre à sentir intuitivement quelle action ou non l’amènerait le plus vers son objectif, à savoir découper Yuri Lowell en morceaux. C’était peut-être un crétin mais il comprit que s’opposer à ces hommes ne constituait pas une bonne solution. Il sortit alors une espèce de petite sphère d’une de ses multiples poches.

« Tss, des gêneurs. » râla-t-il avant d’échanger un dernier regard vers sa Némésis. « Ne crois pas pouvoir m’échapper Yuri ! Nous nous retrouverons ! »

Sur ce, il jeta sa sphère sur le sol qui se mit aussitôt à émettre une fumée aveuglante et suffocante pour toutes les personnes présentes : Yuri, Estelle et les quatre policiers. Cela ne dura que quelques secondes mais lorsque le tout se dissipa, Zagi avait disparu.

« Il s’est barré. » commenta le brun avec une moue dégoûtée. « Bon, au moins, les choses devraient pouvoir s’arranger maintenant qu’il n’est plus là. »

Toutefois, à peine s’avança-t-il d’un pas que les quatre policiers pointèrent immédiatement leurs armes sur lui.

« Halte, ne bougez pas ! »

Dans le même temps, l’un des nouveaux venus remarqua le cadavre de monsieur Swan étendu sur le tapis.

« Officier Palton ! Nous avons un mort ! Monsieur Swan a été égorgé ! »

« Quoi ? Bon sang, qui a pu faire ça ? » répondit un autre, très certainement le dénommé Palton.

Soudain, observant les personnes à l’intérieur de la maison, il vit madame Swan évanouie sur le sol, sa fille Estelle et surtout cet inconnu avec un sabre dont le tranchant était maculé de sang frais.

« Messieurs, arrêtez cet homme ! Je pense que nous avons notre principal suspect dans ce meurtre ! Regardez ce qu’il tient dans sa main. Très probablement l’arme du crime ! » ordonna-t-il.

« Quoi ?! » protesta Yuri complètement abasourdi par cette accusation qu’il jugeait grotesque. « C’est ridicule ! Le vrai assassin est ce cinglé de… »

« Rendez-vous sans faire d’histoire monsieur. Vous pouvez garder le silence. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. » dit un des policiers en le mettant en joue.

« Attendez ! » intervint timidement Estelle. « Je crois qu’il y a comme un horrible malen… »

Yuri dévisageait les quatre hommes qui lui faisaient face. Des policiers, les représentants de la loi et de la justice selon l’étudiante en littérature. Et ils l’accusaient d’avoir tué monsieur Swan. Quelque part, bien qu’il venait dans ce monde pour la première fois, il avait comme une sensation de déjà-vu, comme quand la milice l’avait accusé d’avoir volé une poule dans une ferme, une erreur judiciaire, erreur assez compréhensible car il était connu des autorités pour des délits mineurs mais cette poule, ce n’était pas lui pour une fois. Il avait dû subir un interrogatoire des plus absurdes et un séjour injustifié en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis.

Sauf que là, on l’accusait d’un meurtre.

« C’est totalement ridicule ! Si je n’avais pas été là, toute la famille aurait été… »

« Veuillez ne pas résister et nous donner votre nom pour que nous puissions procéder à votre arrestation. » commanda l’officier Palton.

« Estelle, qu’est-ce qui se passe après une arrestation ? » demanda Yuri.

« Eh bien, on est emmené au commissariat où on est placé en garde à vue qui peut durer plusieurs jours et… »

« Plusieurs jours ? » s’exclama le brun « Je dois perdre plusieurs jours dans ce monde alors que je suis innocent ? Désolé les gars mais j’ai bien d’autres obligations plus importantes à remplir comme sauver mon monde de l’Ordre. »

Et puis, il risquait une métamorphose en loup devant eux. Rien de mieux pour démontrer sa non culpabilité dans cette affaire, n’est-ce pas ? Puis se tournant vers son loyal compagnon canin, il annonça :

« Repede, on s’en va ! »

Personne parmi les policiers n’avait fait attention au chien. Celui-ci en profita aussitôt pour bondir vers la fenêtre la plus proche, brisant la vitre dans un fracas assourdissant avant de s’enfuir. Yuri ne perdit pas son temps pour suivre la voie qu’il avait ouverte et en chemin, il empoigna le bras d’Estelle.

« Suis-moi ! »

« Mais attends ! Je ne peux pas partir comme… »

« Crois-moi, tu n’es plus en sécurité ici maintenant que Zagi sait que tu habites ici. » répliqua à la hâte Yuri.

« Ordre à la patrouille, un dangereux suspect tente de s’enfuir avec une otage… »

Yuri n’entendit jamais la suite. Il avait bondi à l’extérieur avec Estelle en passant à travers la fenêtre. Des hurlements, des beuglements rugissaient des commandements. Il sentit plus qu’il ne vit des armes dirigés contre lui mais personne n’en fit usage, ayant sans doute trop peur de toucher à l’"otage". Il tira immédiatement parti de son avantage en sautant par-dessus le capot d’un de ces engins dénommés voitures pendant que des policiers estomaqués se montrèrent incapables de réagir devant sa rapidité et son agilité, puis fila dans une rue animée en direction de l’église, Repede le guidant de sa course rapide.

Les sirènes retentirent derrière leur dos mais ils étaient presque arrivés à l’église. Yuri entendait ses poursuivants se rapprocher, des gens effrayés s’écarter de lui mais il se dirigeait maintenant vers le Portail et il sortit en vitesse le bracelet.

« Allez vite, ouvre-toi et mène-moi à Akadia ! » dit-il précipitamment lorsqu’il se retrouva devant la fissure.

Réagissant au bracelet et à son appel, la fissure lumineuse s’agrandit, se déchira, créant désormais une ouverture suffisante pour laisser passer un être humain. Repede s’y engouffra le premier. Yuri s’apprêta à le suivre avec Estelle quand il aperçut des policiers accourir.

« Halte, plus un geste ! »

« Décidément, je commence à en avoir assez de ce monde. » commenta Yuri en franchissant à son tour le Portail avec Estelle qui se referma aussitôt derrière eux mais au même moment, il entendit une violente détonation.

Puis ce fut le noir total…

--§--

Lorsqu’Estelle s’éveilla, elle constata qu’elle était à la lisière d’une forêt, allongée sur de l’herbe fraîche. A ses côtés, déjà debout, Yuri contemplait les alentours pendant que Repede faisait le guet.

« Je pensais qu’on atterrirait près du sanctuaire abandonné de l’Ordre mais visiblement quand cet imbécile a fait usage de son arme, il a créé une perturbation qui nous fait atterrir ailleurs. Mais au moins, nous sommes de retour à Akadia Repede. »

L’animal émit un bref jappement pour montrer son accord et Yuri remarqua alors qu’Estelle s’était réveillée. Il l’aida à se lever en lui tendant une main.

« Désolé de t’avoir entraînée ici mais je n’avais plus vraiment le choix au vu des circonstances. Nous n’avons pas beaucoup de temps : le soleil se couchera dans deux heures. On va essayer de te trouver un coin où te reposer. »

« Mes parents… » murmura la jeune femme en état de choc.

Yuri s’arrêta et retourna vers l’étudiante pour la regarder droit dans les yeux, exprimant une condoléance sincère.

« Je suis navré pour ton père. Ta mère… Je pense qu’elle a juste perdue connaissance mais elle s’angoissera de ta disparition. Je suis vraiment désolé. Je n’ai vraiment amené du chaos et du malheur tandis que toi et tes parents m’avaient sauvé. »

--§--

Voilà que se réalisait l’un des pires scénarios qu’il avait envisagé : revenir à Akadia avec Estelle. C’était une ingratitude, surtout que par sa faute, monsieur Swan était mort et il avait séparé madame Swan de sa fille adoptive. Il lui fallait cependant retrouver les autres membres de Brave Vesperia, arracher Flynn des griffes de l’Ordre mais aussi, quand Estelle se serait remise de sa situation, lui parler de l’hypothèse qu’il avait commencé à former depuis qu’il avait découvert que l’église où l’étudiante avait été abandonnée était juste à côté d’un Portail menant à son monde.

Et si en réalité… Estelle était originaire d’Akadia ? Alors cela pourrait expliquer nombre de choses, comme ses cheveux devenus roses et son énorme potentiel en mana. En tout cas, Yuri trouvait la théorie plausible.

Et peut-être même que ses parents biologiques étaient encore vivants, ici, à Akadia…

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Titre : Sacrifice

Thème Fluri Week 2015 : Viraag : the emotional pain of being separated from a loved one

Disclaimer : Les personnages ne m’appartiennent toujours pas. Crossover avec l’univers d’Hakuoki. L’idée m’est venue en regardant le deuxième film d’Hakuoki où certains événements diffèrent du dessin animé, rendant certains incidents plus riches en émotion.

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Shisengumi… Autrefois l’organisation de samurais la plus grande et redoutée… Maintenant sur son déclin… En examinant l’immense domaine des Aizus, Yuri ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’amertume. Les sabres, fierté des guerriers étaient progressivement remplacés par des armes à feu, nécessitant qu’un minimum de talents pour les manier.

« Yuri, est-ce que tout va bien ? » demanda Karol.

Au moins, le capitaine de la 8e division était pour ce combat, combat qu’il jugeait absurde mais il n’avait guère le choix. C’était l’unique moyen de faire gagner du temps à Estelle et à Ioder, pour qu’ils puissent tous les deux s’éloigner des horreurs de la guerre. Puis Yuri contempla le jeune garçon qui se tenait à ses côtés. Parfois, il oubliait que depuis cette blessure qui aurait dû être mortelle, celui-ci était devenu un Rasetsu en buvant l’Ochimizu, un breuvage que le shogunat avait ordonné au Shisengumi de développer secrètement à l’aide d’un médecin formé aux pratiques occidentales. Et souvent, il sentait que Karol regrettait la perte de son humanité au prix de sa survie…

L’Ochimizu… Celui qui en buvait développait des capacités surhumaines et pouvait instantanément guérir de blessures récentes mais ses effets secondaires étaient terribles. Il changeait un être humain en Rasetsu, créature avec des cheveux blancs et des yeux rouge sang mais la personne pouvait toujours reprendre son apparence initiale tant qu’elle n’utilisait pas ses capacités de Rasetsu. Le pire était surtout que boire l’Ochimizu revenait à se faire lentement ronger l’esprit avant de sombrer dans une folie meurtrière où la seule vue ou odeur du sang suffisait à transformer l’ancien être humain en bête sans conscience, seulement attiré par le liquide vital. L’autre effet secondaire des Rasetsu était qu’ils ne supportaient guère le soleil. Et surtout, l’organisation avait découvert récemment que la force, la vitesse, la régénération… toutes les capacités des Rasetsu se faisaient aux dépens de leur force vitale et donc de leur espérance de vie qu’ils abrégeaient à chaque fois qu’ils utilisaient leurs talents surnaturels …

Karol n’était pas le seul à avoir bu l’Ochimizu. Avec le déclin progressif du Shisengumi, le vice-commandant Alexei avait confié les dernières fioles de Rasetsu à chaque capitaine de division. Libre à eux de le boire ou non. Comme Flynn…

Flynn, son meilleur ami et le capitaine de la 1ere division. Il avait contracté la tuberculose et avait vu sa condition se dégrader progressivement au fil des mois. Au point de ne plus pouvoir patrouiller dans les rues de Kyoto. Au point de ne plus pouvoir porter une arme et se battre. Alors en désespoir de cause et en maudissant le fait d’être devenu un fardeau, il avait bu l’Ochimizu dans l’espoir de pouvoir se battre à nouveau aux côtés de Yuri. Pendant quelque temps, il alla effectivement mieux mais en réalité, l’Ochimizu n’avait pas comme propriété de guérir les maladies : il avait donc encore la tuberculose. Une nouvelle fois, il s’affaiblit en crachant du sang. Don Whitehouse, chef du Shisengumi, l’avait alors envoyé à Edo pour l’écarter des combats mais son absence pesait sur Yuri.

« Yuri, il faut qu’on y aille. » rappela Karol.

Oui, il était temps de partir au combat. Gagner du temps et payer leur dette aux Aizu. Sans eux, le Shisengumi n’aurait pas été ce qu’il était.

-§-

La guerre faisait rage… Combien de soldats avait-il tué ? Plus d’une vingtaine, peut-être même une cinquantaine. Mais il devait continuer à se battre quoi il arrive malgré l’épuisement. Mais soudain, pendant qu’il abattait un ennemi, un autre sur un toit à proximité allait se jeter sur lui quand un sabre lancé sur lui le transperça à la poitrine, le tuant net. Yuri aperçut alors que c’était Karol qui lui avait sauvé la vie mais le jeune garçon s’effondra brusquement par terre.

« Pourquoi ? Pourquoi as-tu fait cela Karol ? » s’écria Yuri.

Karol releva la tête avec un sourire avant d’émettre un petit rire.

« Héhé ! On dirait que je suis à court de vie. Mes blessures ne se soignent plus… »

C’était vrai. Les blessures d’un Rasetsu se refermaient normalement instantanément mais Yuri pouvait constater que celles de son jeune camarade étaient encore présentes, plaies béantes qui saignaient abondamment. A bout de force, Karol s’affalait par terre et son aîné fut contraint de le retenir dans ses bras pour l’empêcher de tomber. Le jeune garçon murmura d’une voix à peine distincte :

« Ai-je servi à quelque chose Yuri ? Ai-je été utile dans cette bataille ? »

Le brun lui adressa un sourire triste, le serrant dans ses bras.

« Tu as été d’une grande aide Karol. »

A peine prononça-t-il ses paroles qu’il sentit le corps de Karol s’effriter et sous ses yeux horrifiés, bien qu’il y ait déjà assisté à plusieurs reprises à ce genre de phénomène, il se transforma en cendres et en poussière. Pas même un cadavre, des ossements laissés par le défunt pour le pleurer ou lui donner les honneurs funèbres. Karol avait été réduit à néant en instant…

Pendant quelques secondes, Yuri fut incapable de réagir et un soldat ennemi particulièrement audacieux en profita pour tenter de le transpercer de son katana. Le jeune capitaine réagit en une fraction pour éviter le coup mortel et contrattaquer en brandissant son katana mais fort heureusement pour lui, son ennemi arrêta brutalement son mouvement avant de s’effondrer par terre, le ventre transpercé par la pointe d’un sabre. Une voix qui lui était fortement familière s’éleva alors, à la fois sérieuse et sarcastique.

« Yuri, tourner le dos à un ennemi et te faire surprendre ainsi est l’une des choses les plus stupides que je t’aurais vu faire ! »

Evidemment, Yuri reconnut immédiatement la personne qui tenait à présent devant elle. Il n’en crut pas ses yeux.

« Flynn ! Mais qu’est-ce que tu fiches ici ? Je te croyais à Edo ! »

Oui, c’était bien Flynn, la personne la plus proche de lui qu’il croyait être en train de se reposer de sa maladie à Edo, qui se trouvait là, dans le domaine des Aizu, dans ce combat perdu d’avance, ne servant qu’à gagner du temps pour qu’Estelle et Ioder puissent s’enfuir. Son ami avait revêtu son apparence de Rasetsu avec ses cheveux blancs et ses yeux rouge sang, le fixant avec des yeux inquiets, ce qui rassura Yuri. Au moins, il n’avait pas encore cédé à la folie meurtrière, effet secondaire de ceux qui avaient bu à l’Ochimizu. Il avait conservé son humanité.

Les canons ennemis tiraient autour d’eux, ravageant les bâtiments aux alentours mais les deux capitaines se tenaient face à face pendant que résonnaient les coups des armes à feu.

« J’ai entendu parler de cette offensive et je savais que je t’y trouverai. Tu t’es toujours senti en dette envers les Aizu alors j’étais certain de t’y trouver. » répondit Flynn.

« C’est tout ? Juste pour ça ? Tu as la tuberculose Flynn ! Ton corps est malade et tu es à peine capable de porter ton sabre ! Si tu crois que je n’ai pas remarqué ton subterfuge… »

Les yeux perçants de Yuri avaient remarqué que pour maintenir son sabre, il avait accroché la garde de sa lame à l’aide de bandages autour de son poignet. Le visage de Flynn s’assombrit et sa voix s’éleva, en colère :

« Tais-toi ! Ne me considère pas comme un fardeau à cause de ma maladie ! Je peux encore me battre et t’aider dans cette bataille alors cesse de… »

Il soudain interrompu quand il entendit une nouvelle troupe s’approcher d’eux, prêt visiblement à en découdre, fort de leur supériorité numérique. Ils étaient au moins une trentaine.

Ils n’eurent même pas besoin de concerter pour commencer à combattre ensemble. Comme au bon vieux temps, quand le Shisengumi commençait à s’élever vers son apogée. Dos à dos, ils toisaient leurs ennemis, leur faisant bravement face, avant de s’élancer pour l’affrontement. Ils ne se gênaient pas, leur combinaison était parfaite comme s’ils exécutaient une danse mortelle avec leurs lames, tellement été répétée maintes fois qu’elle leur devenait naturelle, la réalisant sans réfléchir, les mouvements mémorisés dans leurs corps. Leur coordination était totale, chacun tirant profit des atouts de l’autre tout en se protégeant mutuellement, sans même se parler ou se regarder tellement ils se connaissaient par cœur. Au final, tous leurs adversaires furent décimés.

Toutefois, à peine son dernier soldat ennemi vaincu, Flynn s’arrêta soudain et se mit à cracher du sang. Les yeux gris de Yuri s’écarquillèrent :

« Flynn, est-ce que tout va bien ? » s’écria-t-il en accourant vers son ami.

Le Rasetsu lui adressa alors un sourire qui se voulait rassurant.

« Ne t’inquiète pas. Ce n’est rien. Je ne peux pas me permettre de m’allonger. »

Une seconde quinte de toux sanglante se manifesta avant que le capitaine de la 1ère division du Shisengumi essuie le sang avec le revers de sa main.

« Yuri… Quoi qu’il arrive, maintiens ta garde et évite tes habituelles imprudences. Ce n’est pas digne du capitaine de la 3e division du Shisengumi. »

« Pff ! Et voilà, je m’en doutais. Toujours à me faire la morale. Même maintenant, tu ne changes pas Flynn. » répliqua son ami.

Son interlocuteur se mit à rire.

« Cela indique à quel point je tiens à une personne aussi indisciplinée, impertinente, obstinée, si peu à cheval avec les règlements et qui ne cesse de provoquer chaos et dégâts alors qu’il est censé faire régner l’ordre. Dans tout le Shisengumi, tu es mon ami le plus précieux Yuri. Et puis… »

Il se tut pendant une fraction de secondes avant de secouer tristement la tête. Peut-être allait-il ajouter autre chose mais des pas retentirent et dans une large rue, de nouveaux soldats ennemis déboulèrent.

Yuri se planta devant leurs adversaires et se mit en garde avec un sourire moqueur.

« Flynn, il y a de nouveaux ennemis qui se montrent ! »

Il s’attendait à une réplique cinglante de la part de son meilleur ami mais seul le silence se fit entendre. Interloqué par cette absence de réponse, Yuri se retourna.

« Flynn ? »

Mais lorsqu’il découvrit le spectacle qui se présentait devant lui, les yeux gris de Yuri s’écarquillèrent avec effarement…

Il n’y plus aucune trace de Flynn à l’endroit où il se tenait encore quelques secondes plus tôt… A sa place, se tenait son sabre dont la garde était recouverte de bandages blancs. L’arme était plantée dans le sol, recouvert de cendres et de poussière…

Alors Yuri comprit. Tout comme Karol, Flynn avait épuisé son espérance de vie et avait disparu en ne laissant aucun corps…

Sans le vouloir, des larmes coulèrent sans discontinuer sur les joues du capitaine de la 3e division du Shisengumi pendant qu’il sentait son âme et son cœur se déchirer. Pourquoi ? Pourquoi éprouvait-il de tels regrets ? Pourquoi n’avait-il pas avoué à Flynn que les sentiments qu’il ressentait pour lui étaient devenus plus profonds que leur complice amitié ? Le brun songeait douloureusement  à toutes ces occasions manquées où ils étaient tous les deux seuls et où il aurait pu lui dire toute la vérité. Mais maintenant, c’était trop tard. Plus jamais il ne pourrait admettre à Flynn à quel point il l’aimait…

Cependant, en face, l’ennemi continuait son avancée sans se laisser émouvoir. Une véritable légion. Au moins cinquante personnes, sans compter les autres troupes autour et les artilleurs. Et Yuri était seul. Si certains de ses hommes avaient survécu, il ne les aperçut pas autour de lui.

Alors il sortit de l’intérieur de son manteau l’arme secrète du Shisengumi confié à chaque capitaine du Shisengumi : l’Ochimizu, ce breuvage qui, en échange d’une attaque, d’une vitesse et d’une régénération surnaturelle, transformait celui qui en buvait en Rasetsu, c’est-à-dire en une créature qui n’était plus humaine…

Mais à quoi vivre en tant qu’être humain maintenant que Flynn n’était plus ? Que Karol et tant d’autres de leurs camarades avaient perdu leur vie dans cette absurde guerre ?

Sans plus d’hésitation, il déboucha sa fiole et but d’une traite l’Ochimizu… Il ne tarda pas à en ressentir les effets et vit ses longs cheveux noirs devenirs blancs pendant ses yeux gris devaient désormais prendre une couleur rouge sang. Il jeta un dernier regard au sabre de Flynn avant de le saisir dans sa main droite et de brandir fièrement ses deux lames vers l’ennemi, la sienne et celle de l’être qu’il avait tant aimé. C’était une bataille perdue d’avance, il le savait bien, mais il devait accomplir son devoir jusqu’au bout. Pour Flynn, Karol et tous les autres qui étaient morts.

« Capitaine de la 3e division du Shisengumi, Yuri Lowell. Ramenez-vous qu’on en finisse une fois pour toute ! » hurla-t-il.

Puis il s’élança seul contre toute une armée… Il était conscient qu’il ne s’en sortirait pas vivant…

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Titre : Brave Vesperia Circus : les coulisses

Auteur : Eliandre

Beta : Kaleiya Hitsumei

Rating : Variant entre K+ et M selon les récits

Disclaimer : Les personnages de Tales of Vesperia ne m’appartiennent pas sauf si on excepte mes petites figurines de Yuri et Flynn. Et il y aura du yaoi et du yuri donc homophobes s’abstenir.


Le pari à perdre

« Raven, je ne suis pas sûr d’apprécier là où tu comptes m’emmener. » dit Flynn d’un air dubitatif tandis que son compagnon et lui traversaient une série de ruelles tortueuses, sombres et désertes où le blond n’entendait que l’écho de leurs pas.

Pour une fois, malgré tout le travail qu’il avait habituellement au cirque, il avait eu du temps libre. Il avait pensé faire un tour en ville pour prendre l’air mais à peine avait-il quitté sa roulotte qu’il croisa Raven. Ce dernier l’ayant invité soi-disant pour renforcer les liens entre les membres tout en lui promettant de lui montrer un lieu très convivial pour ce genre de choses, Flynn trouva donc difficile de lui refuser cette proposition. Après tout, pourquoi pas ? Mais vu les chemins douteux où son aîné l’entraînait, il commençait à regretter son choix.

« Allons mon cher Flynn, tu es encore jeune et vigoureux et pourtant, tu ne profites pas des plaisirs de la jeunesse ! Vraiment, quel gâchis ! » s’exclama joyeusement son compagnon. « Au moins pour ce moment libre, le vieux Raven s’assurera que tu passeras un après-midi digne de ce nom. Et ce n’est pas négociable ! »

Ils venaient d’arriver devant un petit bâtiment d’aspect plutôt morne, de trois étages avec des volets en bois rabattus. Une lourde et épaisse porte métallique devait servir d’entrée. Elle était munie d’une sorte de petit grillage et d’une trappe qui permettait au propriétaire de jeter un coup d’œil à ses visiteurs. Sur le mur gauche, fixé à un crochet, on avait allumé une lanterne rouge qui luisait doucement dans l’obscurité de la ruelle. Pas gêné le moins du monde, Raven frappa trois coups à la porte. Après deux minutes d’attente, la petite trappe de la porte s’ouvrit pour laisser entrevoir des yeux inquisiteurs entre les mailles étroites du grillage qui dévisageaient les deux nouveaux venus.

« C’est moi très chère. Je suis venu en compagnie de mon jeune ami que j’espère décoincer un peu. » dit Raven en faisant un petit salut de la main.

« Pour une passe de jour, ce sera le double du prix habituel. » exigea l’inconnue à voix basse dont on reconnaissait néanmoins le timbre féminin.

« Ne vous en faites pas. Vous serez payées comme convenu. »

Suite à cette conversation, la petite trappe se referma avec un bruit sec. Puis les deux hommes entendirent des verrous être tirés avant que la lourde porte en métal s’ouvre avec effort. Ils entrèrent rapidement avant que la personne qui les avait faits entrer referme vite la porte et se présente devant eux.

C’était une femme qui avait dépassé la quarantaine. On n’aurait jamais pu la qualifier de belle avec son embonpoint, ses doigts boudinés d’une multitude de bagues et son faciès gras. Elle avait d’ailleurs une allure surchargée avec ses ornements aux cheveux, ses colliers, ses bracelets, son étole en renard et cette robe à volants noirs et rouges. Même son maquillage était à la limite du vulgaire. Toutefois, il y avait dans ses yeux bleus une sorte de morgue, d’arrogance qui lui donnait de l’assurance ainsi qu’un certain charme indéfinissable. Elle avait une expression sévère mais elle sourit gracieusement quand elle reconnut Raven.

« Bienvenue au Rosier Fleuri messieurs. J’espère que notre séjour parmi nous vous sera des plus agréables. Monsieur Oltorain, je dois avouer que je suis surprise mais néanmoins ravie de vous voir à cette heure. »

La femme avait une voix grave, cassée, rocailleuse mais ses intonations étaient mélodieuses.

« Chère madame Rose, je vous ai déjà dit de m’appeler Raven bien que je ne peux cacher ma joie de vous revoir, vous et vos très admirables charmes. Permettez-moi de vous rendre un hommage. » fit Raven en ajoutant un baisemain à la fin de sa phrase.

L’intéressée éclata de rire.

« Allons, vous me faites trop d’honneur quand je sais que c’est pour mes filles que vous êtes là. Alors, que voulez-vous pour aujourd’hui ? Je n’ai d’ailleurs jamais su que vous avez un ami… aussi intéressant. »

« Oh, j’ai oublié de le présenter. Il se nomme Flynn mais hélas très chère madame Rose, je crains qu’il ne soit déjà pris. » dit Raven d’un ton faussement dramatique.

« Quel dommage. Je connais certaines de mes filles qui l’auraient trouvé à leur goût. Je me demande donc pourquoi vous êtes venus tous les deux. » interrogea madame Rose.

« J’aimerais passer un après-midi dans le grand salon avec quelques bons verres de vin et une délicieuse compagnie si vous voyez ce que je veux dire. Sept à huit de vos magnifiques demoiselles seraient la bienvenue. » expliqua Raven.

« Les filles habituelles ? Bien mais j’espère que vous avez de quoi payer. Et il vous faudra patienter un peu le temps que mes filles se préparent. Je ne pensais pas que vous viendrez à l’improviste. »

« Je suis même prêt à vous payer d’avance si cela peut vous rassurer. »

La femme hocha la tête d’un air convenu puis quitta ses visiteurs pour monter vivement à l’étage. Profitant de son absence, Flynn toisa l’Auguste d’un œil noir avant qu’il ne laisse échapper des paroles véhémentes :

« Raven ! Dis-moi qu’est-ce que nous faisons tous les deux dans une maison close ! C’est… amoral et indécent ! »

« Tu peux dire un lupanar, tu sais… Et je ne vois pas en quoi notre visite ici est plus amorale que nos activités au cirque ou plus indécente que tes activités nocturnes avec Yuri. » répliqua le clown de Brave Vesperia.

Le bras droit du Maître du cirque se mit à rougir mais se tut, ne voyant pas quoi répliquer aux propos de son aîné.

« Et puis tu as toi-même voulu en savoir un peu plus sur mes méthodes d’information, gamin. Sache-le : un tel lieu peut fourmiller d’une multitude d’informations sur nos… clients potentiels quand on sait s’y prendre. »

La discussion s’interrompit toutefois lorsqu’ils entendirent le pas de madame Rose dans l’escalier. Elle les fit monter au premier étage et ouvrit une porte tout au fond d’un couloir mal éclairé avant de les laisser pénétrer dans la pièce.

C’était une belle pièce qui possédait les dimensions d’un petit salon. Il ressemblait à un petit cocon de tissu, éclairé par diverses lampes à huile aux lueurs diffuses. Les murs matelassés étaient recouvert d’un tissu vert olive, lui-même drapé de pans de tissus bordeaux et noirs. Le sol était couvert d’une moquette bleu roi et d’un tapis de laine aux motifs orientaux. Au centre, une table basse en acajou sculpté et un large canapé carmin rayé de fines rayures dorées où s’étaient allongées trois femmes aguicheuses et bien pomponnées, si peu couvertes qu’elles auraient pu rivaliser avec Judith. Quatre autres étaient derrière le canapé et une dernière tenait un plateau en argent où deux verres et une bouteille de vin blanc étaient posés.

« Mes chers invités, je vous laisse en compagnie de mes filles qui sauront prendre soin de vous. Passez un agréable après-midi. Descendez à l’entrée une fois que vous aurez fini. » déclara madame Rose.

Une fois que la gérante quitta les lieux, Raven dévoila rapidement qu’il était un habitué. Il prit un verre, se versa du vin blanc et s’écria en levant sa main comme s’il portait un toast :

« A mes délicieuses Deborah, Lili, Amanda, Katrina, à mes superbes Messaline, Daphnée, Opale, Cassandre, je bois à nos retrouvailles ! »

Les filles présentes se mirent à pouffer de rire. Elles étaient d’âges divers, fleurs de l’âge qui goûtaient au printemps de leurs vingt ans ou au contraire s’approchant du crépuscule de la fin de la quarantaine. Mais toutes étaient enjouées et avaient ses charmes particuliers : jeunesse, audace, humour, sensualité, grâce, intelligence etc…

« Ah, c’est ce cher Raven ! Quel flatteur ! Tu nous fais trop d’honneur comme toujours ! Présente-nous plutôt ton jeune ami. » pépiaient-elles.

Le "jeune ami" en question commençait sérieusement à regretter d’avoir suivi son compagnon dans un tel lieu de débauche. Une veine commençait dangereusement à palpiter ses tempes et il se demandait pourquoi il n’avait pas quitté tout de suite l’endroit dès qu’il avait compris où il se trouvait pendant que les demoiselles le firent asseoir sur le canapé où il prit place vers le centre.

« Je vous présente mon ami Flynn, mes très chères. Il est un peu timide et coincé mais je compte sur vous pour le distraire et l’amuser. Oh, ne soyez pas trop entreprenante car son cœur est déjà pris. » présenta l’Auguste de Brave Vesperia.

« Dire qu’il est mignon comme tout ! Dommage ! » s’exclamèrent certaines filles en riant.

Pendant qu’une des demoiselles s’empressa de mettre en marche un vieux dictaphone avec une musique douce pour l’ambiance feutrée de cette pièce et que les autres dansaient, conversaient ou leur offraient des amuse-gueules ou des verres de vins, Flynn, après avoir patienté pendant plus d’une heure, estima qu’il en avait plus qu’assez et commença à discrètement tancer son camarade :

« Raven, je désapprouve cet endroit ! Je veux partir immédiatement ou sinon… » menaça-t-il.

« Ou sinon quoi ? Tu es vraiment vieux jeu mon garçon. Contrairement à toi, Yuri n’est pas du genre difficile quand je le traîne dans ce genre d’endroit. » se moqua Raven.

« Quoi ?! »

« Nous aimons même nous lancer quelques petits défis avec des gages appropriés bien sûr. Comme qui attirera le plus de filles ou obtiendra le plus de faveurs. Mais peut-être que tu es trop pusillanime comparé à Yuri… »

Le clown marqua une pause pour constater les résultats de sa tirade. Il savait qu’il allait obtenir l’effet qu’il recherchait. Bien que Flynn le dissimulait très bien en temps normal, affectant une mine complètement neutre, il était en réalité presque aussi jaloux que Yuri. Alors évoquer que quelques filles aient pu tourner autour du dompteur ne pouvait que titiller celui qui possédait le rôle de monsieur Loyal, sans compter un sens de la rivalité et de la compétition qui existait entre les deux amants… Tout cela ne pouvait aboutir qu’à une seule réaction chez Flynn qui fut celle attendue par Raven. Ce dernier ne fut pas déçu du résultat…

« Très bien. Dans ce cas, nous n’avons qu’à concourir entre nous Raven ! Que proposes-tu ? »

L’Auguste fut contraint de réprimer un sourire quand il réalisa que son plan fonctionnait au-delà de ses espérances.

« Eh bien, voyons qui de nous deux aura la préférence de ces charmantes princesses. Le perdant devra exécuter un gage donné par le gagnant. »

Il se leva alors du canapé puis éleva sa voix avec un air théâtral :

« Mesdames, je désire que vous procédez à une petite élection. Choisissez l’invité que vous préférez. Aimez-vous les bruns ou les blonds ? Un homme mûr ou un jeune inexpérimenté ? Votez, votez en votre âme et conscience, concertez-vous si nécessaire puis indiquez votre élu. »

Les filles de joie se mirent à rire, se réunirent dans un coin du petit salon puis chuchotèrent entre elles tout en jetant de temps à autre un clin d’œil complice et enjôleur vers le duo masculin assis sur le canapé. Tout cela dura un quart d’heure avant que les demoiselles se lèvent puis accoururent près des deux hommes et se jetèrent toutes dans les bras de Raven.

« Nous avons toutes choisies à l’unanimité Raven ! Les hommes mûrs ont leurs charmes. Ils ont plus d’assurance, connaissent mieux les paroles qui nous touchent. » s’écrièrent-elles joyeusement.

Une fois que les filles reprirent leurs activités, Flynn hocha la tête d’une mine contrariée – il détestait perdre même quand il s’agissait d’un enjeu futile quand il y avait Yuri dans l’équation – mais il avait accepté la défaite.

« Bien joué Raven, je suis battu à plate couture. Je ne peux qu’accepter ma défaite. Que sera donc mon gage ? »

« Je suis en train d’y réfléchir. Oh, attends quelques instants, je vais en profiter pour demander une bouteille de vin rouge. » dit-il quand il aperçut Messaline et Katrina quitter le salon.

Il rejoignit donc les deux filles de joie dans le salon après avoir pris la précaution de bien refermer la porte derrière lui. Une fois qu’il s’assura que son compagnon ne pouvait ni l’entendre ou le voir, il murmura :

« Bien joué les filles pour ce petit tour. Il n’y a vu que du feu ! »

« Heureusement que tu nous avais payées à l’avance. Quel dommage ! Il était vraiment plus mignon et attrayant que toi. »

« Hé, je ne suis pas un ingrat ! » protesta l’homme en sortant une bourse boursoufflée. « Tenez, un supplément à partager entre vous mes chères pour m’avoir fait gagner. »

Sur ce, il revint au salon avec un air pensif. Il commençait peut-être à avoir une idée pour le gage. Il était de corvée aujourd’hui et c’était d’un tel ennui de s’en charger ! Il pouvait bien la refiler à Flynn qui avait du temps libre pour une fois. Et il ne se souvenait plus exactement de ce qu’il devait faire mais ce serait le blond qui le ferait à sa place !

« Flynn-chan, je pense que j’ai une petite idée pour ton gage… »

--§--

Plus tard, dans la soirée…

« Tu sais Raven, je peux comprendre que ton ego avait besoin d’une victoire sur Flynn pour être satisfait. Ça, je peux l’accepter. » dit Yuri pendant qu’il toisait l’Auguste de ses yeux sombres.

Près de lui, Rita était en train de fulminer de rage et si Estelle n’était pas à ses côtés, nul doute qu’elle lui aurait balancé l’une de ses célèbres boules de feu.

« Tu as très certainement triché avec ce pari en payant grassement les filles à l’avance. Que tu aies triché pour assurer ta victoire, ça aussi je peux l’accepter. » poursuivit le dompteur.

Patty et Karol avaient des mines abattues comme s’ils assistaient à un enterrement pendant que Judith jeta un regard de reproche au vieil homme…

« Je peux comprendre aussi que tu en aies profité pour refiler ta corvée à Flynn, tu n’as jamais apprécié d’en faire de toute façon. Et je peux admettre que tu aies oublié en quoi consistait ta corvée du jour. Jusqu’ici nous sommes d’accord. »

Un gémissement plaintif s’échappa des lèvres de Karol pendant que son collègue de clown n’en menait pas large…

« Par contre Raven, ce que je n’accepte pas, c’est que de toutes les corvées que tu pouvais oublier… pourquoi diable a-t-il fallu que ce soit celle de CUISINE ?! » explosa le Maître du cirque en enfonçant son visage dans sa main.

Tous les regards de la troupe, y compris celui de Repede, fixaient le vieil homme comme s’ils étaient sur le point de l’étrangler sur place avant que tous laissent échapper leurs ressentiments.

« Je n’ai rien fait de mal dans cette affaire ! Pourquoi devrais-je subir la cuisine de Flynn comme punition ? C’est le pire des châtiments ! » gémit Karol.

« La cuisine ne devrait pas être une aventure si hautement risquée. » proclama Patty d’une voix sombre en fixant son assiette et ses couverts.

« Yuri, tu ne pouvais vraiment pas dire à Flynn que sa cuisine est en général… immangeable ? Parfois, vu comment il assaisonne ses plats, je me demande s’il était vraiment humain avant… Personne n’a un palais aussi unique que le sien… » commenta Judith d’un air désabusé.

« Tu es le Maître et tu couches avec lui ! » asséna Rita en lâchant ses paroles toutes crues. « Ne me dis pas que tu n’as pas l’autorité et les moyens pour l’empêcher de cuisiner ! »

Yuri parut encore plus désespéré lorsqu’il enfouit davantage son visage dans sa main, ses longs cheveux de jais couvrant ses joues et son menton, masquant ainsi presque complètement sa figure.

« Crois-moi ou non mais à chaque fois qu’il me présente son plat, il a l’air si heureux avec son sourire plein d’espoir que je n'ai pas le courage de lui avouer. » grogna le brun.

« En gros, tu es faible devant Flynn. »

« Rita ! » protesta Estelle.

Un pas empressé coupa court à la discussion et Flynn jaillit de la cuisine. Comme l’avait décrit son amant, il semblait rayonner d’une telle aura de bonheur d’avoir fait la cuisine que personne n’osa émettre un avis sur la qualité douteuse de son plat, en dépit de la très belle présentation digne d’un chef gastronomique. Cependant, tous connaissaient le talent culinaire du blond qui variait entre le meilleur et le pire…

« Yuri, j’espère que tu vas aimer mon plat ! Comme cela fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de te préparer quoi que ce soit, je t’ai fait un curry de ma création. » s’exclama Flynn avec enthousiasme.

« Un curry… de ta création ? » répéta le dompteur.

Traduction : son amant n’avait pas suivi la recette à la lettre et avait donc cuisiné à partir de son sens du goût. Résultat : ce plat était tout simplement immangeable…

« Oui. Il faut d’ailleurs que je remercie Raven pour m’avoir offert une telle occasion de faire la cuisine. S’il n’avait pas fait ce pari avec moi… »

« Oh, sois tranquille. Je suis sûr que le vieil homme sera absolument ravi de goûter à ta cuisine pour te remercier. N’est-ce pas Raven ? » interrogea le Maître du cirque en le fixant d’un œil torve pendant que les autres foudroyaient l’Auguste de leur rancœur.

« Bien… bien sûr. Je suis certain que le goût sera à tomber à la renverse. » affirma le responsable de ce désastre.

Flynn fut très enchanté en entendant cette réponse.

« Bien, je vous laisse déguster. Je dois surveiller la cuisson de mon gâteau au four. S’il en reste, on pourra en garder pour le manger ensemble cette nuit Yuri ? »

« Ou… oui. C’est une excellente idée Flynn. Cela fera un super encas si nous avons un petit creux. » assura Yuri en s’efforçant de sourire.

Dès que le cuisinier quitta la pièce, celui qui possédait le rôle de dompteur contempla le reste de ses compagnons qui s’efforçaient de retenir en vain de retenir leurs rires avant de les menacer :

« Le premier qui émet un commentaire ou qui laisse échapper d’une quelconque manière qu’il est en train de se moquer de moi au sujet de ce qu’il vient de se passer, mangera l’intégralité de la cuisine de Flynn pendant une semaine. »

Tous les sourires disparurent immédiatement.

« Et on va vraiment devoir manger ça ? » demanda Patty avec une expression désespérée en contemplant le superbe dressage du curry.

Yuri poussa un soupir.

« Donnez tous vos parts à Repede. On va les distribuer à ceux de la Galerie. » dit-il.

« Les pauvres. Même eux ne méritent pas ça. » commenta Karol.

« C’est vraiment cruel de leur infliger un tel supplice culinaire. » renchérit la lanceuse de couteaux.

« Sauf toi vieil homme. » ordonna le Maître du cirque. « Tu mangeras ce curry et le gâteau qui viendra jusqu’à la dernière miette ! Et n’oublie surtout pas de complimenter Flynn à la fin ! »

« Tu ne peux pas me faire ça ! » s’écria-t-il horrifié.

« Oh que si. » ajouta Yuri avec un mauvais sourire sur ses lèvres. « Et pour finir, tu es de corvée à plein temps avec interdiction d’aller draguer de la minette pendant deux semaines. »

« C’est quand même cruel Yuri. » commenta la funambule-trapéziste.

« Détrompe-toi. J’estime avoir été suffisamment clément en ne le forçant qu’à manger sa part. Au moins, il n’a pas le plat entier de curry ou l’intégralité du gâteau à manger ! »

A la fin de la journée, tout le monde passa une excellente soirée : Flynn était heureux d’avoir cuisiné et d’avoir été félicité, Yuri de s’exercer à une activité nocturne des plus intenses avec son favori et tous les autres membres de la troupe d’avoir évité l’apocalypse culinaire du repas du soir… sauf pour Raven et les prisonniers de la Galerie qui furent soudain pris de terribles maux d’estomacs insupportables persistants pendant plusieurs jours et dont l’origine resta un grand mystère pour le maître de cérémonie de Brave Vesperia…

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Titre : Soirée d’Halloween

Auteur : Eliandre

Beta : Kaleiya Hitsumei

Disclaimer : Les personnages de Tales of Vesperia ne sont pas ma propriété. Ni la chanson Les Démons de minuit qui appartient à Emile et Images.

Note : Dédié à Daffy car je tiens à lui prouver que je n’écris pas que des fics où Yuri et Flynn souffrent mille maux par ma faute.


Soirée d’Halloween

« Yuri, Judith, est-ce que vous avez bientôt terminé ? » demanda Estelle d’un ton affolé. « Oh là là ! Karol et les autres ne vont pas tarder à venir et nous ne sommes même pas prêts ! »

La cuisine de l’immense maison d’Estellise dite Estelle pour ses amis intimes fonctionnait à plein régime et il s’en dégageait une chaleur étouffante avec toutes les préparations qui tournaient en même temps. Pendant qu’il surveillait une casserole dont il mélangeait le contenu orange à l’aide d’une spatule, le dénommé Yuri, un jeune homme de vingt et un ans reconnaissable par sa longue chevelure noire, leva la tête avant de dévisager son hôtesse d’un air rassurant.

« Calme-toi Estelle ! Judy et moi avons presque fini nos plats. Nous serons prêts dans les temps, pas vrai Judy ? »

« Bien sûr. » renchérit une jeune femme à la chevelure bleutée négligemment nouée en chignon. « Détends-toi Estelle, ne sois pas si nerveuse ! Les graines de citrouilles ont été rôties, on pourra donc les servir comme amuse-gueules en attendant. Yuri est en train de réchauffer la soupe tandis que je termine ma tarte et il ne restera plus qu’à revêtir nos costumes. Et la décoration ? »

« Oh… » répondit Estelle qui semblait soudain soulagée d’un grand poids. « Ioder et moi avons fini d’accrocher les guirlandes de fantômes, les fausses toiles d’araignée et tout le reste. On n’allait pas tarder à se changer. »

Pendant que Yuri et Judith cuisinaient, Estelle et son cousin Ioder s’étaient occupés de ranger le salon, installer la table et les chaises, mis les couverts avant de s’occuper de la décoration. Le plus dur fut de creuser les cinq citrouilles qu’ils avaient achetées puis de les découper pour en faire des têtes de Jack o’ Lantern. Mais ne voulant pas gaspiller la chair et les graines, Yuri et Judith en avaient profité pour griller les graines et s’étaient servis de la chair pour en faire une bonne soupe chaude – idéal pour réchauffer la bande d’affamés qui ne tarderaient pas à venir après leur quête de bonbons – et une délicieuse tarte. Ils pourraient utiliser ensuite l’excédent pour en faire des confitures qu’ils pourraient offrir à leurs amis. [1]

Oui, car en cette belle soirée de fin d’Octobre, Estelle avait décidé d’organiser une petite fête costumée chez elle afin de célébrer Halloween. Elle avait obtenu l’accord de ses parents pour qu’ils lui laissent la maison et le champ libre. Il ne manquait plus que des participants et de prévoir l’organisation de son événement afin que tous passent une bonne soirée. La jeune fille avait donc invité Rita, sa meilleure amie ainsi que ses amis les plus proches qui comprenaient Yuri, Flynn, Judith qu’elle connaissait depuis le lycée et Karol et Patty, ses deux jeunes voisins. Raven, le trentenaire assez original dans son genre mais sympathique dans le fond et qui vivait dans le même immeuble que Yuri et Flynn, était aussi à ajouter dans sa liste de participants. A chacun, elle leur avait fait passer le message qu’ils pouvaient inviter certaines de leurs connaissances à sa fête à partir du moment qu’ils restaient raisonnables et qu’ils la prévenaient. Yuri avait donc ramené Ted, un jeune garçon qu’il avait l’habitude de garder de temps à autre pour gagner un peu d’argent et rendre service à son gardien légal, le vieux Hanks. Flynn avait invité Sodia, une amie de son université. Karol voulait être avec sa meilleure amie Nan tandis que Raven avait proposé à son collègue de travail Yeager de venir avec ses deux filles adoptives Gauche et Droite. De plus, comme son cousin Ioder était de passage pour lui rendre visite pendant cette période de fête, Estelle l’avait aussitôt inclus parmi ses invités.

Halloween constituait l’une des fêtes favorites de Yuri, principalement à cause des sucreries dont il raffolait et qu’il pouvait obtenir lors de la quête des bonbons en sonnant chez les gens. Bien que Flynn, son meilleur ami et accessoirement colocataire de l’appartement qu’ils partageaient ensemble, lui faisait remarquer qu’il était un peu trop vieux pour continuer de pareils enfantillages, le brun trouvait toujours la parade en prétextant accompagner ou Ted, ou Karol, ou Patty quand ils faisaient leur tour du voisinage à la recherche de leurs sucreries. A la longue, Flynn avait poussé un long soupir puis avait fini par abandonner. Cela étant dit, en plus d’accompagner ses jeunes amis, Yuri, en excellent cuisinier qu’il était, préparait également tous les ans quelques sucreries de sa propre création pour les enfants qui sonnaient à sa porte ainsi que des chocolats noirs qu’il avait l’habitude de partager avec son meilleur ami – sans détester ce qui était sucré, Flynn n’en était pas friand non plus et le chocolat noir avait l’avantage d’avoir une certaine amertume qui était plus appréciable pour lui.

Mais cette année, il avait laissé Raven et Yeager surveiller les jeunes pendant leur quête car Estelle lui avait demandé son aide pour préparer les plats pour ses nombreux visiteurs ainsi que celle de Judith, qui était également douée pour la cuisine, ce qu’ils firent bien volontiers, leur amie commune manquant cruellement d’expérience dans la confection des plats. Et puis, tant qu’à faire, cela permettait d’éviter les catastrophes culinaires de Rita – qui avait l’affreuse habitude de bâcler ses préparations – ou de Flynn – dont le sens du goût était un désastre apocalyptique, Yuri se demandait d’ailleurs toujours comment il avait pu survivre aux plats que ce dernier lui cuisinait depuis leur enfance.

« Je pense aussi qu’on ne va pas tarder à se changer aussi. Notre petite bande d’affamés ne va pas tarder. » déclara le brun en coupant la plaque d’induction. « Tu as préparé la bassine pour le jeu de pommes de tout à l’heure Estelle ? »

« Oui, je l’ai déposé à côté du sac de pommes. On la remplira le moment venu. »

« Parfait, je monte donc me changer. » dit-il en se saisissant d’une pomme rouge bien juteuse au passage.

Il grimpa l’escalier menant au premier étage. Estelle avait deux chambres d’amis dans sa maison, l’une qui était occupée par Ioder et l’autre qu’elle avait laissée à disposition de ses visiteurs pour qu’ils puissent se changer et revêtir leur tenue d’Halloween. Pour sa part, Yuri avait prévu un déguisement de roi démon. Basique certes mais il avait obtenu son costume en dépannant l’un de ses amis malade au club amateur de théâtre pour une représentation et celui-ci l’avait remercié en le lui offrant. Le brun se demandait comment cette chose allait lui servir et s’il ne valait pas mieux jeter le tout à la poubelle jusqu’au jour où Estelle lui annonça sa soirée déguisée. Au moins, ce costume allait maintenant pouvoir servir sans qu’il ait besoin de dépenser ses sous dans une boutique de déguisement. Tant mieux car Judith lui avait semblé déçue lorsqu’il avait annoncé qu’il avait déjà ce qui lui fallait. La connaissant, elle avait sûrement eu une idée tordue derrière la tête…

Il sortit donc son sac de sport, endroit où il avait plié son déguisement, passa son haut à dominance noire où perçait quelques nuances de rouge sang et de violet améthyste, son pantalon, sa ceinture et ses longues bottes de cuir puis accrocha ses longues cornes vermillon veinées de noir à sa tête. Il détacha ses cheveux, préalablement noués pour la séquence « cuisine », les brossa pour les lisser un peu avant de se regarder dans le miroir de la chambre placée au fond de la pièce. Inutile de se maquiller pour accentuer son regard ou se rendre plus effrayant, il se trouvait bien ainsi et surtout, il détestait ça depuis le jour où, ayant perdu une partie de poker face à Judith, il avait dû subir cette épreuve totalement injustifiée comme gage.

Puis, il ramassa la belle pomme rouge prise dans la cuisine d’Estelle et voyant son canif de poche à l’intérieur de son sac de sport, il décida de s’en servir pour couper son fruit en deux. Après avoir accompli sa tâche, son premier réflexe fut, tout en croquant sa pomme, de lever instinctivement ses yeux gris qui se posèrent devant le miroir, premier objet que son regard croisa. Cependant, ce qu’il y vit, ce n’était pas son reflet mais un autre visage qui lui était très familier : des prunelles d’un bleu azur resplendissant encadré par des traits réguliers et de courts cheveux blonds en bataille…

« Flynn ! » reconnut Yuri en s’écriant d’une voix incrédule. [2]

Soudain, une voix résonna derrière son dos pour lui répondre :

« Yuri ! Tu étais en train de te changer ? Excuse-moi, je ne t’avais pas vu ! J’aurais dû frapper à la porte. » s’excusa le nouveau venu.

Le brun se retourna. Pendant qu’il était en train de s’habiller, Flynn, son meilleur ami et colocataire, avait dû arriver et était monté directement à l’étage pour y déposer ses affaires. Ce dernier lui adressa un sourire amusé en voyant son meilleur ami déjà en costume.

« Sa Majesté démoniaque est donc revenue depuis cette fameuse pièce de théâtre ? Je dois dire que cela te va plutôt bien. »

« C’est ça, moque-toi de moi ! » répliqua Yuri en voyant le sourire du blond s’élargir à sa réponse. « Depuis combien de temps es-tu arrivé ? »

« Juste à l’instant. Estellise était en train d’ouvrir la porte au moment où Sodia et moi allions sonner. »

C’était donc la raison pour laquelle Yuri n’avait entendu aucun son annonciateur lui indiquant la présence de nouveaux visiteurs.

« Et vous avez ramené vos déguisements ? » demanda celui qui s’était habillé en roi démon.

« Oui. Sodia a ramené des oreilles de chat en serre-tête, une queue à accrocher et une paire de gants imitant des pattes pour se déguiser en chat. Elle se changera sans doute après avoir fini sa discussion avec Estellise. »

« Basique mais original. Cela change des habituels chapeaux pointus de sorcière que je vois trop souvent. Et toi ? »

Pour toute réponse, Flynn sortit de son sac à dos un drap blanc, vieux mais propre, qu’il avait plié soigneusement. Yuri comprit immédiatement.

« Flynn, ne me dis pas que tu as fait preuve d’aucune imagination en prévoyant un costume de fantôme ! C’est une idée à la portée de n’importe qui ! » s’exclama-t-il.

« Oui, je le sais bien mais je n’ai pas trop eu le temps de réfléchir à un costume original avec toutes mes révisions pour l’université. Ce n’est que pour une fête de toute façon. » répliqua son meilleur ami.

« Oh, ce n’est que pour une fête ? » interrompit soudain une voix féminine. « Tut tut tut, je ne suis pas d’accord et il est temps que la talentueuse Judith intervienne pour vous habiller correctement. »

La porte s’ouvrit et laissa donc apparaître la jeune femme à la chevelure bleutée. Elle jeta un coup d’œil appréciateur lorsqu’elle vit Yuri dans son déguisement de roi démon mais afficha une mine désapprobatrice en remarquant le futur costume de fantôme de Flynn. Observant les expressions de son amie, Yuri se rappela son goût pour la mode et surtout pour l’innovation vestimentaire. Elle était capable de se vêtir avec le genre de vêtements que personne n’aurait imaginé.

« Flynn, tu ne vas pas porter cette chose ! » fit la jeune femme d’une voix réprobatrice. « Cela ne te va pas du tout ! »

« Et que voudrais-tu donc que je porte à la place ? » répliqua l’intéressé quelque peu vexé par la remarque de son amie.

A peine finit-il de prononcer son interrogation que Judith lui adressa un sourire malicieusement ravi.

« Je suis bien contente que tu me poses cette question ! Figure-toi que j’avais acheté un déguisement pour Yuri pour qu’il fasse complément au mien mais vu qu’il en a déjà un de convenable… Je l’avais ramené au cas où et je suis heureuse de constater qu’il va pouvoir servir à quelque chose ! En plus, tu as la même taille que Yuri donc je suis sûre qu’il t’ira parfaitement. »

Elle tira alors sa grande sacoche qu’elle entrouvrit suffisamment pour montrer à Flynn mais celui-ci esquissa un mouvement de recul avec un air effaré sur le visage quand il en aperçut le contenu.

« Tu n’es pas sérieuse ! » protesta-t-il. « Il est hors de question que je porte une chose pareille ! »

Au même instant, la porte de la pièce s’ouvrit pour laisser passer Ioder qui tentait de nouer sa cape de velours noir au revers rouge pour compléter son costume de vampire. Avec sa chemise blanche aux manches à volants, son jabot de dentelle accroché à son cou et son pantalon sombre, son déguisement était plutôt réussi.

« J’ai entendu des cris depuis ma chambre. Qu’est-ce qu’il se passe ? J’espère que ce n’est rien de sérieux. » s’inquiéta le cousin d’Estellise.

« Oh, ce n’est pas grand-chose ! » répondit Judith. « Juste Flynn qui fait le difficile au lieu de mettre le costume que je lui ai choisi. »

Sur ces paroles, Ioder jeta un coup d’œil au contenu de la sacoche de la jeune femme avant d’afficher un sourire amusé.

« Eh bien… si tu as besoin d’un assistant pour t’aider à habiller ce cher Flynn, je serai enchanté de t’apporter mon aide ! »

« Non Ioder, tu ne vas pas tout de même pas l’aider ! » répliqua l’intéressé avant de se tourner vers son meilleur ami en quête de soutien.

Mais au lieu de ça, Yuri se dirigea tranquillement vers la sortie et juste avant de refermer la porte derrière lui, il lança :

« Eh bien, je dois admettre que tu avais raison quand tu parlais du mauvais karma ! Qui est donc la personne qui s’est esclaffé de rire à s’en tenir les côtes quand j’ai perdu au poker contre Judith et que j’ai dû subir une séance de maquillage ? Comme tu l’as dit toi-même : la vengeance est un plat qui se mange froid… »

« Yuri ! » protesta le blond. « Attends ! Ne me laisse pas avec… »

« Bon courage Flynn. J’ai hâte de voir le résultat. » dit le brun avant de claquer la porte au nez de son meilleur ami.

Ce dernier voulut la rouvrir immédiatement pour sortir mais Judith le devança en fermant la porte à clef avant de fourrer celle-ci dans sa poche.

« Inutile d’essayer de résister Flynn ! Pour cette fête d’Halloween, je vais personnellement m’assurer que tu sois correctement habillé. Crois-moi, une fois que j’en aurais fini avec toi, tu seras la vedette de la soirée ! »

Flynn déglutit avec difficulté quand il remarqua que les yeux de Judith et de Ioder brillaient avec un peu trop de convoitise en le dévisageant…

--§--

Lorsque Yuri atteignit le rez-de-chaussée, il fut surpris d’être accueilli par une petite pirate blonde qui se jeta dans ses bras pour l’embrasser.

« Yuri ! Je suis contente de te voir, nanoja ! » s’exclama-t-elle. [3]

C’était Patty, une jeune fille de quatorze ans qui lui vouait une immense admiration. Elle le contemplait d’un air malicieux avec son costume de pirate, tricorne et veste bleu marine avec une bordure dorée. Autour de son cou, il y avait une paire de jumelle et à sa main droite, elle tenait une sucette géante, butin de sa quête des bonbons.

« La pêche a été bonne on dirait. » remarqua l’aîné.

Se tournant vers l’entrée de la maison, il aperçut le reste de la bande de petits gloutons ainsi que les deux adultes qui les accompagnaient, Raven et Yeager. Le premier s’était déguisé en faucheur en se couvrant d’une longue cape noire surmontée d’une capuche, gardant une faux en plastique entre ses mains tandis que le second s’était visiblement inspiré du Chapelier fou de Tim Burton pour son costume, d’autant plus que Yeager avait une passion pour la couture et se révélait être plutôt doué en ce domaine. Ceci expliquait les vêtements de ses filles adoptives, Gauche et Droite, vêtues en Gothic Lolitas. Les jumelles portaient deux belles robes à dentelles noires, des collants blancs et des souliers vernis d’une couleur bordeaux. Elles avaient noués leurs cheveux en deux chignons ornés de rubans, carmin pour la première et vert sombre pour la seconde, et leurs mains étaient couvertes de mitaines. Si on ajoutait un maquillage particulièrement réussi avec du crayon noir et du rouge à lèvres qui mettaient bien en valeur leur visage, elles ressemblaient à de magnifiques poupées enveloppées d’une atmosphère délicieusement macabre.

Un peu plus loin, Estelle discutait avec Sodia, la camarade de Flynn, et Rita, sa meilleure amie. Cette dernière ne s’était visiblement pas foulée pour son costume de savant fou : elle s’était contentée de reprendre sa vieille blouse de chimie à laquelle elle avait ajouté une paire de gants en latex qui pendaient négligemment dans l’une de ses poches et une paire de lunettes d’aviateur accroché à sa tête dont les cheveux avaient été volontairement décoiffés. Visiblement, ça parlait de « trucs de filles » de ce côté…

Près de la table, Karol, Nan et Ted partageaient les sucreries qu’ils avaient collectées. Nan avait le déguisement le plus classique du trio avec son costume de sorcière : chapeau pointu, longue robe et balai. Ted avait été plus original en tentant un déguisement de Jack la Lanterne. Il avait maquillé son visage de maquillage à l’eau orange et noir de telle sorte que son visage avait la même expression grimaçante que les citrouilles d’Halloween. Mais la préférence de Yuri alla pour Karol et son costume de bourreau avec une mention spéciale pour la hache géante en plastique maculée de faux sang et le masque de cette vieille profession qui dissimulait entièrement sa tête.

D’ailleurs, ce fut ce dernier qui le remarqua puis poussa une exclamation de joie avant de se précipiter vers lui.

« Yuri, comment ça va ? Il est super ton costume. Tiens, on t’a gardé une part de bonbons. » ajouta-t-il en donnant des poignées de confiseries. « Où sont Flynn et Judith ? »

A ce moment précis, comme pour répondre à l’interrogation de Karol, un cri horrifié retentit de l’étage avant qu’une porte s’ouvre pour laisser entendre quelques mots :

« Judith, je ne peux pas sortir de cette pièce ainsi ! C’est… »

« C’est parfait et tu as enfin un déguisement convenable pour Halloween ! Descendons vite pour accueillir nos amis. » claironna triomphalement Judith.

Un bruit de pas descendant les marches et Ioder apparut dans son costume de vampire avec un sourire innocemment satisfait. Puis, d’une démarche majestueuse, Judith apparut à son tour dans un costume si dénudé que Raven, homme quelque peu pervers, ne put empêcher ses yeux de traîner sur ses belles formes généreuses… La jeune femme portait un justaucorps de jais qui camouflait ses parties intimes et par-dessus, un très court corset de cuir noir recouvrant presque entièrement le justaucorps et qui mettait sa poitrine en valeur et lui laissait les épaules libres. Des bas de résilles et une paire de bottines complétaient l’ensemble sans oublier une paire de cornes noires à la tête et deux ailes de chauve-souris dans le dos, révélant ainsi le choix de Judith pour Halloween : une succube.

« Judith chérie, tu es diaboliquement resplendissante ! » s’écria Raven en totale admiration.

« Merci Raven, merci ! » répondit la jeune femme d’un ton faussement modeste. « Pendant que la succube que je suis va charmer les hommes, permettez-moi par contre de vous présenter mon… partenaire pour cette soirée. »

Un troisième bruit de pas, plus lent, moins empressé se fit entendre et de l’escalier, les gens se trouvant au rez-de-chaussée virent un drap blanc s’agiter devant eux avant que Judith, apercevant ce détail, poussa un soupir exaspéré et se précipita vers le pseudo-fantôme pour le lui arracher d’un coup sec sous d’énergiques protestations avant de saisir l’intéressé et le montrer à l’assemblée.

Judith n’y avait pas été de main morte avec Flynn. Elle l’avait forcé à porter un gilet sans manches en vinyle noir qui se fermait par un jeu de lacets élastiques qui s’entrecroisaient, créant ainsi un maillage qui laissait deviner le torse très athlétique du jeune homme. Vu la très courte taille du gilet, il dénudait également les épaules, les hanches et l’abdomen, faisant donc apparaître des pans entiers du corps du séduisant blond. Judith lui avait ensuite choisi un pantalon noir en cuir avec plusieurs jeux de fermetures éclairs qui permettaient de se séparer d’une partie ou non du vêtement. En plus d’une paire de cornes noires et d’ailes de chauve-souris identiques aux siennes, Judith l’avait obligé à prendre d’autres accessoires. Un choker à pointes était à son cou, accompagné de bracelets à pointes et d’un entremêlement de chaînes métalliques à son poignet gauche. Et comme en affaire de relooking Judith ne faisait jamais les choses à moitié, elle avait souligné au crayon noir le contour des yeux de Flynn, rendant ainsi la couleur azur de ses prunelles plus tranchante et mystérieuse à la fois et avait passé une couche de vernis noir sur ses ongles pour donner l’illusion de griffes.

« Je vous présente donc Flynn, l’incube qui se chargera de ravager le cœur des demoiselles présentes… mais au vu de vos réactions, j’ai l’impression qu’elles ne seront pas les seules ! »

Effectivement, à la vue de Flynn, tout le monde le contemplait bouche bée, ce style vestimentaire si inhabituel étant aux antipodes de ce que portait en temps normal le sérieux étudiant. Et curieusement, cela lui allait très bien !

« Tu es super, Flynn ! » s’exclama Ted.

« Oui, tu es super ! » répéta Karol.

« On dirait une rockstar qui s’apprête à monter sur scène pour son concert ! » renchérit Patty avec admiration.

« Oh, tout à fait ! » fit Nan en hochant frénétiquement la tête.

Le blond ne sembla pas apprécier pleinement les félicitations de ses cadets, son esprit s’efforçant de se remettre du reflet qu’il avait aperçu dans le miroir une fois que Judith et Ioder en avaient fini avec lui.

« Eh bien, si un jour j’avais imaginé Flynn porter une tenue pareille… » commenta Raven.

« Je me sens humilié ! » grogna l’intéressé avec une mine accablée en enfonçant son visage dans la paume de sa main, ce qui eut comme conséquence de mettre en valeur ses ongles couverts de vernis noir. « Qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver embarqué dans cette affaire ? J’ai perdu toute dignité avec ce costume ! »

« Ne dis pas ça, Flynn ! » protesta Estelle avec enthousiasme. « Ton déguisement d’Halloween est si réussi ! Je trouve que tu es la parfaite illustration de la personnification de la débauche et de la luxure ! »

« Hum, ma chère Estellise… » intervint Yeager. « De votre part, je suis persuadé qu’il s’agissait d’un authentique compliment mais je crois que vous êtes en train d’enfoncer davantage notre pauvre Flynn… »

Sodia était tellement gênée de voir son ami si peu vêtu qu’elle avait détourné la tête et que ses joues avaient viré au cramoisi. Celles-ci paraissaient émettre une telle chaleur qu’on aurait pu y faire cuire un œuf… Rita, elle, s’efforçait plutôt de se remettre du choc initial.

« Alors Yuri, est-ce que le résultat est à ton goût ? » demanda Ioder d’une voix un peu trop innocente pour être honnête.

Lorsqu’il avait entendu les pas de Flynn annonçant que ce dernier allait descendre, le brun avait préparé quelques sarcasmes prêts à sortir dès qu’il apercevrait son meilleur ami mais en le voyant dans son costume d’incube, il ne trouva rien à dire. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de ce cou souligné par le choker à pointes, de ce torse qu’il entrevoyait à travers les lacets élastiques de ce gilet et il eut littéralement la gorge nouée. Il avait conscience du succès de Flynn auprès du sexe féminin et depuis son enfance commune avec le blond, il avait l’habitude de le voir nu même si cela devenait de plus en plus rare au fur et à mesure qu’ils grandissaient – surtout qu’à l’adolescence, son ami avait développé un sens excessif de la pudeur – mais là… Par quel tour de force Judith avait réussi à métamorphoser cet ange égaré sur Terre en un séduisant démon tentateur ? Parce qu’en fait, là, son imagination l’entraînait plutôt sur un versant extrêmement torride…

Cependant, son silence prolongé agaça Flynn qui s’impatienta et croisa les bras.

« Bon, vas-y, moque-toi de moi qu’on en finisse une fois pour toute ! »

« Je dois admettre qu’il y a tellement de choses à dire dessus que je ne sais pas par quoi commencer… » murmura Yuri.

Bon sang ! Judith avait vraiment créé un incube plus vrai que nature !

« Peut-être que les langues se délieront mieux autour d’un bon repas. Si on commençait à servir les apéritifs, Yuri ? Pendant ce temps, Estelle pourra en profiter pour se mettre en costume. » proposa celle qui s’était habillée en succube.

« Tu t’es déguisé en quoi Estellise ? » demanda Gauche.

« En infirmière sanglante. » répondit son hôtesse. « Un petit uniforme, quelques fausses taches dessus et quelques seringues en plastique et le tour est joué. »

« Je ne trouve pas cela franchement terrifiant… » commença Karol avant d’être violemment interrompu par une baffe habituelle de Rita qui, comme toujours, se servait de lui comme punching-ball favori.

« Tu trouves ? » répliqua la meilleure amie d’Estelle toujours prête à la défendre. « Quand je vois le nombre de personnes qui ont peur d’une pauvre piqûre du médecin, je me dis qu’un déguisement d’infirmière avec des seringues est original. D’ailleurs morveux, rappelle-moi qui tremblait comme une feuille quand le docteur lui a annoncé qu’il fallait faire le rappel du vaccin antitétanique ? »

« Chut Rita, pas devant Nan ! » s’affola Karol mais heureusement pour lui, elle était trop occupée à regarder le costume de Flynn avec Patty et Ted.

A l’annonce du repas, Flynn se dirigea aussitôt dans le salon, voulant cesser d’être au centre de l’attention des autres convives, suivi de près par Ted et Patty. Quand Yuri, à son tour, rejoignit le salon, Judith et Ioder échangèrent un sourire malicieux avant que la première prenne sa place à table et que le second parte en cuisine pour ramener les plats. Apparemment, dès le début, ils avaient eu la même idée : faire en sorte que deux idiots réalisent ce qui était une évidence pour les autres, à l’exception peut-être des plus jeunes…

--§--

Le repas fut un moment fort convivial et fut un savoureux délice à déguster. Yuri et Judith s’étaient vraiment surpassés pour cette soirée d’Halloween. Les visiteurs croquèrent les graines de citrouilles grillées et quelques gourmandises avant de passer à la soupe de citrouille qui réchauffa la jeune bande d’affamés après plusieurs heures passées dans le froid à frapper des portes pour demander des bonbons ou un mauvais tour – ils avaient d’ailleurs prévu un sac entier de confettis à jeter sur ceux qui refusaient [4]. Ils avalèrent ensuite du colcannon [5], sorte de purée à partir de pommes de terre, de choux et de beurre, accompagné de viande de bœuf ou de poulet selon les préférences de chacun et la tarte à la citrouille qui fut jugée excellente. Puis ils s’accordèrent une pause le temps que le barmbrack cuise au four. Pendant ce temps, Estelle avait ramené la bassine remplie d’eau et des fruits pour le jeu des pommes. [6]

Les plus jeunes furent plus que ravis de s’y mettre. Des cris joyeux, des exclamations enthousiastes, des encouragements survoltés résonnèrent dans la pièce, chacun, à tour de rôle, espérant attraper la plus grosse pomme. Les plus âgés préférèrent grignoter quelques noix disposées dans un panier avec un casse-noix mais Yuri fut surpris d’apercevoir Raven et Judith prendre chacun une paire de noix avant de les approcher près de la cheminée dont le feu crépitait allègrement.

« Qu’est-ce que tu fais le vieux avec ces deux noix ? » demanda le brun. « Tu veux les griller au feu ? »

« Tiens donc… Tu ne connais donc pas cette tradition d’Halloween ? » demanda son aîné. « Que je t’explique : tu prends donc deux noix ou des noisettes à qui tu vas donner des noms. L’une portera forcément ton nom, l’autre d’une personne aimée – dans mon cas, la seconde porte le nom de ma Judith chérie – et tu les mets au feu l’une à côté de l’autre. Si une de noix se met à sauter violemment et s’éloigne de l’autre, c’est que la relation que tu envisages est vouée à l’échec mais par contre, si elles brûlent ensemble avec intensité, c’est qu’il n’y aura que du bonheur à partager. » [7]

Après ses explications, le vieux déposa donc ses noix. Si le commencement apparaissait prometteur, il fut toutefois rapidement déçu lorsque sa noix « Judith » se mit à sauter très haut avant de rouler bien loin de sa noix « Raven ».

« On dirait que tu n’as pas de chance en amour, le vieux. » constata Yuri.

« Oh, mon pur amour pour ma divine Judith serait donc voué à l’échec ? » gémit dramatiquement Raven.

De son côté, celles de Judith brûlaient tranquillement et sans heurts mais à l’inverse de Raven, elles les avaient déposées plutôt vers la périphérie de la cheminée où le feu était moins violent.

« Cela s’annonce plutôt bien. » commenta-t-elle.

« Tu vois quelqu’un maintenant ? » interrogea celui déguisé en roi démon.

« Un charmant photographe avec qui nous partageons quelques passions communes. Rien de sérieux pour le moment mais peut-être que je finirai par vous le présenter. »

En entendant cela, Raven eut une petite mine abattue et enfouit sa tête dans ses bras.

« Tu veux essayer Yuri ? » proposa Judith en prenant un duo de noix de la corbeille et en le lui tendant.

Le brun, quelque peu interloqué par cette surprenante proposition, se saisit des noix dans sa main et les examina. Il se demandait pourquoi il accepterait de suivre cette tradition ridicule puis, pris par le jeu, il les posa à son tour vers le feu, en plein centre de la cheminée. Il n’avait guère réfléchi pour le nom de sa deuxième noix. Ne collectionnant que des flirts passagers, ce ne fut donc pas le nom d’une bien-aimée qu’il donna à sa noix mais un autre… Le nom de la personne pour qui il éprouvait le sentiment le plus fort… Après tout, ce n’était qu’un jeu, n’est-ce pas ? Il attendit quelques instants pour voir le résultat.

« Oh, très intéressant. » annonça Judith qui regardait avec lui. « Tes deux noix tendent à sautiller sur place en restant ensemble tout en brûlant intensément. Il semble que tu vas connaître le bonheur tout en connaissant de nombreuses disputes. Un cas curieux et inattendu. Quoique… »

« Elle se nommait comment ta seconde noix, gamin ? » interrogea l’homme habillé en faucheur.

« Oui, on a très hâte de savoir Yuri ! » ajouta Ioder avec un sourire malicieux.

Le brun fut heureusement sauvé d’une embarrassante réponse lorsqu’Estelle revint de la cuisine avec un plateau contenant le barmbrack en criant « A table ! » ce qui fit que tout le monde regagna à la hâte son assiette pendant que Yeager et Flynn essuyèrent le sol humide et vidèrent la bassine. Jugeant le barmbrack encore un peu trop chaud, les convives décidèrent de croquer les pommes. Les plus jeunes commentaient surtout le déroulement du jeu. Il semblait que la grande gagnante fut Patty qui avait réussi à attraper le plus gros fruit.

Les invités remarquèrent soudain qu’au moment de retirer la peau des pommes, certaines filles comme Estelle, Sodia ou Nan essayaient surtout de ne faire qu’une seule pelure.

« Il paraît que si on réussit à éplucher une pomme avec une seule pelure lors d’une nuit d’Halloween, on peut découvrir le nom de son amour véritable. » expliqua Sodia.

« Comment ? » s’étonna Flynn, assez intrigué par le fait que sa camarade de l’université croie à cette superstition.

« Il faut ensuite jeter la pelure derrière son épaule et elle est censée former la première lettre du nom de l’être aimé. Oh zut ! » râla-t-elle brutalement. [8]

Un coup trop brusque du couteau fit qu’elle échoua dans sa tentative de ne faire qu’une pelure. Nan aussi rata dans son essai de pelure unique. Seule Estelle réussit jusqu’au bout son minutieux travail.

« Voyons donc voir l’initiale de la personne de cette chère Estellise. » dit Yeager.

« Je suis curieuse de voir ça. » avoua Droite.

« Moi aussi mais voilà l’instant de vérité. » fit Judith

Leur hôtesse avait jeté sa pelure derrière son épaule et son cousin Ioder, qui était le plus proche d’elle, examina la forme avec elle pour tenter d’y découvrir une lettre.

« On dirait que ça forme… un R » conclut Ioder penché tête en avant avec Estelle.

« Oh, le grand amour Estelle serait donc le grand Raven ? » fanfaronna celui-ci.

Malheureusement pour lui, une pomme adroitement lancée atterrit brutalement sur sa tête pour être tout de suite suivie par un magistral et dévastateur coup de poing donné par une Rita furieuse, assommant à moitié le trentenaire qui chut sans élégance de sa chaise.

« Cesse de raconter des bêtises le vieux ou je te fais ta fête ! » menaça-t-elle.

« Je ne suis pas sûr que tu sois le grand amour d’Estelle, le vieux. Désolé de te dire ça mais ça me paraît très improbable. A mon avis, Estelle préfère des partenaires un peu plus jeunes et excentriques, si tu vois ce que je veux dire… » dit Yuri.

Suite à ces quelques péripéties, ils goûtèrent enfin au barmbrack. [9]

Le gâteau, coopération de Yuri et Judith aux fourneaux, fut une totale réussite et une pluie de compliments arrosa les deux cuisiniers. Les enfants, par contre, avaient plutôt hâte de voir si l’un d’entre eux avait obtenu un objet caché. Ce fut Karol qui inaugura en trouvant le petit pois caché dans sa part : pas de mariage pour lui cette année.

« En même temps, tu es un trop jeune pour penser déjà au mariage. » remarqua sagement Yeager. « Même si on se doute de qui va finir par recevoir la demande… »

Gêné, le garçon marmonna des paroles inaudibles en rougissant et tout le monde se mit à rire. Puis Raven sentit quelque chose sous sa dent avant de tirer le morceau de tissu.

« Tiens, et moi qui croyais que j’allais l’avoir… » dit Yuri.

« Malchance pour toi, le vieux. A mon avis tu ferais mieux de renoncer à Judith et à Estelle, tu es voué à l’échec ! » se moqua Rita.

Le trentenaire poussa un soupir dramatique, ce qui fit rire Patty sa voisine de table. Ce fut au tour de Judith de découvrir la pièce.

« A l’inverse de Raven, Judith semble bénie par la chance et la fortune. » déclara Ioder.

« C’est que j’ai besoin de chance dans une certaine entreprise que j’ai commencé depuis ce soir. » dit la concernée.

« Ah oui, je vois. Effectivement… »

« Quelle est donc cette entreprise ? » demanda Estelle, d’une voix étonnée.

« Oh, je ne peux pour le moment rien te dire ma chère Estelle. Mais peut-être que tu en verras les fruits si ça réussit. Maintenant, je me demande qui a eu l’anneau. Avec un peu de chance, le destin sera avec moi. » dit mystérieusement la jeune femme aux cheveux bleutés.

Comme pour répondre à sa demande, Flynn se mit soudain à tousser et il fut contraint d’enfoncer ses doigts dans sa bouche pour récupérer l’anneau qu’il avait failli avaler.

« Oh regardez, c’est Flynn qui a eu l’anneau ! Il trouvera donc l’amour cette année ! » s’exclama Estelle.

« Ah, Flynn a vraiment de la chance ! Mais après tout, le jeune amour est le plus flamboyant ! » dit Raven avec une étrange expression sur le visage.

« Ne sois pas envieux. Tu finiras bien par trouver quelqu’un… » fit Yeager en tentant de consoler son collègue même s’il avait une expression de doute dans ses yeux.

Flynn contempla l’anneau d’un air étonné. Alors, il allait donc trouver l’amour ? Cela allait être bien difficile ! Principalement parce qu’il était incapable de voir quand une fille lui faisait des avances. Sur ce point, Yuri lui avait même décrété qu’il était un cas désespéré mais en réalité, le blond avait déjà une personne à l’esprit. Mais c’était impossible, oui, il était totalement, complètement impossible que cette personne éprouve les mêmes sentiments que lui. C’est pourquoi il avait toujours fait taire les siens même s’il en souffrait. Il devrait déjà s’estimer heureux de faire partie de sa vie et il devrait s’en contenter pour le reste de ses jours. En demander plus aurait été présomptueux.

Trop préoccupé par ses pensées, il ne remarqua ni le curieux regard que jeta Yuri, ni les yeux inquisiteurs de Judith, Ioder et auquel s’ajoutait ceux de Raven…

--§--

« C’est une bonne soirée, n’est-ce pas Flynn ? » demanda Yuri.

« Elle aurait été parfaite si Judith ne m’avait pas obligé à porter ce costume dégradant. » répliqua l’intéressé.

Ils étaient de retour dans la chambre d’ami. Suite à la dégustation du barmbrack, Estelle avait allumé la sono et tout le monde s’était mis à danser, jeunes et moins jeunes. Même Raven qui se contentait de pirouetter sur place avec un gobelet rempli d’alcool à la main. Mais après avoir bu quelques verres avec Ioder et dansé un peu, Flynn se sentit fatigué et voulut se reposer une dizaine de minutes. Mais pas dans le salon où la sono lui perçait les oreilles alors il avait regagné un lieu plus calme, la chambre d’ami, et s’était affalé sur le canapé-lit. Il pensait que son absence passerait inaperçue mais visiblement son meilleur ami l’avait remarquée.

« C’est toujours mieux que le déguisement de fantôme que tu avais prévu. Et je trouve que cela te va plutôt bien. »

Une courte pause puis Yuri demanda :

« Est-ce que tout va bien ? »

« Oui, ne t’inquiète pas. C’est juste un petit coup de fatigue. Je voulais juste me reposer un peu au calme. On entend moins la sono ici. »

Quelques notes de Mamoritai de BoA parvinrent à leurs oreilles mais le son restait supportable. Yuri prit alors place à côté de Flynn pendant que celui-ci examinait l’anneau découvert dans sa part de barmbrack avec un air pensif.

« T’as pas à t’en faire Flynn ! Avec tes charmes d’incube, tu finiras par trouver la personne qui te conviendra. » plaisanta Yuri.

« Son Altesse démoniaque semble bien sûre d’elle. » répliqua son meilleur ami sur le même ton.

« Un roi démon a plus d’autorité et de pouvoir qu’un incube aussi séduisant soit-il. »

Oui, si Flynn avait été un vrai incube, nul doute que toutes les filles se seraient jetées dans ses bras et auraient succombé au péché de luxure. Elles auraient été charmées par ses cheveux dorés en batailles, ses yeux azur si envoûtants, ce cou, ce torse qui provoquaient en lui des désirs inavouables, cette tenue de vinyle et de cuir noir si sexy qui l’excitait encore plus et…

Et à la fin… il fut incapable de réfréner son désir… Il céda à la tentation…

Pendant que Flynn était encore perdu dans ses pensées, sans même se rendre compte de ce qu’il faisait, il s’approcha de lui et s’empara de ses lèvres pour y déposer un baiser… Son meilleur ami était tellement stupéfait par son geste qu’il resta sans réaction pendant plusieurs secondes. Comment était-ce possible ? Yuri, la personne pour qui il éprouvait des sentiments était en train de… l’embrasser ? Etait-il en train de rêver ? Ou est-ce que l’alcool qui le faisait délirer lui ou Yuri, voire les deux ? Non, cela ne pouvait pas être vrai ! Yuri préférait les femmes, il flirtait souvent avec elles et il le savait très bien. Son colocataire lui racontait de temps à autre ses éphémères aventures. Mais ensuite, il sentit Yuri s’emparer de ses mains puis se saisir de son anneau.

« Tu n’as plus que deux mois pour trouver l’amour Flynn. Alors, est-ce que tu penses… que tu peux le trouver en moi ? » demanda-t-il.

Le blond ne pouvait en croire ses oreilles. Serait-il possible que le sentiment qu’il gardait depuis si longtemps soit en réalité réciproque ? Il devait s’en assurer.

« Yuri, je croyais que… Es-tu sûr que… »

« Tu pensais à ces filles avec qui je traîne ? Je flirte avec elles mais ça s’arrête là. Toi, c’est… autre chose. Tu es toujours le premier dans mes pensées mais… je n’osais pas. J’avais peur de perdre notre amitié. »

Flynn pouvait le comprendre. C’était exactement pour cette raison pour laquelle il n’avait osé déclarer sa flamme à Yuri.

« Alors… tu crois que nous avons une chance… ensemble ? » questionna celui-ci.

Pour toute réponse, le blond se mit à sourire avant de reprendre son anneau et de le passer à l’annulaire gauche du brun. Puis sans plus attendre, il embrassa passionnément celui qui était désormais son amant.

« Je crois que tu as ta réponse. » répondit-il.

Le cœur de Yuri bondit de joie dans sa poitrine. Entourant la taille de son petit ami, il dit :

« Je pense qu’il est temps, mon cher incube, de me faire découvrir les chemins de la passion et de la luxure que vous connaissez si bien. »

« Est-ce donc là un ordre de son Altesse démoniaque ? Dans ce cas, je ne peux que lui obéir. » répliqua Flynn en glissant ses mains sous le haut de Yuri pour caresser son dos et commencer à le déshabiller pour des activités et des expériences plus… chaudes et physiques où ils consumeraient leurs désirs et leurs âmes dans les sentiers du plaisir charnel…

Au même instant, le refrain des Démons de minuit, la chanson d’Emile et Images, résonna depuis le salon…

Ils m'entraînent au bout de la nuit

Les démons de minuit…

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[1] Voilà quelques astuces pour ne pas gaspiller la chair de citrouille ou de potiron lors d’un Halloween. Quant aux graines grillées, elles sont délicieuses et personnellement, j’en raffole !

[2] Une tradition d’Halloween veut que si on coupe une pomme en deux et qu’on la mange devant un miroir lors de la nuit d’Halloween, on y voit le visage de son/sa futur(e) bien-aimé(e)…

[3] Nanoja : terme japonais intraduisible employé par les personnes âgées et Patty.

[4] L’un des mauvais tours fréquents des nuits d’Halloween, c’est de jeter des œufs. Alors oui, ce n’est pas méchant mais on vous en balance une douzaine sur les vitres de votre maison ou la voiture neuve que vous venez de nettoyer, vous l’avez franchement mauvaise. Au moins, jeter des confettis ou vite décamper après avoir appuyé sur la sonnerie (tant que c’est utilisé avec modération), c’est plus acceptable.

[5] Le colcannon est un plat traditionnel d’Halloween en Irlande. Il est facile à réaliser, notamment parce qu’Octobre est le mois de récolte des choux mais aussi parce qu’il est bon marché.

[6] Ce jeu est un jeu traditionnel à Halloween. On met des pommes dans une bassine remplie d’eau et on doit attraper une pomme (si possible la plus grosse) sans les mains, qui sont souvent attachées derrière le dos. On prédit à ceux qui attrapent une pomme une bonne fortune proportionnelle à la taille de la pomme. Donc plus celle-ci est grosse, plus on sera riche.

[7] Il existe deux versions de cette tradition d’Halloween. L’une est celle où les deux êtres aimés prennent chacune une noix et les mettent au feu ensemble l’une à côté de l’autre. L’autre est celle décrite par Raven où la personne prend une paire de noix et en baptise une qui porte le nom de l’être aimé. Dans les deux cas, les résultats sont ceux expliqués par Raven.

[8] Encore une tradition d’Halloween : si on réussit à éplucher sa pomme en une seule pelure lors d’une nuit d’Halloween et qu’on la jette derrière l’épaule, la pelure formera une lettre correspondant à l’initiale de l’être aimé.

[9] Gâteau irlandais qui est une sorte de cake avec des fruits confits et des raisins secs, souvent servi pour la fête d’Halloween. Lors d’un Halloween, on cache à l’intérieur de ce gâteau un anneau, une pièce, un petit pois, un bout de bâton et un morceau de tissu. Celui qui a l’anneau trouvera l’amour dans l’année tandis que celui qui a la pièce y fera fortune. Le petit pois indique qu’il n’y aura pas de mariage, le bout de bâton qu’il fera un mariage malheureux et le morceau de tissu qu’il souffrira de la malchance et de la pauvreté. Seul le bout de bâton n’est pas utilisé dans cette fic.

eliandre: (Default)

Titre : A peu près Psyché et Eros

Auteur : Eliandre

Beta : Kaleiya Hitsumei

Note : Depuis longtemps que je l’avais cette idée. Je la retenais désespérément dans un coin de ma tête pour ne pas qu’elle sorte mais là, je n’y parviens plus. Adaptation du mythe d’Eros et de Psyché dédiée à ma collègue pour sa culpabilité dans cette affaire et à ne pas prendre au sérieux…


A peu près Psyché et Eros

Il y avait une fois un roi et une reine qui avaient trois fils, tous les trois braves et rêvant d’exploits guerriers. Les deux aînés, Adeccor et Boccos, étaient considérés comme ayant une beauté… des plus originales, comme le disait leur entourage – et puis la beauté est une notion somme toute relative –mais le plus jeune, Yuri, possédait vraiment une beauté remarquable avec sa longue et somptueuse chevelure brune aux reflets chatoyants, ses yeux qui étincelaient comme de l’onyx et son visage aux traits fins. Tellement remarquable et exceptionnelle qu’on le prenait, au grand désespoir de ce dernier, pour une jeune femme, sans compter le culte et les dons que le peuple lui offrait comme s’il avait été une divinité immortelle vivant sur le mont Olympe, la prestigieuse demeure des dieux. Il était également le plus talentueux de la famille royale avec une épée, c’est pourquoi il recevait du culte dont il faisait l’objet contre son gré, de l’or, les vins les plus fins, les tissus les plus somptueux, diverses armes blanches mais également de jolies robes brodées et les bijoux plus raffinés, ces derniers finissant vite par être brûlés par le feu ou donnés aux servantes du palais. Oui, vraiment, on le considérait vraiment comme une incarnation divine sur Terre.

Malheureusement, cela lui attira la jalousie de Judith, la déesse de la Beauté et de la Guerre, dont la modestie n’avait jamais constitué le point fort. Voyant ses temples délaissés d’offrandes et surtout de ses adorateurs qu’elle ne pouvait plus taquiner, elle s’en trouva bien ennuyée. Elle était toutefois plus contrariée qu’on compare le talent guerrier du jeune homme au sien, la déesse de la Beauté et de la Guerre n’aimant pas qu’on la donne perdante face au jeune homme. Et puis elle était assez envieuse des magnifiques robes très suggestives qu’on lui donnait…

« Ah mais pourquoi ce garçon a-t-il de meilleurs offrandes que moi, lui qui n’est qu’un mortel ? » se plaignait-elle. « Il reçoit de belles armes et de beaux vêtements de mes anciens fidèles qui se sont détournés de moi ! Comment m’amuser à leur jouer quelques tours s’ils honorent d’un culte ce Yuri ? »

Ne pouvant supporter cet affront fait sur sa divine personne – oui, parce que la priver de ses amusements sur les mortels constituait un affront pour la déesse –, Judith médita sa vengeance sur son infortuné et involontaire rival. Ce qui ne fut pas long quand une idée germa dans son esprit et qu’elle convoqua son fils Flynn, le dieu de l’Amour, qui se présenta aussitôt devant elle.

Le fils de la déesse Judith était un charmant jeune homme doté d’une paire d’ailes blanches, d’un arc et d’un carquois, cadeaux de sa mère, mais surtout de flèches possédant la propriété de faire naître une violente passion amoureuse chez quiconque en était frappé. Une fois touchées, les victimes devenaient alors éperdument éprises de la première personne ou du premier objet qu’elles apercevaient.

Pour ces raisons, Flynn passait, aux yeux des mortels et de la plupart des Immortels, pour un être farceur amoral qui aimait provoquer les troubles et briser les ménages avec ses traits enchantés. Rien n’était plus faux. En réalité, le jeune dieu était une personne sérieuse, courageuse, méthodique, ordonnée et douée d’un sens de l’équité. Avec de telles qualités, il aurait pu faire un parfait dieu de la Justice. Mais alors, pourquoi cette réputation et ce titre de dieu de l’Amour ? Ben… tout simplement parce qu’il avait eu la malchance d’être le fils de la déesse de la Beauté et de la Guerre et que c’était cette dernière qui s’amusait à lui ordonner tous les problèmes dont on l’accusait, devenant ainsi son complice involontaire. Et puis Judith aimait tellement son fils que, loin de démentir tout ce qu’on lui imputait, elle faisait, au contraire, tout ce qui était en son pouvoir pour répandre cette rumeur comme une traînée de poudre dans l’espoir de décourager toutes les éventuelles prétendantes mortelles ou divines qui désiraient son cher enfant comme époux.

Voyant son fils s’avancer – en traînant un peu des pieds car il devait se douter qu’il allait encore devoir soutenir l’un de ses plans mais ce n’était pas grave –, Judith lui dit d’une voix cajoleuse :

« Mon cher Flynn, j’ai un service à te demander. Avec l’aide de tes flèches qui provoque une flamme pénétrante dans les cœurs, je veux que tu me venges de l’affront qu’un jeune imprudent, du nom de Yuri, me fait. Punis-le en faisant en sorte qu’il tombe follement amoureux d’un homme laid, bête et méchant. »

« Mais mère… » protesta le dieu mais sa mère l’interrompit.

« Je compte sur toi, mon cher Flynn. » dit-elle avec son habituel sourire en faisant innocemment craquer les jointures de ses doigts.

Traduction : « Tu as intérêt à faire ce que je dis ou sinon tu sais ce qui t’attends ». Le dieu de l’Amour avait malheureusement trop l’habitude des chantages de sa mère pour oser lui désobéir. Elle était bien capable d’aggraver sa réputation de fauteur de troubles chez les Immortels en racontant quelques tours de son imagination. Ce qui serait désastreux pour lui – bien qu’il n’y avait plus grand-chose à sauver… Il fut donc contraint de céder.

« Très bien, mère. » répondit Flynn en soupirant et en baissant la tête.

Il quitta alors le mont Olympe, prit son envol pour se diriger vers le palais où vivait Yuri et se posa, invisible, au sommet d’un arbre, près de l’entrée principale. Attendant patiemment sa victime, il tira une flèche de son carquois et s’apprêta à tendre la corde de son arc lorsqu’un magnifique spectacle se présenta devant lui : un jeune homme d’une grande beauté, dont la longue chevelure aux reflets chatoyants hypnotisait le jeune dieu, quittait tranquillement le palais d’une démarche nonchalante.

Saisi par cette vue, Flynn se troubla, oubliant ce qu’il était en train de faire mais ce faisant, il se blessa lui-même avec sa propre flèche, celle qu’il s’apprêtait à diriger contre Yuri. Aussitôt, une violente passion s’empara de son cœur et il ne désirait plus qu’une chose : faire de Yuri sa femme. Oui, oui, sa femme… Par conséquent, loin d’obéir aux ordres de sa mère, il s’empressa, au contraire, d’éloigner tous les prétendants ou prétendantes qui pourraient lui faire obstacle… Un dieu, de surcroît celui qui préside à l’Amour, a bien des façons pour se débarrasser des éléments problématiques, surtout quand il est habile archer et qu’il possède un carquois entier de flèches enchantées… Et après, on osait dire que l’amour était aveugle…

Quelques mois plus tard, pendant que ses deux frères aînés avaient contracté de brillants mariages avec de riches princesses, Yuri restait seul et s’ennuyait dans la maison paternelle. Ces derniers temps, il avait l’impression que le culte dont il était l’objet ne faisait qu’empirer et il avait de plus en plus de mal à le supporter. On l’admirait, on le vénérait telle une magnifique œuvre d’art mais personne ne voulait unir sa vie avec lui. Cela, il aurait pu l’accepter. Toutefois, lui qui aimait, contre l’avis de ses parents, passer son temps dans les endroits les plus louches pour une bonne bagarre ou pour flirter en bonne compagnie, il constatait qu’au fil du temps, les querelleurs les plus acharnés étaient devenus doux comme des agneaux et que les jeunes femmes qui s’amusaient de ses avances cherchaient désormais à voir ailleurs. Tout ce petit monde semblait étrangement avoir l’esprit distrait, le plus souvent épris passionnément d’une personne dont ils cherchaient à attirer l’attention ou complètement préoccupé par un objet auquel ils accordaient les soins les plus attentifs. Yuri avait vu notamment certains s’éprendre de la jolie fille du tavernier, d’autres de celles des divers marchands du quartier, quelques-uns de leur chat, chien ou cheval, un ne voulait plus quitter la superbe statue de marbre blanc de la déesse Judith qu’il avait acheté, un autre le majestueux chêne centenaire de la grande place qu’il entourait affectueusement de ses bras mais le plus bizarre, celui qui remportait la palme de l’insolite, était sans aucun doute l’homme qui s’était mis, du jour au lendemain, à vénérer une vieille jarre en terre cuite qui traînait dans une rue, l’époussetant quotidiennement avec dévotion avant de la déposer sur l’autel improvisé qu’il avait constitué. Yuri l’avait même aperçu en train d’embrasser amoureusement l’objet en question comme s’il s’agissait d’un être vivant…

Le père de Yuri, désespéré de voir son fils encore célibataire, décida de se rendre à Delphes pour consulter un oracle. Il espérait pour son enfant délaissé un mariage et c’était tout ce qu’il souhaitait. Mais la réponse de l’oracle fut terrible :

« Que ton enfant soit paré de ses plus beaux atours comme pour un mariage et qu’il soit abandonné à un rocher ! Qu’il porte la plus magnifique des robes tissée par les plus habiles tailleurs de ton royaume, qu’il porte les bijoux les plus fins que pourront confectionner tes meilleurs orfèvres car il épousera, non une mortelle, mais le plus cruel et le plus perfide des monstres, si terrible qu’il est craint même des Enfers ! »

Bouleversé, le père revint vers sa famille, fort malheureux et redoutant d’annoncer l’effroyable nouvelle. Finalement à son retour, il en parla à sa reine avant d’en faire part à son fils. Le peuple partageait également la douleur et le désarroi de la famille royale. Pendant plus d’un jour, on pleura, on gémit, on se lamenta et on prépara les noces, non dans la joie, mais dans une ambiance funèbre comme s’il s’agissait des obsèques de Yuri.

Comment celui-ci prit la chose ? Eh bien… il avait plutôt bien accepté son sort ou plus précisément qu’il possédait une poisse phénoménale et qu’il ne pouvait guère faire grand-chose dessus. Il supporta admirablement l’épreuve pendant qu’on entonnait autour de lui des chants funestes et qu’on préparait le plus lugubre des mariages, car pour son peuple, craignant quelque courroux divin, il était prêt à sacrifier son propre bonheur. En fait, l’épreuve la plus difficile et la plus délicate fut lors de l’essayage de sa robe de mariée où il fut particulièrement rétif lorsque les tailleurs procédèrent aux derniers ajustements. Sa fierté masculine ne pouvait, en revanche, accepter qu’il doive être apprêté comme une jeune femme pour son mariage…

Finalement, quand tous les préparatifs furent accompli, tout un cortège conduisit dans la tristesse Yuri à son rocher, qui pestait presque à haute voix de devoir porter cette fichue robe où il n’arrêtait pas de se prendre les pieds à chaque pas. Après de poignants adieux, sa famille et le peuple le quittèrent, le laissant seul. Attendant le fameux monstre qu’il devait épouser – et le brun songeait qu’effectivement, il devait être bien cruel et pervers pour l’obliger à porter cette sacrée robe de noces qui l’emmerdait plus qu’autre chose–, il s’interrogeait sur son devenir quand il sentit un doux vent soulever les pans de sa robe avant d’apercevoir un jeune garçon aux cheveux châtain qui s’avançait vers lui. Sans un mot, avant même que Yuri puisse protester ou se défendre, celui-ci le saisit par le coude, le souleva et le transporta pour le déposer au sommet d’une montagne où était caché un joli vallon. Il atterrit sur un beau gazon fleuri d’un vert resplendissant avant de repartir aussi prestement qu’il était venu. Le jeune humain, étonné par ce prodige, comprit alors qu’il venait d’avoir affaire à Karol, le dieu qui commandait au Zéphyr, le doux vent chaud. Abandonné à nouveau, il commença à explorer son nouvel environnement.

Il se trouvait dans un magnifique jardin où les fleurs semblaient si fraîches et épanouies qu’on aurait dit qu’elles venaient d’éclore. Il apercevait également un petit bois avec de grands et majestueux arbres et en son centre, une fontaine où coulait une eau cristalline. Cependant, le plus impressionnant était le palais qui s’élevait non loin de là, si resplendissant et harmonieusement bâti qu’il ne pouvait être que la demeure d’un dieu qui aurait voulu s’établir sur Terre. Des colonnes d’or supportaient une voûte en ivoire et en bois de cerisier, sculptée avec la plus infinie des délicatesses. Les murs étaient ornés de bas-reliefs en argent où étaient représentés des animaux ainsi que des personnages avec une telle précision de détails qu’ils paraissaient se mouvoir. Le sol était une mosaïque de pierres précieuses : améthyste, grenat, saphir, émeraude, diamant, topaze, turquoise… Et ce n’était seulement ce que le brun voyait de la devanture du palais…

Ebloui par la beauté de la demeure, Yuri hésita quelques instants avant de s’enhardir à pénétrer à l’intérieur mais auparavant, il s’assura que le poignard qu’il avait dissimulé à l’insu de tous sous les plis de sa robe était à portée de main. Parce que, d’accord pour se soumettre au destin décidé par les dieux pour le bien de son royaume hein, mais pas question de se laisser faire docilement non plus. Déjà qu’il portait cette robe, ce voile et ces bijoux, fallait pas exagérer…

L’intérieur était encore plus somptueux que l’extérieur. Il avait l’impression de marcher sur des perles de nacre, des diamants et de l’onyx. Les portes brillaient d’un tel éclat qu’elles semblaient avoir capturé la brillance du soleil. De longues suites de pièces défilaient sous ses yeux dont il était incapable d’estimer les richesses. A l’étage, d’immenses galeries où était entassée une quantité prodigieuse de trésors. Dans l’une des pièces où étaient exposées diverses magnifiques armes sur des râteliers, il put apercevoir, posé au centre de la salle sur un écrin de velours, un sabre d’une rare élégance. Il était accompagné d’un petit mot d’une fine et belle écriture : « A la personne qui habite mon cœur, en espérant que cela lui plaise, voilà mon cadeau de noces. » Yuri sortit l’arme de son fourreau. La lame étincelait d’un tel éclat qu’elle ne pouvait être que d’origine divine et qu’il en fut momentanément aveuglé. Elle était parfaitement équilibrée et merveilleusement facile à manier et sa garde la rendait agréable à prendre en main. Le marié ne put s’empêcher d’être touché par un si beau présent.

Enfin, tout ceci était bien mais il n’y avait personne dans ce magnifique palais. Il avait eu beau errer dans toutes les pièces, il ne vit personne, ni serviteur, ni gardien pour surveiller tant de trésors. Soudain, il entendit une voix murmurer à son oreille :

« Etes-vous surpris, mon prince ? Pourtant, tout ce vous voyez est à vous. Les lits, les bains vous invitent à vous reposer et à vous apprêter. Les voix que vous entendez sont vos serviteurs et vos servantes, prêts à exaucer vos désirs. Un royal banquet va vous être servi pour célébrer votre arrivée en ce palais. Prenez un peu de votre temps pour vous préparer et prendre soin de vous et dès que vous serez assis à table, nous vous apporterons vos plats. »

Eberlué par ce prodige et surtout en entendant le bruyant gargouillis de son estomac, Yuri estima qu’il était plus sage d’obéir. Il en profita pour enfin se débarrasser de cette fichue robe de mariée, dormit un peu dans un immense lit plus confortable que tout ce qu’il n’aurait jamais pu imaginer puis prit un bain où toutes sortes de savons et d’huiles parfumées étaient à sa disposition. Il sécha longuement ses longs cheveux noirs puis regagna son appartement pour se changer. Il fut soulagé de constater que les serviteurs invisibles lui avaient préparé et déposé sur son lit des habits masculins, de couleur noire – sa couleur préférée – et brodés de fils d’argent et violet sombre. Il se vêtit rapidement et bien qu’il avait été fils d’un roi au royaume prospère, il ne put s’empêcher d’observer qu’aucun des meilleurs tailleurs de son père n’auraient pu rivaliser, et de loin, avec celui ou celle qui lui avait confectionné ses habits.

Il ne tarda pas à se diriger à sa table, prenant place sur le beau siège en or. On lui apporta alors les mets les plus succulents, les vins les plus raffinées et cela en abondance, bien qu’il ne vit personne. Il avait l’impression que les plats flottaient dans les airs avant d’être déposés à sa table. Il fit honneur au banquet et mangea avec appétit. Cependant, le summum du repas fut atteint lorsque le moment des desserts arriva. Authentiques chefs-d’œuvre visuels, tous les plats sucrés qu’on lui amenait avaient un goût fantastique et paradisiaque pour ses papilles. Yuri fit alors une véritable razzia sur les desserts en engloutissant tout ce qu’il pouvait jusqu’à ce qu’il se sente rassasié.

Dès qu’il termina son festin, une voix s’éleva pour chanter, accompagnée d’une lyre tout aussi invisible. Nulle trace du chanteur, du musicien et de son instrument pourtant. Puis des chœurs sans la présence des choristes se firent alors entendre.

Bercé par les voix mélodieuses et par la digestion de son repas dans son estomac, Yuri commençait à s’assoupir et décréta qu’il était temps de regagner sa chambre. La nuit était fort avancée et il n’avait toujours pas rencontré son "époux" le monstre. Il se déshabilla, se coucha dans son lit après avoir posé près de lui son merveilleux présent de mariage et éteignit la lampe à huile. Il s’apprêtait à dormir quand soudain, la porte de son appartement s’ouvrit et il sentit un petit courant d’air. Son mystérieux époux venait enfin d’arriver…

Si Yuri était aveugle dans l’obscurité, Flynn y voyait parfaitement et il put donc distinguer le visage à la fois inquiet et méfiant de son compagnon. D’un pas léger, silencieusement, il s’approchait de celui qui occupait toutes ses pensées, le contemplant amoureusement. Puis, avant que Yuri se remette de ses émotions, il posa sa main sur son épaule pour le maintenir couché et lui chuchota à l’oreille :

« Reste allongé, Yuri. Je suis heureux de pouvoir te rencontrer et de jouir de ta présence en cette demeure que j’ai construite pour toi. »

De son côté, lorsqu’il sentit des mains le saisir par sa taille et enfouir ses doigts dans sa longue chevelure, des lèvres chaudes explorer son visage et son cou, Yuri ne put s’empêcher de frémir. La voix de son "époux" était bienveillante, chaleureuse, apaisante et mélodieuse. Jamais il ne devait oublier cette nuit. Cette nuit, dans un premier temps, Yuri se sentit profondément humilié et blessé dans son orgueil masculin mais bientôt, il fut saisi d’un trouble délicieux qui l’envoya explorer des plaisirs comme il n’en avait jamais ressenti auparavant. Le mystérieux monstre savait lui ouvrir les chemins de la volupté et lui arracher des cris de pure jouissance. Cette nuit, il le fit sien, faisant ainsi de Yuri son épouse – oui, même le brun l’admettait – avant que tous deux plongent dans un sommeil réparateur. Toutefois, avant les premiers rayons de l’aube, le mari disparut et les voix invisibles étaient là pour l’aider et panser ses douces blessures. Une nouvelle fois, Yuri se retrouvait seul.

Les jours se suivirent ainsi. La solitude n’était pas ce qui gênait Yuri mais malgré la présence des voix invisibles, des sucreries et des gâteaux à volonté qu’il pouvait ordonner à tout moment ainsi que de la collection d’armes blanches qu’il pouvait admirer, il trouvait que les lieux manquaient de vie et de chaleur. Il s’en plaignit au maître des lieux qui, dès le lendemain, lui envoya Karol avec un compagnon canin au pelage blanc et bleu nommé Repede. L’animal, d’humeur fière et hautaine, le prit rapidement en affection et ils devinrent bientôt inséparables – ce qui était d’autant plus normal dans un lieu où il n’y avait quasiment personne sauf la nuit. De temps à autre, Karol, qui semblait être au service du mystérieux propriétaire du palais, rompait la monotonie quotidienne en échangeant quelques mots avec lui, mais ses visites étaient très brèves. Toutefois, comme il avait l’air de connaître le maître des lieux, Yuri lui avait demandé l’identité de ce dernier. A peine avait-il formulé sa question que Karol s’était mis à trembler et à blêmir affreusement, répondant qu’il ne pouvait rien lui dire mais vraiment rien, qu’il devait absolument garder son silence avant de marmonner des paroles incompréhensibles où Yuri crut percevoir les mots « chantage », « chère Nan », « sadique », « de famille » et « il en est bien capable ».

Yuri n’avait rien saisi de ce charabia mais Karol se remémorait un souvenir des plus désagréables…

-§-

Karol était en train de s’accorder une petite pause sur le mont Olympe lorsque Flynn s’avança vers lui. Il était l’un des rares qui pouvait être considéré comme possédant des relations amicales avec le dieu de l’Amour en dépit de sa réputation de fauteur de troubles. Il fut donc content de le voir jusqu’à ce que ce dernier lui demande un service :

« Karol, j’ai besoin de ton aide et il faut que les autres dieux n’en sachent rien. Surtout pas ma mère. Il faut que tu transportes un jeune homme dans un palais secret que j’ai fait construire pour lui. Si tu m’aides, je t’aiderai en retour avec Nan. Tu aimerais bien que cette petite nymphe retourne tes sentiments, n’est-ce pas ? » ajouta l’archer en esquissant un sourire amusé pendant que les joues de Karol se mirent à virer au cramoisi.

« Et dans le cas inverse ? Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de pas net dans ton plan… »

Le sourire de Flynn s’élargit et devint étrangement sadique.

« Eh bien dans ce cas, je m’arrangerai pour que Nan tombe amoureuse d’une autre personne, tout simplement ! »

Ah oui, il parlait au dieu de l’Amour dont les flèches enchantées étaient redoutées par tous chez les Immortels et accessoirement, au fils de Judith…

-§-

Suite à cela, Karol fut contraint d’obtempérer. L’idée de perdre Nan et de la voir aimer un autre l’horrifiait. Il avait toujours considéré Flynn comme quelqu’un de sérieux, bienveillant et juste, nullement sadique comme sa mère Judith mais il venait de revoir son opinion… Cela devait être héréditaire dans la famille…

Mais bon, avec tout ça, Yuri n’arrivait pas à arracher le moindre indice sur celui qui lui faisait découvrir tant de plaisirs ardents et sensuels toutes les nuits…

Cependant, tandis qu’il n’était pas trop malheureux dans ce palais secret, ses parents, eux, se lamentaient sur son sort, le croyant marié à un monstre, pleurant leur affliction. Apprenant la nouvelle de la disparition de Yuri, les deux frères aînés Adeccor et Boccos s’empressèrent de quitter leurs épouses pour rejoindre leurs parents et les accompagner dans leurs gémissements – enfin pas trop non plus parce qu’ils n’avaient pas oublié les innombrables tours pendables dont ils avaient été victimes à cause de leur jeune frère. Puis, espérant soulager la peine de leurs parents et sauver leur cadet de son affreux mariage, ils prirent leurs longues épées et partirent en direction du rocher où on avait abandonné Yuri, bien décidés à en découdre avec le monstre.

Voyant de l’Olympe ce qu’il se passait et pressentant les pires catastrophes, cette nuit-là, Flynn parla à Yuri, bien que celui-ci ne distinguait toujours pas son visage. Ce n’était pas faute d’avoir essayé : si ses yeux, aveugles dans les ténèbres de la nuit, ne pouvaient pas voir ses traits, au moins avait-il tenté de deviner par ses autres sens. Mais dès que son amant faisait mine d’essayer d’atteindre son visage, le dieu blond interceptait son poignet avant de le plonger à nouveau dans un océan de délices charnels au point que le bel humain s’en retrouvait engourdi.

« Yuri, mon Yuri si cher à mon cœur, tu vas être soumis à une cruelle épreuve et j’en appelle à ta prudence ! Tes frères te croient malheureux ou mort. Ils sont sur tes traces et viendront au pied de cette montagne. Si par hasard quelques appels ou quelques cris te parvenaient, ne réponds pas, ne regarde même pas dans leur direction. Sinon, il en résultera pour moi une grande douleur et pour toi, la pire des catastrophes. »

Sentant l’inquiétude dans la voix de son amant et voulant le rassurer car il s’était attaché à sa présence et à l’attention qu’il lui accordait, Yuri promit de l’écouter. En réalité, il se disait surtout que cela serait amusant d’imaginer et d’entendre ses frères pester lorsqu’ils tenteraient de grimper la montagne sous un vent glacial pendant qu’il était bien au chaud dans son confortable palais.

De ce fait, comme l’avait prévu son amant, Adeccor et Boccos se rendirent effectivement au pied de la montagne avant d’aller jusqu’au rocher où il avait été abandonné. Ils crièrent inlassablement le nom de leur frère Yuri sans discontinuer, à en user leurs cordes vocales. Au début, l’intéressé, qui entendait leurs plaintes, s’en amusa mais à la fin de la journée, les voix de ses frères avaient fini par lui vriller le cerveau au point qu’il en avait de sacrés maux de têtes bien carabinés. Heureusement que la nuit arriva, lui offrant un répit puisqu’Adeccor et Boccos avaient dû camper pour dormir mais le lendemain, dès l’aube, les hurlements des frères de Yuri retentirent de nouveau.

Le brun réussit à tenir pendant trois jours mais à la fin du quatrième, quand son amant, rentré plus tôt cette fois le rejoignit, il le supplia de le laisser voir ses frères, pour les rassurer certes mais surtout parce qu’il en avait marre d’entendre leurs cris à longueur de journée. Son amant semblait très réservé sur ce sujet mais voyant le désespoir – et l’épuisement – de son bien-aimé, il finit par y consentir. Il lui accorda même la permission de couvrir ses frères des trésors du palais qu’il aimerait leur donner si ça pouvait les calmer définitivement. Toutefois, il lui recommanda fermement de ne surtout pas suivre les conseils de ses aînés si jamais ils le poussaient à voir son visage.

Ainsi le lendemain, quand Adeccor et Boccos se remirent à crier près du rocher, Yuri se dépêcha de leur envoyer Karol, histoire de les faire taire au plus vite. Le dieu commandant au Zéphyr, le vent de l’Ouest, transporta les deux frères aînés au palais où leur cadet les accueillit avec un sourire narquois.

« Mes chers frères, comme je suis heureux de vous revoir en ces circonstances ! » dit-il d’une voix sarcastique.

Il leur montra le palais, ses richesses, les belles armes blanches sur les râteliers, le magnifique sabre qu’il avait reçu, les somptueuses pâtisseries qu’il mangeait à volonté, les beaux appartements où il dormait. Puis il leur proposa de s’amuser en faisant quelques duels entre eux où il remporta brillamment la victoire. Il leur offrit de profiter des bienfaits de la maison en leur proposant un bain – il venait de se rendre compte qu’après quatre jours dehors, l’odeur qui émanait d’Adeccor et Boccos laissait à désirer – puis il leur concéda un peu de temps pour se reposer dans de belles chambres avant de leur donner un festin grandiose où les sucreries furent en abondance. Pour qu’ils se tiennent tranquilles et cessent de lui hurler dans les oreilles, il les couvrit de trésors, lui-même n’y accordant que peu de cas, tant qu’il obtenait leur silence. Eblouis par les nombreux trésors que possédaient Yuri, ses frères commencèrent par devenir un peu envieux de et lui demandèrent qui était le maître des lieux. Ils le pressèrent de questions pour savoir à quoi il ressemblait, quel était son caractère etc… Yuri fut assez habile pour leur faire croire qu’il s’agissait d’un jeune chasseur plutôt charmant bien que fortement obstiné de caractère avant de se hâter de changer de sujet – par peur de se trahir mais aussi, parce qu’il avait honte d’avouer que c’était lui qui subissait les assauts de son amant et non l’inverse. Cependant, Adeccor et Boccos, qui le connaissaient bien à force de subir des sarcasmes de sa part pendant toute leur tendre enfance, sentirent qu’il avait manqué d’assurance dans ses propos. Ils n’eurent toutefois pas le temps d’insister dessus, leur frère, craignant d’en dire trop, appela Karol pour les congédier. Le dieu les transporta donc au pied de la montagne.

Revenus près du royaume de leurs parents, Adeccor et Boccos ne purent s’empêcher d’éprouver de la jalousie devant le bonheur de leur cadet. Dans leur passé, cela avait été amusant le culte qu’on vouait à Yuri, surtout quand on lui offrait des robes car c’étaient leurs uniques occasions de se moquer de lui. Puis, ils repensèrent aux beaux présents qu’ils avaient obtenus, très certainement d’origine divine, avant de se rappeler que la personne que le brun avait épousée n’était pas du sexe féminin… Finalement, bien que leurs épouses respectives fussent exigeantes, acariâtres et capricieuses à un haut degré, ils ne s’estimèrent pas si mal lotis par la Fortune, ayant conservé leur fierté masculine. Ils restaient néanmoins inquiets au sujet du fameux et mystérieux époux de leur jeune frère, ne sachant guère sur lui. Ils se promirent donc de rendre une autre visite à Yuri pour démêler cette histoire.

Lorsque la nuit tomba, Flynn arriva au palais, il trouva Yuri soulagé de ses maux de tête et plutôt heureux. Il en fut comblé mais renouvela ses avertissements : son précieux amant ne devait surtout pas voir son visage, son bonheur en dépendait. Dans les faits, Flynn travaillait discrètement pour rétablir sa réputation parmi les Immortels et ainsi espérer que le Roi des Dieux Ioder et la déesse du Mariage Estellise puissent accepter son union avec Yuri et lui accorder l’immortalité. Mais pour cela, il fallait que son bien-aimé reste dans l’ignorance et éprouve l’épreuve du doute afin de tester sa confiance et sa foi envers lui. S’il la surmontait, les dieux, pour le récompenser de sa dévotion, pourraient bien lui accorder comme récompense l’immortalité.

« N’oublie pas Yuri : ne cherche surtout pas à voir mon visage quoi qu’il advienne. »

Les jours passèrent. Après avoir rassuré leurs parents, Adeccor et Boccos étaient retournés vers leurs femmes qui furent enchantées des jolis et riches présents que leur firent leurs maris. Ils pensaient profiter du repos mais ils restaient inquiets pour leur jeune frère. Finalement, n’y tenant plus, ils se remirent ensemble en route pour lui rendre visite.

Comme précédemment, le mystérieux amant avertit Yuri de leur arrivée et l’implora de ne pas écouter leurs appels. Mais ce dernier, ne voulant pas à nouveau supporter leurs cris perçants, le supplia de le laisser les voir car au moins, pendant qu’il les recevait, ils ne hurlaient pas. Repede, qui semblait partager son avis, aboya pour donner du poids à sa demande – lui aussi ne voulait visiblement pas les entendre à longueur de journée – et finalement, après une longue hésitation, le maître des lieux accepta et l’autorisa encore à les combler de cadeaux si besoin.

Le lendemain, les deux aînés arrivèrent au rocher comme la dernière fois. Yuri s’empressa de leur envoyer Karol et à leur arrivée, il leur offrit un festin en leur honneur, demanda aux voix invisibles des chants et de la musique pour les divertir et les couvrit de trésors. Assis sur de beaux sièges d’or et d’argent finement sculptés, ils discutèrent un peu quand Adeccor et Boccos s’enquirent de sa santé et voulurent en savoir plus le mari absent. Bien que toujours envieux du bonheur de leur cadet, ils avaient fini par relativiser au vu des circonstances. Si ce bonheur devait s’acheter en se mariant à un homme, qui était sans doute d’origine divine mais un homme néanmoins, très peu pour eux et ils étaient satisfaits d’être mariés à des femmes. Cela aurait été une femme, cela aurait été une autre histoire mais là n’était pas la question. Encore une fois, Yuri s’efforça de détourner leur attention mais dans sa hâte de raconter un mensonge crédible, il se trompa, oubliant ce qu’il avait dit à la dernière visite de ses frères. Il évoquait à présent un commerçant très occupé par ses affaires, un boulimique du travail.

Adeccor et Boccos s’aperçurent de la bévue mais ils n’eurent pas le temps de l’interroger dessus car Yuri déclara qu’il était temps qu’ils y aillent. Il ordonna à Karol de les jeter… euh, de les transporter dehors et les aînés exprimèrent une nouvelle fois leur envie mais surtout leurs inquiétudes. Ils avaient remarqué l’erreur de leur cadet et devinèrent, après un très long moment de réflexion car ils n’étaient pas des lumières, que leur frère dissimulait quelque chose et qu’il n’avait sans doute jamais vu son époux. Ils conclurent donc qu’il fallait sauver leur charmant et adorable petit frère même s’il leur en avait fait voir de toutes les couleurs pendant leur enfance commune !

Le lendemain même, ils se rendirent à nouveau vers le rocher où Karol, qui commençait à être agacé d’être transformé en passeur pour humains alors qu’il avait du boulot, les emmena vers Yuri. Là, ils se précipitèrent et lui dirent d’un air affolé :

« Yuri, es-tu sûr de connaître celui qui occupe ce palais avec toi ? »

« Quelle question ! » répliqua le brun d’un ton narquois. « Je sais tout de même avec qui je dors ! »

« Mais alors, pourquoi avoir prétendu que c’était un chasseur la première fois et la fois suivante, un commerçant ? » répliquèrent-ils en chœur. « Avoue-nous la vérité Yuri, as-tu réellement vu son visage ? Quel affreux avenir ce serait pour toi s’il était un monstre ! »

Le brun se mordit les lèvres de voir ainsi son mensonge démasqué.

« Bon d’accord, je vous l’avoue : je n’ai jamais vu son visage. Il ne vient que très tard dans la nuit quand l’obscurité masque ses traits. »

« Mais est-ce qu’il ne te maltraite pas ? Ne te fait-il pas de mal ? L’oracle de Delphes a prédit que tu épouserais un monstre. Qui sait s’il te trompe ! En tant que frères dévoués – bien que tu nous aies menés la vie dure –, nous pensons qu’il est de notre devoir de t’avertir. Toi qui es si perspicace d’ordinaire Yuri, comment peux-tu le laisser te duper ? »

Leur cadet se fâcha en entendant cette réponse.

« Vous avez peut-être fait votre devoir fraternel en m’avertissant mais je ne suis pas assez idiot pour me laisser duper par un monstre. Certes, je n’ai pas vu son visage, il fuit la lumière et pourtant, je ne pense pas qu’il soit un danger. Il me jure juste qu’une catastrophe arrivera si je vois ses traits. »

« Mais Yuri, n’as-tu pas songé que la catastrophe qu’il te promet est peut-être la punition si tu découvres qu’en réalité, il est un monstre hideux ? Peut-être finira-t-il par te dévorer une fois qu’il se sera lassé de toi. Nous pensons que tu dois en savoir plus, l’idée que tu sois marié à un être qui ne te mérite pas nous fait frémir. N’es-tu donc pas curieux de connaître celui avec qui tu vas partager tout ton futur ? Tu pourrais le regretter tout le reste de ta vie de t’être uni avec un monstre. Au moins, nous avons essayé. Si un malheur t’arrive, tu ne diras pas que nous ne t’avons pas averti. »

A ces paroles, des doutes commencèrent à germer dans l’esprit de Yuri malgré son attachement au maître des lieux et l’affection qu’il lui témoignait. Ses chers abrutis de frères auraient-ils raison pour une fois ? Et s’il se trompait, s’il avait mal placé sa confiance ? Troublé, il congédia ses frères qui insistèrent pourtant lourdement pour rester afin de pouvoir le protéger mais Yuri répliqua qu’il saurait se débrouiller seul tandis qu’Adeccor et Boccos protestaient, les forçant à rentrer chez eux. Puis, l’esprit troublé par les paroles de ses aînés, il se mit à réfléchir. Il tenta vainement de faire appel à ses promesses, à l’affection qu’il éprouvait pour le propriétaire du palais, à l’attention particulière et privilégiée que lui donnait son amant mais tout cela ne put chasser les doutes qui avaient, lentement mais sûrement, commencé à germer dans ses pensées. Il ne put en faire abstraction malgré toute sa bonne volonté et médita donc un plan pour confirmer ou infirmer ses convictions.

Juste avant la nuit et l’arrivée de son amant, il décida donc de dissimuler une lampe à huile bien remplie derrière une pile de coussin et non loin, le magnifique sabre, ce sabre même qu’il avait pourtant reçu de son mystérieux époux comme présent de noces. Lors de ses préparatifs, divers sentiments contradictoires l’animaient : indécision, impatience, affection ou colère. Mais au final, il fut déterminé à découvrir les traits de son amant, rien que pour prouver à ses frères qu’ils avaient tout faux.

La nuit arriva et l’amant se précipita dans sa chambre dès que l’obscurité fut complète. Après des caresses passionnées, il tomba rapidement endormi et n’attendant que ce moment, Yuri s’empara de la lampe à huile qu’il avait dissimulée puis se saisit de sa lame. Il n’eut pas allumé plus tôt pour révéler les secrets de son lit qu’il découvrit le plus adorable et le plus délicieux des monstres : Flynn, le dieu de l’Amour en personne !

Emerveillé, il put constater les somptueux cheveux d’or, les traits réguliers de son visage qui esquissait amoureusement un léger sourire dans son sommeil, les soyeuses ailes immaculées qui reposaient sur ses épaules. Oh vraiment, la déesse Judith pouvait être fière de son fils et nulle statue, nulle représentation qu’il avait aperçue du dieu ne rendait véritablement justice à la beauté divine de Flynn. Tremblant d’émotion, il s’efforça de se rassasier de cette admirable vue, détaillant minutieusement chaque parcelle de l’endormi, regrettant les paupières fermées de l’Immortel qui l’empêchaient de contempler la couleur de ses yeux. A ses pieds, il découvrit l’arc, le carquois et les flèches. Curieux des célèbres flèches du dieu archer, il en ramassa une, caressa imprudemment la pointe avec son pouce et sans s’en rendre compte, il fit naître en son cœur une violente et irrésistible passion pour Flynn, même si ce dernier était un homme…

Yuri se sentait comblé mais hélas, au moment où il allait éteindre la lampe, une goutte d’huile brûlante tomba sur l’épaule du dieu qui se réveilla en sursaut. Ses yeux azur fixèrent les yeux gris de son amant et il découvrit ainsi sa trahison. Yuri eut beau tenté de le retenir par tous les moyens, quitte à s’accrocher à lui, sans un mot, Flynn, blessé et furieux, quitta le palais en prenant son envol.

Cependant, Yuri était toujours agrippé à lui, s’éloignant définitivement du beau palais et s’efforçait désormais de ne pas tomber dans les airs. Compatissant, Flynn le déposa au sol avant de lui adresser ses paroles :

« Petit imbécile ! Si tu avais retenu encore un peu plus longtemps ta curiosité, j’aurais pu m’assurer définitivement de ton bonheur et du mien mais par ce geste, tu gâches tous les efforts auxquels j’ai consenti ! Pourquoi as-tu donc fait cela, Yuri ? J’avais pourtant désobéi aux ordres de ma mère qui voulait que tu épouses un homme laid, bête et méchant dans un mariage sans honneur. Malgré mes avertissements, malgré l’amour que je t’ai donné, tu m’as donc pris pour un monstre, prêt à me tuer avec l’arme que je t’avais offerte ! »

« Flynn... Je ne voulais pas… Je… » murmura Yuri mais l’Immortel l’interrompit en secouant la tête.

« Il est trop tard ! » répliqua le dieu d’une voix dure. « Je t’avais accordé ma confiance et tu l’as trahie ! Refais donc ta vie sur Terre mais désormais, il te faudra te passer de ma présence ! Il ne te reste plus qu’à m’oublier ! »

Sur ces mots, le dieu s’envola et disparut.

Abandonné à nouveau, le premier réflexe de Yuri fut, non pas de pleurer sur son sort, mais d’aller aux royaumes de ses deux frères où il les tabassa en règle en quelques coups de poings bien assénés sous les yeux horrifiés de leurs épouses avant de les jeter dans la rivière pour leur apprendre à lui donner de mauvaises idées. Geste puéril mais bien qu’ils n’aient voulu que le bien de leur petit frère en dépit de leur caractère envieux, c’étaient leurs doutes qui avaient poussé leur cadet à trahir Flynn. Adeccor et Boccos implorèrent son pardon après leur baignade forcée et l’invitèrent à vivre dans leurs royaumes pour s’amender. Yuri passa donc l’éponge mais déterminé à retrouver le dieu de l’Amour, il préféra partir pour une longue errance, recherchant la moindre trace de cet idiot blond obstiné qui s’était emparé de son cœur. Pourquoi d’ailleurs il avait fallu que ce soit lui ? Certes, Flynn était d’une beauté divine mais niveau caractère, il était affreusement exigeant, têtu et il lui prenait la tête. Mais bon, il l’aimait bien quand même !

Il finit par arriver près d’un fleuve où Raven, dieu roublard des Campagnes était en train de se reposer. Voyant le nouveau venu, il s’écria :

« Oh, voilà une charmante et délicieuse jeune femme ! Serait-elle intéressée de tenir compagnie au vieux Raven, le dieu des Campagnes ? »

Trois coups de poings et un œil au beurre noir plus tard, le dieu put constater son erreur et surtout la force d’un Yuri en colère…

« Hum, désolé pour la méprise… Dommage que tu ne sois pas… Mais dis-moi, que fiches-tu ici gamin ? »

« Je recherche une personne. » déclara franchement le mortel. « Tu dois certainement la connaître puisque que tu es un dieu. »

« Qui est donc cette personne ? » interrogea Raven.

« C’est Flynn, le dieu de l’Amour. »

A cette réponse, le dieu des Campagnes observa intensément le jeune humain avec attention, à un tel point que cela énerva l’intéressé.

« Quoi, qu’est-ce qu’il y a le vieux ? Je couve une maladie ou quoi pour que tu me regardes ainsi ? » s’agaça Yuri.

L’Immortel se mit alors à rire.

« Oh, je crois bien que oui que tu couves une maladie, gamin ! Cela s’appelle la maladie d’amour et il semble que l’heureux élu est ce cher Flynn. C’est donc pour cela qu’il ne passe plus ses nuits sur le mont Olympe ! Jamais pensé que ce gamin si sérieux et raisonnable aurait un humain, un mortel comme amant, un jeune homme qui plus est. Quand Judith, sa mère, apprendra ça, ça va l’amuser ! » s’esclaffa-t-il.

« Bon, une fois que tu auras rigolé un bon coup, le vieux, tu pourrais m’aider non, au lieu de te prélasser ? » dit le brun avec exaspération en rougissant.

« Aaaah, tu es dur avec moi gamin ! » gémit le dieu. « Mais si tu as besoin d’un coup de main, essaie donc par ton labeur ou tes hommages de t’attirer à nouveau les faveurs de Flynn. Si tu veux vraiment tenter de le revoir, pourquoi ne pas ne pas essayer de le rejoindre au mont Olympe ? Tu y trouveras ton cher et tendre amant. Enfin, si sa mère le permet, ce que je doute ! »

Et avant que Yuri le presse davantage de questions, Raven prit la forme d’un corbeau et s’envola. Après quelques secondes pour découvrir le nom de l’humain avec qui il avait causé, il rejoignit Judith qui se trouvait en voyage près du mont Temza pour rendre visite à une vieille connaissance. Reprenant une forme humaine, il interpella la belle et voluptueuse déesse de la Beauté et de la Guerre :

« Oh, Judith chérie, tu es toujours aussi charmante ! »

« Raven ? Que de compliments ! Tu m’as l’air en pleine forme ! Es-tu venu pour prendre un verre de nectar avec moi ? »

« Oh, ce serait avec plaisir ma Judith chérie si je n’avais pas cette petite cérémonie en mon honneur où j’ai le devoir d’y assister. »

« Oh, dommage ! »

« Oui, il n’est pas de spectacle plus admirable que les séduisantes formes de ma Judith chérie ! Sinon, je suis venu t’apporter une nouvelle qui va t’amuser : ton fils est amoureux ! »

En entendant cela, Judith fit une petite moue boudeuse. Elle n’était pas encore prête de voir son cher Flynn partager sa vie avec une femme. Elle voulait encore qu’il l’aide pour les vilains tours qu’elle commettait à ses adorateurs ou aux dieux. Cela étant dit, si son fils n’avait qu’une liaison, il serait bien amusant de le taquiner dessus. Elle l’imaginait embarrassé, les joues rouges pendant qu’elle prenait plaisir à lui lancer des piques. Et puis, une liaison, c’était si facile à briser !

« Tiens donc… » commenta-t-elle avec un sourire mutin. « Qui est donc l’heureuse élue ? »

« L’heureux élu, tu veux dire. Il s’agit d’un jeune mortel. Son nom est Yuri. »

A peine Raven eut terminé sa dernière phrase que la déesse fronça les sourcils, mécontente. Quoi ! Son précieux Flynn était non seulement tombé amoureux d’un humain, un homme mais de plus, il s’agissait de son rival ? Ce garçon méritait un sérieux sermon maternel !

Laissant le dieu des Campagnes en plan, elle se précipita au mont Olympe, vers sa demeure où Flynn, allongé sur son lit, s’efforçait de se remettre de sa brûlure à l’épaule. Quand ce dernier entendit la porte de sa chambre s’ouvrir avec fracas et le visage sévère de Judith, le blond archer comprit qu’il allait passer un sale quart d’heure.

« Mon cher Flynn, dis-moi, ne rencontrerais-tu pas quelqu’un en cachette de ta mère, par hasard ? »

Le dieu de l’Amour déglutit avec difficulté et regarda sa mère avec une expression coupable. Il ne voulait pas avouer mais il ne voulait pas mentir non plus. Il garda donc le silence pendant que sa brûlure à l’épaule l’élançait douloureusement.

« Moi qui te croyais si sage, obéissant et vertueux ! Tu as osé désobéir à mes ordres et après, tu as l’audace de tomber amoureux d’un humain et pire que tout, il s’agit de mon rival, celui qui me prive de mes amusements ! L’aurais-tu donc épousé pour m’imposer ce Yuri comme ma bru – ce qui aurait pu offrir une distraction de choix s’il n’avait pas été mon ennemi ; il devait être risible en robe de mariée – et l’emmener vivre ici dans mon palais ? Eh bien, je te ferai regretter ce mariage décidé contre ma volonté ! Pour commencer, tu es privé de sortie et pas de viande de bœuf et de porc à tes repas pendant un mois ! »

Les enfants recevaient toujours ce genre de punitions de leurs parents, peu importe qu’ils soient humains ou divins…

Pendant que Flynn subissait les reproches de sa mère, Yuri parvenait, après un long voyage, au pied du mont Olympe. N’osant pas grimper la montagne sacrée, de crainte de s’attirer le courroux des dieux, il commença par hurler au ciel :

« Flynn, descends sur Terre si tu es un dieu ! A moins que tu n’aies aucun cran pour le faire ! »

Cependant, à la place du dieu blond, il vit apparaître à sa surprise Repede, qu’il croyait avoir laissé au beau palais secret. Celui-ci le regardait de son œil valide comme s’il attendait que l’humain le suive. Etait-ce Flynn qui l’avait envoyé pour le guider ?

Lorsqu’il fut proche du sommet néanmoins, l’animal canin accéléra le pas et s’éclipsa avant que Yuri ne puisse le rattraper. Encore une fois, Yuri se retrouvait seul. Du moins, jusqu’à ce qu’il rencontre une silhouette familière qui le fixait d’un air moqueur.

« Oh, alors tu es vraiment venu ? Tu dois vraiment être amouraché de Flynn pour avoir eu l’audace de grimper sur cette montagne sacrée avec une telle facilité ! A moins que tu n’aies reçu un coup de pouce divin de la part de quelqu’un. » s’exclama une voix que Yuri reconnut aisément comme celle de Raven.

« Bon, ça suffit le vieux ! Tu es venu seulement pour m’ennuyer ? » s’agaça Yuri.

« Oh, sois patient, gamin ! Je suppose que tu veux retrouver Flynn ? Il vit dans le palais de sa mère Judith qui se trouve par là. » dit-il en indiquant nonchalamment une direction de sa main. « Méfie-toi, ma Judith d’amour sera loin d’être ravie de découvrir… sa bru. De prince, tu deviendras esclave de la déesse de la Beauté et de la Guerre et subir son courroux et les épreuves qu’elle va te faire subir mais c’est ta seule solution si tu veux retrouver ton bien-aimé et il n’y a aucune garantie que tu obtiennes ce que tu veux à la fin. Réfléchis bien afin de voir si ce que tu souhaites est digne de ce sacrifice. »

Yuri hocha la tête pour remercier le dieu mais son choix était déjà fait dans son cœur. Dévoré par une passion enflammée à cause de la flèche de Flynn, il était désormais incapable de vivre sans ce dernier. Sans un mot, il se dirigea vers le domaine de Judith où ses servantes l’apostrophèrent de mots injurieux – auxquels il répliqua par des sarcasmes bien trouvés qui les fit taire – avant de se présenter devant le trône où siégeait la déesse. Celle-ci l’accueillit avec un sinistre sourire, faisant craquer les jointures de ses magnifiques doigts fins.

« Ah, voilà donc celui qui a réussi à séduire le cœur de mon fils Flynn ! Tu me rends enfin visite ou est-ce Flynn que tu voulais voir, lui à qui tu as laissé une violente brûlure dont il souffre par ta faute ? J’ignore comment tu as pu t’emparer du cœur de mon idéaliste et vaillant fils mais je ne tolère pas que tu l’aies blessé ! »

Ensuite, la déesse arracha les vêtements de Yuri, en profita pour lui donner une vieille robe partiellement déchirée – Yuri en déduisit que le côté pervers et sadique de Flynn devait être hérité de sa mère, qu’il avait rebaptisée intérieurement Judy, et qu’on aimait habiller les hommes en robe dans cette famille de tordus – avant de l’entraîner dans une pièce ressemblant à un entrepôt. Là, il y avait une énorme, une immense pyramide de diverses sucreries toutes mélangées entre elles qui fit saliver Yuri.

« Voilà un tas de friandises qu’il faudra trier avant mon retour. » annonça Judith qui semblait follement s’amuser depuis que Yuri était en robe. « Sépare les chocolats noirs, les chocolats au lait, les chocolats blancs, les pralines roses, les pâtes de fruits et toutes les autres sucreries en différents tas. Et surtout, il ne doit pas manquer une seule de ces douceurs. Je les offrirai à mon adorable garnement de fils une fois qu’il se sera repenti de sa folie. »

Sur ce, Judith s’en alla à une fête, fort satisfaite d’avoir mis Yuri en robe pendant que celui-ci se mit à l’ouvrage en maugréant mille imprécations contre la mère et le fils qui le forçaient à porter des vêtements féminins. Cependant, malgré toute sa détermination, le tas ne diminuait en rien et l’heure avançait, surtout que son estomac commençait à manifester bruyamment sa faim. Heureusement pour lui, Karol, dont il avait gagné la sympathie pendant son séjour dans le palais secret, le prit en pitié et envoya une armée de fourmis qui firent tout le boulot pendant que Yuri se tournait tranquillement les pouces. Au bout d’une heure, la tâche était déjà terminée et il ne manquait pas la moindre friandise, même si le jeune homme fut très tenté d’en avaler une.

Lorsque la déesse de la Beauté et de la Guerre revint, elle fut surprise de voir le travail accomplie et en tira une moue désapprobatrice, ayant voulu espérer voir plus longtemps le garçon à l’ouvrage avec cette vieille robe qui le mettait en valeur selon elle. Elle envisageait même de lui donner une plus jolie brodée de perles avec des dentelles blanches mais ce n’était pas très pratique pour exploiter… ahem, faire travailler Yuri. Elle lui jeta néanmoins un morceau de pain pour le récompenser et partit se coucher.

Dans le même temps, Flynn était sévèrement cloîtré au fond de la maison par ordre de Judith, aussi bien pour l’empêcher de s’agiter ce qui aurait pu aggraver sa blessure mais également pour l’empêcher de rejoindre Yuri. Les deux amants passèrent ainsi la nuit séparés bien qu’ils furent sous le même toit.

Le lendemain, Judith ordonna à Yuri de lui ramener des flocons de laine de brebis à la toison d’or qui se trouvaient de l’autre côté d’un fleuve, oubliant de préciser que pour les humains, elles étaient agressives avec leurs cornes et mortelles avec leurs morsures empoisonnées. Fort heureusement, Yuri remarqua que des flocons de laine étaient restés accrochés près d’arbustes où les brebis passaient souvent et, ne voulant pas rentrer immédiatement chez Judith pour qu’elle lui file une autre corvée, il s’allongea tranquillement dans l’herbe pour profiter du soleil matinal et attendit midi quand les ovins s’approchèrent du fleuve pour s’abreuver pour nager discrètement vers l’autre rive et ramasser les flocons de laine.

Une nouvelle fois, la déesse fut surprise par sa rapidité – même s’il avait perdu la matinée en paressant près du fleuve mais cela, elle l’ignorait – et lui donna une nouvelle épreuve : lui rapporter un peu d’eau de la source du Styx, le fleuve des Enfers, se trouvant au sommet d’une montagne escarpée et lui donna un flacon de cristal pour cette tâche.

Yuri se mit en route mais lorsqu’il approcha du sommet, il se rendit compte qu’il n’attendrait jamais sa destination, tellement la route était impraticable pour un simple mortel. Impossible de poursuivre sans se briser les os ou le cou, impossible de poursuivre sans se tuer. Alors qu’il allait maugréer contre la déesse de la Beauté et de la Guerre pour ses corvées qu’il trouvait assommantes, Yuri eut la surprise de découvrir Repede qui semblait l’attendre près d’un rocher. Au moment où l’humain voulut lui caresser le museau, l’animal se saisit du flacon avec sa gueule, s’échappa vers le sommet sous le regard ébahi de Yuri avant de lui rapporter le flacon bien rempli de l’eau de la source du Styx au bout d’une heure. Trop heureux d’être débarrassé de cette tâche, Yuri remercia Repede avant de prendre son temps pour descendre et donner le flacon à Judith.

Voyant qu’il avait encore réussi un miracle, Judith fut une nouvelle fois contrariée qu’il achève trop vite son travail et lui parla ainsi :

« Mon cher Yuri, tu dois vraiment être doué pour réussir mes travaux avec une telle aisance ! Peut-être as-tu reçu de l’aide ? Allons, ce n’est guère important car je vais te confier la plus importante des missions. Tu vas te rendre aux Enfers demander à Sodia, la déesse qui y règne, une parcelle de sa beauté, l’équivalent d’une journée au moins et me l’apporter dans cette cassette car j’ai perdu mon surplus en veillant sur mon adorable fils blessé. »

Elle avait son sourire habituel mais Yuri comprit que cette fois, Judith l’envoyait à une mort certaine. Personne ne pouvait entrer vivant aux Enfers, le domaine de la terrible déesse Sodia. Errant sans but en se demandant s’il n’y avait pas moyen d’y entrer vivant sans se tuer, il rencontra une nouvelle fois le dieu des Campagnes Raven qui semblait être très occupé par une activité peu louable : reluquer discrètement les nymphes qui se baignaient dans les eaux d’un lac.

« Dis donc le vieux, je te dérange ? » demanda ironiquement Yuri.

En l’entendant, Raven sursauta, l’aperçut avant de se précipiter vers lui pour le plaquer derrière le buisson où il regardait sans vergogne les formes dénudées des nymphes…

« Chut ! Tais-toi gamin ou tu vas me faire repérer ! »

« Je ne vois pas pourquoi je garderai le silence alors que je ne fais rien de particulier ! » répliqua le mortel en haussant la voix.

« Mais chut ! » insista Raven d’un ton affolé. « Tu veux vraiment m’attirer des ennuis ? Dis donc, que fais-tu avec cette robe ? » ajouta-t-il en le détaillant de la tête aux pieds et en remarquant que son interlocuteur portait un habit féminin.

« Que dirais-tu de payer mon silence ? » rétorqua Yuri en l’interrompant avant que le dieu lui demande pourquoi il était habillé d’une vieille robe. « Si tu me donnes les renseignements pour entrer et ressortir vivant des Enfers, on peut s’arranger. »

« Quoi ? Mais pourquoi veux-tu aller aux Enfers ? Même les Immortels n’aiment pas vraiment ce lieu, tu sais ? » questionna le dieu.

« Judy m’y a envoyé pour réclamer une parcelle de la beauté de la déesse Sodia. »

« Judy ? Félicitations pour le joli surnom de ma Judith chérie, gamin ! D’accord, c’est entendu. Je vais te révéler le moyen pour parvenir à ta tâche.

Ecoute-moi bien : va à la cité de Lacédémone. Non loin se trouve le gouffre du Ténare où tu trouveras un passage vers le royaume de la déesse Sodia. Mais avant, munis-toi de deux gâteaux d’orge pétris dans le vin et le miel et de deux pièces de monnaie que tu ne devras lâcher en aucune façon ! Tu verras un homme avec un âne boiteux portant des fagots. L’homme te demandera de ramasser les brins tombés du dos de l’âne mais ne lui réponds pas, n’émets aucun son et ne t’exécute pas. Tu rencontreras Charon, le passeur d’âme sur sa barque, sur le fleuve de la mort. Paies-lui le passage avec une de tes pièces. Lors de la traversée, tu verras un vieillard dans les eaux te tendre les mains pour que tu le remontes mais n’aies aucune pitié pour lui, laisse-le à son sort.

Après la traversée, tu verras des vieilles femmes tissant une toile qui te demanderont un coup de main mais ne les aide surtout pas. Leur but est de s’emparer de l’un de tes gâteaux et s’en est fait de toi si tu en perds ne serait-ce qu’un ! Car ces gâteaux te seront nécessaires pour passer Cerbère, le terrible chien aux trois têtes des Enfers. Tu lui donneras l’un de tes gâteaux. Tu rencontreras alors Sodia qui t’accueillera froidement et hostilement mais ne prononce aucune malheureuse parole, ni tes habituels sarcasmes, contente-toi de rester poli. Elle t’ordonnera de t’asseoir sur un siège moelleux et voudra t’offrir un festin pour l’hospitalité mais tu devras t’asseoir par terre et exiger de ne manger que du pain noir. Après, formule ta demande. Au retour, donne à Cerbère le gâteau qui te reste et à Charon, la pièce restante pour le voyage du retour. Surtout quoi qu’il arrive, ne cède pas à la curiosité et n’ouvre pas la cassette ! Si tu suis tout cela, tu pourras entrer et sortir vivant des Enfers et donner la cassette à ma Judith chérie. Bon, j’espère que tu tiendras parole gamin. Tu as eu ce que tu voulais, maintenant laisse-moi admirer les charmes de ces adorables nymphes ! »

Ayant effectivement tous les renseignements nécessaires, Yuri laissa Raven tranquille et prépara donc les deux gâteaux d’orge pétris dans le vin et le miel ainsi que les deux pièces de monnaie. Puis il se dirigea vers Lacédémone pour trouver le passage du Ténare vers les Enfers.

La première partie se déroula sans accroc. Il ignora l’homme et son âne, paya Charon avec l’une de ses pièces de monnaie, évita les bras tendus du vieillard surgissant des eaux du fleuve, n’écouta pas les suppliques des vieilles femmes, jeta un gâteau à Cerbère avant de se retrouver face à la déesse Sodia.

« Un humain qui entre vivant dans mon domaine ? Voilà qui est bien criminel ! » s’exclama Sodia d’un ton glacial en regardant son visiteur avec condescendance. « Quel est donc ton nom, mortel ? »

Dès le premier contact, Yuri comprit que cette femme et lui n’étaient pas fait pour s’accorder. Ou plutôt, que ça allait être dur de s’entendre avec elle. Vu l’accueil médiocre que lui offrait la déesse des Enfers, Yuri mourrait d’envie de payer d’audace en répliquant avec sa langue acérée mais il se remémora les conseils de Raven : il devait rester poli et humble devant Sodia. Plus facile à dire qu’à faire !

« Yuri, votre Majesté » se présenta l’humain en retenant son irritation.

« Dis-moi Yuri, est-ce la nouvelle mode chez les mortels de porter une robe quand on est un homme ? » demanda Sodia en esquissant un léger sourire moqueur.

« Demandez plutôt à votre comparse, la déesse de la Beauté et de la Guerre ! » grogna le brun d’un air énervé.

« Je vois. Bien, assieds-toi sur ce siège ! » commanda-t-elle en lui désignant un siège dorée serti de gemmes. « Je vais te faire servir un festin en ton honneur ! »

N’oubliant pas les recommandations de Raven, Yuri s’assit par terre et déclara :

« Je vous remercie de votre hospitalité, votre Majesté, mais je préfère m’asseoir par terre et je préfèrerai manger du pain noir. »

« Tu en es sûr ? Je te ferai servir les mets les plus délicieux des Enfers, des pâtisseries uniques et appétissantes accompagnées de friandises aux saveurs inégalables. »

Le menu allécha le mortel dont les sucreries avaient toujours constitué le point faible mais il fit appel à toute sa volonté pour ne pas céder à la tentation. Sa vie en dépendait après tout.

« Non merci, je vous remercie pour votre offre mais je voudrais du pain noir que je mangerai par terre. »

Le repas se déroula assez correctement. A la fin, l’intransigeante déesse Sodia lui demanda l’objet de sa visite.

« La déesse de la Beauté et de la Guerre aimerait une parcelle de votre beauté, l’équivalent d’une journée car elle a usé son surplus en veillant sur son fils blessé. » annonça Yuri.

« Flynn est blessé ? J’espère que ce n’est pas grave. Je me demande comment il a pu se blesser. Pourvu que ce ne soit pas la faute d’un individu qui l’a volontairement blessé ! »

« Heu… oui. » approuva rapidement Yuri en s’efforçant d’y mettre le plus de conviction possible dans sa courte réponse.

Il ne voulait pas avouer à la déesse Sodia que le responsable de la blessure du dieu de l’Amour se trouvait juste devant elle…

« Très bien. Donne-moi cette cassette et attends-moi là, le temps que je prépare ce que demande Judith. »

Elle quitta son invité quelques instants avant de revenir avec la cassette. Rien ne laissait entrevoir ce qui y avait été enfermé mais il en émanait un délicieux arôme sucré… Yuri remercia la déesse et fit le chemin inverse, donnant son second gâteau à Cerbère et sa dernière pièce à Charon, avant de retrouver le passage vers le monde vivant, réussissant l’exploit d’entrer et de revenir vivant des Enfers.

Cependant, sur le chemin du retour, Yuri fut saisi d’une faim féroce. Le pain noir de Sodia ne l’avait rassasié en rien. L’odeur sucrée ne cessait désormais de lui titiller les narines et il faisait de grands efforts pour résister à la tentation d’ouvrir la cassette, ne pouvant s’empêcher d’imaginer les sucreries raffinées qu’il y avait à l’intérieur alors que Sodia y avait sans doute enfermé une parcelle de sa beauté. A la fin, la faim fut la plus forte : il ouvrit la cassette. Point de sucreries ou de friandises comme il s’en était bien douté mais une vapeur léthargique qui le saisit et le fit aussitôt tomber dans l’inconscience, ou plutôt dans la mort.

Pendant ce temps, Flynn s’était rétabli de sa blessure et toujours fou amoureux de Yuri, il réussit à s’échapper du palais de sa mère. Il ne tarda pas à retrouver son amant inconscient d’un vol rapide, balaya la vapeur léthargique en l’enfermant à nouveau dans la cassette avant de piquer d’une de ses flèches pour ranimer et embrasser fougueusement sa précieuse âme sœur, la personne dont il ne pouvait plus se séparer. Puis il secoua la tête.

« Tu as encore agi inconsidérément Yuri, en ouvrant cette boîte. » déclara le dieu de l’Amour.

« C’est tout ce que tu trouves à dire pour nos retrouvailles ? » répliqua Yuri avec sarcasme.

« Oh, je peux faire mieux si tu veux. » répondit le dieu blond avec un sourire.

Et il déposa à nouveau un baiser ardent sur les lèvres du mortel. Malgré le plaisir évident, il l’interrompit pourtant assez vite.

« Termine rapidement ton travail pour ma mère. Je me charge du reste et cette fois, j’assurerai ton bonheur. »

Sur ces paroles, pendant que Yuri s’empressa de rejoindre Judith afin d’en terminer avec cette corvée, Flynn s’élança dans les airs pour rejoindre prestement les trônes de Ioder et d’Estellise. Il plaida sa cause devant le Roi des Dieux et la déesse du Mariage, les suppliant de lui accorder le droit de nouer un hymen avec son cher et tendre Yuri et enfin d’accorder l’immortalité à ce dernier afin qu’ils puissent rester ensemble.

Ioder sourit à sa demande pendant qu’Estellise avait un visage rêveur, perdue dans ses pensées. Mais au final, la demande de Flynn fut accordée et Ioder convoqua tous les dieux et déesses pour célébrer l’un des plus brillants mariages du mont Olympe.

Yuri fut également transporté devant les trônes de Ioder et d’Estellise par Karol et vit avec stupéfaction toute l’assemblée des dieux. Raven était là, le regardant avec un sourire moqueur tandis que Karol était accompagné d’une jeune fille qu’il appelait Nan. Repede comptait parmi les invités, assis tranquillement dans son coin, tout comme Sodia. Judith y était également présente et exprima sa désapprobation :

« Ioder, tu comptes légitimer ce mariage entre Flynn et Yuri, un simple mortel ? Ce serait une mésalliance ! Je ne peux consentir à cela en tant que mère ! Et puis, sans mon fils, comment je vais me distraire, moi ? »

A ces mots, Estellise se précipita à l’oreille de son amie Judith pour lui chuchoter quelques mots avec un sourire complice :

« Allons, ne te rends-tu pas compte du potentiel que ce mariage peut donner ? Nous pouvons ainsi créer le culte du yaoi et étendre cette bienfaisante religion dans le monde entier ! Il y aura de nombreux adeptes ! Imagine tous les amusements que nous pourrons avoir ! Et puis, vois l’intérêt, Yuri ne pourra plus t’empêcher de t’amuser avec tes adorateurs. Tu pourras même t’amuser avec les siens ! »

Judith resta un moment interdite puis un sourire mutin apparut sur ses lèvres.

« Vu sous cet angle, tu as raison, ce mariage serait riche en amusements et offrira de nouvelles distractions ! Tu trouves toujours le moyen de rendre les choses intéressantes, ma chère Estellise ! »

« Et de toute façon Judith, Yuri boira une coupe de nectar et d’ambroisie. Il deviendra un dieu et ce mariage ne sera plus une mésalliance. » ajouta Ioder.

« Sans compter que je suis aussi la déesse des Accouchements et… » continua Estellise mais Judith l’interrompit.

« Estellise, tu es vraiment diabolique ! »

Suite à cela, Judith ne s’opposa plus au mariage. On célébra donc les noces entre le dieu de l’Amour Flynn et du nouvel Immortel Yuri, qui râla pendant toute la durée des festivités parce que belle-maman et son fils avaient insisté pour qu’il porte une resplendissante robe de dentelles et de perles avec un joli voile fin. Au moins, la nuit même, ils consommèrent leur mariage mais dès le lendemain matin, Yuri ne se sentit pas bien, pris de nausées et de vomissements. Sous les yeux amusés de Judith et d’Estellise, Flynn annonça à son nouvel époux qu’il portait actuellement le fruit de leur union et donc qu’il était enceint.

Yuri eut beau protester qu’il était un homme victime d’un triple complot de Flynn, Judith et Estellise et qu’étant homme, il refusait tout net de porter un enfant, il donna bel et bien naissance à une déesse qu’on nomma Volupté. Bref, en dépit de cet incident, il vit parfaitement heureux sur le mont Olympe avec Flynn qui l’aimait toujours aussi passionnément. Et c’est ainsi que naquit le culte du yaoi qui se répandit comme une traînée de poudre et qui connut un magnifique essor avec de très nombreux adeptes, traversant de nombreux siècles pour arriver jusqu’à nos jours.

eliandre: (Default)

Note : A la base, je n’avais pas prévu de faire apparaître Flynn si tôt mais les difficultés que me posent Yuri dans l’écriture ainsi que certaines fangirls qui m’ont un peu mis le couteau devant la gorge m’ont fait changer d’avis…


Chapitre 2 : Le traître de l’Ordre

Yuri n’eut guère le temps d’évaluer la situation où il se trouvait : Zagi était en train de lui foncer dessus pour une nouvelle attaque. Il se décala rapidement sur le côté pour obliger l’assassin de l’Ordre à modifier sa course et lui faire ainsi perdre une partie de son élan en le prenant par surprise. Jetant un bref coup d’œil à Estelle, il lui envoya son baluchon avant de crier :

« Garde ça ! Et Repede, éloigne-là d’ici ! »

Il n’avait pas besoin de surveiller son fidèle compagnon canin pour savoir que celui-ci lui obéirait, bien qu’il soit sans doute frustré de ne pas avoir sa dague qui lui aurait permis de combattre. Et que la responsable de la situation était celle qu’il allait devoir écarter de la bataille même s’il fallait saisir les pans de sa veste entre ses dents. Or, la jeune fille était paralysée de terreur à l’apparition soudaine d’un assassin armé à l’esprit dérangé. Ses yeux verts, agrandis par la frayeur, fixaient la scène surréaliste qui se déroulait devant elle.

« Yuri, qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qui est-il ? » s’écria-t-elle d’un ton paniqué.

« Plus tard les explications ! Je m’occupe d’abord de lui ! Mets-toi à l’abri ! » répliqua le brun d’une voix impérative.

Une nouvelle fois, il para de justesse la lame de Zagi avec son katana avant de le repousser plus loin. L’assassin lui adressa alors un sourire malsain.

« C’est bien mou aujourd’hui Yuri ! Ne me dis pas que la blessure que je t’ai infligée sous ta forme de loup t’a affaibli à ce point ! »

Alors, c’était lui qui lui avait infligé cette blessure au ventre qui le handicapait à présent dans leur duel ? Certes, le brun pouvait se battre mais il n’était pas en pleine possession de ses moyens et il éprouvait quelques difficultés à se mouvoir correctement. Serrant les dents et raffermissant sa prise sur la garde de son sabre, Yuri examinait attentivement son adversaire et les environs, recherchant de quoi tirer parti de la situation et prendre l’avantage sur son ennemi.

« Dire que je te traquais depuis des jours et des nuits ! » poursuivit l’assassin. « J’étais tellement excité à la façon dont je pourrais te déchirer la chair et les os que j’en perdais le sommeil et là, quelle déception ! »

« Désolé mais j’ai des choses bien plus intéressantes à faire que de t’écouter débiter tes sornettes assommantes ! » répliqua Yuri, sarcastique.

Zagi sembla vexé par ce commentaire mais l’instant d’après, il esquissa un sourire cruel.

« Le début de ce combat était plutôt à mourir d’ennui ! Peut-être que ceci devrait te motiver davantage… »

D’un rire dément, il sortit d’une de ses poches un petit objet d’une forme indéfinissable.

« Le Cardinal Garista m’a affirmé que tu comprendrais très vite le message si je te montrais ce petit cadeau de sa part… » ajouta-t-il en brandissant ce qu’il tenait entre ses doigts, le mettant ainsi bien en évidence devant sa proie.

Dans un premier temps, Yuri fronça les sourcils, ne saisissant pas où ce fou furieux de Zagi voulait en venir avec ce soi-disant « cadeau ». Puis il sentit son cœur se glacer quand ses yeux gris se posèrent sur l’objet coincé entre les doigts de l’assassin : une mèche de cheveux dont il aurait reconnu entre mille la nuance blonde pour l’avoir contemplée tant de fois lorsqu’il était avec son propriétaire, cette couleur exceptionnelle au monde si unique qui lui réchauffait l’âme… Une mèche de cheveux de Flynn…

Alors il comprit le message que cet enfoiré de Garista tentait de lui faire passer par son « présent »…

Flynn avait été capturé par l’Ordre…

Pendant un bref instant, Yuri se trouva incapable de réagir à l’idée monstrueuse que Flynn soit entre les mains de leurs pires ennemis. En une fraction de seconde, une multitude d’interrogations fusèrent dans son esprit : qu’est-ce qu’il s’était passé ? Comment cela avait-il pu arriver ? Dans quel état était Flynn en ce moment ? Qu’avaient donc fichu Judith et Karol pour qu’on ait abouti à cette situation ? Puis, sans transition, ses yeux gris passèrent au quart de tour de la stupéfaction à une rage explosive qui déborda immédiatement sur l’assassin de l’Ordre. Le visage de Yuri écumait de fureur lorsqu’il contemplait Zagi tandis que sa main gauche, celle qui tenait la garde de son katana, tremblait de colère et semblait contenir avec peine son désir croissant de trancher la tête de son adversaire.

« Que lui avez-vous fait ? » hurla le brun en serrant si fort son sabre que les jointures de ses doigts en devinrent blanches. « Qu’est-ce que l’Ordre lui a fait ? Où retiennent-ils Flynn ? »

Pour toute réponse, Zagi éclata d’un rire perçant et moqueur.

« Te sens-tu maintenant plus impliqué par notre duel, Yuri Lowell ? » s’exclama-t-il. « C’est fou de voir ce qu’une si petite chose peut provoquer. » ajouta-t-il en levant son bras pour observer la mèche blonde prisonnière de sa main.

« Donne-moi ça ! » s’écria soudain le brun en voyant le geste de Zagi.

Trop tard. L’assassin de l’Ordre avait desserré sa prise qui, sous l’effet du vent, s’éparpilla dans l’air. Sans réfléchir, Yuri avait machinalement tenté de rattraper cette précieuse mèche blonde mais seuls quelques-uns de ces cheveux atterrirent dans sa paume. Pas de doute, en les examinant de plus près, il put confirmer à coup sûr qu’ils appartenaient à Flynn.

« Où est Flynn ? » répéta le brun dont l’ire explosait à chaque mot qu’il prononçait. « Tu vas me répondre ! »

Joignant le geste à la parole, Yuri s’élança aussitôt sur le tueur assoiffé de sang pour lui arracher des réponses en dépit de sa blessure. Bien que l’inquiétude qu’il éprouvait pour Flynn occupait essentiellement son esprit, une part de lui ne pouvait s’empêcher de se demander comment un individu aussi haut en couleurs et cinglé que Zagi avait été capable de passer inaperçu dans ce monde étrange. Parce que louper un type dérangé aux cheveux bicolores roses et jaunes vêtu d’un léger corselet de fines mailles marqué par l’emblème voyant de l’Ordre, aux bras et aux jambes bardés de protections de cuir marron et noir et surtout armé de deux lames qu’il ne prenait même pas la peine de cacher, il fallait le faire ! Zagi n’avait même pas cherché à dissimuler son appartenance à leur monde !

De son côté, l’assassin s’efforçait d’esquiver les coups avec une étonnante agilité mais la fureur de son opposant avait rendu ses mouvements plus vifs. Yuri était tellement déterminé à obtenir la localisation de Flynn qu’il profitait de toutes les occasions pour enchaîner sans répit les attaques, à un tel point qu’il réduisait Zagi à parer ses coups.

« Ah, voilà qui est plus jouissif ! » fit l’assassin fou en léchant une de ses lames du bout de la langue. « J’espère que le moment où j’enfoncerai mon arme dans ton corps sera digne de mon extase ! »

« Comme si j’allais te laisser faire ! »

Parfois, Yuri se demandait ce qu’il avait fait pour avoir un type aussi dérangé que Zagi à ses trousses. Même Flynn, qui était pourtant traqué par tout l’Ordre entier, semblait mieux loti que lui sur ce domaine. Parant une lame de son ennemi, il contre-attaqua aussitôt avec une telle vitesse qu’il faillit porter un coup dangereux à sa gorge. Voulant tirer profit de son avantage, il réussit à déséquilibrer l’assassin et à le renverser par terre, le blessant à l’un de ses avant-bras pour l’obliger à lâcher son arme avant de pointer la lame de son katana entre les deux yeux de ce cinglé.

« Où est Flynn ? Parle avant que je te tranche en deux ! » menaça Yuri mais à nouveau, Zagi se contenta de laisser échapper son rire de dément.

Au même moment, Repede aboya de façon sonore à plusieurs reprises comme en guise d’avertissement. Alors son maître détourna très brièvement ses yeux de l’assassin pour jeter un rapide regard vers le ciel… et il se figea en constatant que le soleil était bientôt sur le point de terminer sa course céleste…

Il n’allait pas tarder à se changer en loup…

Zagi avait dû faire le même raisonnement car en dépit de sa situation, ce taré trouvait le moyen de se moquer de lui.

« Je pense que tu n’as guère le temps de mettre ta menace à exécution, Yuri Lowell ! » gloussa-t-il avant d’émettre une nouvelle fois son rire d’aliéné.

Effectivement, le temps jouait contre lui. Ce fou de Zagi savait qu’il n’avait qu’à garder le silence assez longtemps pour que sa malédiction prenne le dessus, empêchant ainsi un interrogatoire plus… « musclé ». Et surtout, il y avait Estelle. La dernière fois, elle avait eu de la chance de le croiser alors qu’il était blessé parce que si elle avait rencontré un loup noir en pleine possession de ses moyens, elle ne s’en serait pas tirée à si bon compte…

Un sifflement de dépit s’échappa des lèvres du brun. Fixant son ennemi avec fureur, il lui asséna rageusement un coup de sabre. Zagi put éviter le coup fatal en roulant sur le sol mais Yuri lui avait laissé une large et profonde entaille qui lui traversait la poitrine de l’épaule gauche jusqu’à la hanche droite. Le rebelle de l’Ordre le dévisagea une dernière fois, comme s’il hésitait à en finir avec lui. Toutefois, Repede émit de nouveau un aboiement pressant. A regret, il abandonna Zagi et accourut en vitesse auprès de sa guide, lui saisissant le bras avant de l’entraîner à toute allure en direction de la maison de la jeune fille.

« Tu as une chambre ou quelque chose de ce genre pour enfermer quelqu’un ? » demanda Yuri tout en regardant derrière son dos, histoire de vérifier que Zagi ne les suivait pas.

« Ou… Oui… » répondit Estelle avec peine car cette course effrénée où elle se trouvait entraînée malgré elle lui faisait perdre son souffle. « Il y a… la cave… Mais tu n’as tout de même pas l’intention… d’enfermer ce tueur dans ma maison ! »

« Non. C’est pour moi. Une fois chez toi, jette-moi dans la cave et bloque la porte. Crois-moi, tu n’as vraiment pas envie de me croiser sous ma forme de loup cette nuit ! »

Quelques secondes plus tard, Estelle put observer que le crépuscule était proche. Dans le même temps, elle frémit quand elle remarqua que les yeux gris de Yuri commençaient à prendre une teinte dorée et que les ongles de la main qui lui tenait le bras devenaient des griffes. Fort heureusement, ils n’étaient plus très loin de la maison.

Dès qu’ils atteignirent leur destination, sans même prendre le temps de saluer madame Swan qui venait à leur rencontre pour leur souhaiter la bienvenue, Yuri, guidé par Estelle, se précipita immédiatement dans la cave avant de refermer la porte que la jeune femme s’empressa de verrouiller à clef. Juste à temps car dans le ciel, les derniers rayons du soleil disparaissaient progressivement. La maîtresse de maison regarda médusée ce spectacle avant que sa fille adoptive lui en explique la cause et lui rappelle que leur invité pouvait se transformer en loup.

Comme pour illustrer ses propos, un hurlement s’éleva de la cave…

--§--

Où était-il ? Pourquoi faisait-il si sombre là où il se trouvait ? Ce furent les premières interrogations que Flynn se posa lorsqu’il ouvrit lentement ses yeux bleus avant de se redresser.

Il se trouvait dans une petite pièce sombre aux hauts murs gris et ternes et au sol d’une relative propreté et quelque peu humide. On y avait déposé de la paille fraîche à la fois pour absorber cette humidité ambiante et servir de matelas ainsi qu’un broc d’eau et un morceau de pain. Une lourde porte métallique, très certainement verrouillée, le gardait prisonnier dans cette pièce mais de plus, ses geôliers avaient pris la précaution de menotter ses chevilles aux chaînes enchâssées au mur du fond. Ces dernières cliquetaient au moindre de ses mouvements. L’autre ouverture de cet endroit était l’inaccessible soupirail situé en hauteur et doté d’une très solide grille aux mailles étroites qui laissait néanmoins passer de l’air frais et lui permettait de vérifier que la nuit était tombée. C’était d’ailleurs la lueur argentée de la lune qui l’aidait à percer l’obscurité de ce lieu.

Avec tous ces éléments, Flynn devina très vite où il se trouvait : dans les cachots de l’Ordre, situés au sein même du quartier général de l’organisation. Et à cette pensée, un instant de découragement le saisit. Deux ans plus tôt, il avait fui ce même lieu en espérant ne plus jamais y revenir. Et maintenant, il y était de retour, en tant que prisonnier de surcroît. S’évader ? Il y était certes parvenu une fois mais les circonstances avaient été très particulières… Il doutait fortement de pouvoir renouveler cet exploit et une tentative d’aide extérieure de la part de Brave Vesperia aurait été totalement suicidaire. Judith, Karol et Raven étaient suffisamment raisonnables pour ne pas se risquer à ce genre d’entreprise. Il ne pouvait malheureusement pas en dire de même en ce qui concernait Yuri mais il était occupé avec sa mission dans l’autre monde. Ce qui lui laissait un peu de temps pour réfléchir à ses prochaines actions.

Ses pensées furent toutefois interrompues lorsqu’il entendit des verrous coulisser et la porte de sa prison s’ouvrir avec un sinistre grincement pour laisser entrer le Cardinal Garista précédé de deux gardes. Celui-ci affichait un petit sourire satisfait en dévisageant Flynn avant de faire mine de remettre en place ses lunettes pendant que les gardes qui l’accompagnaient se postaient près de la porte.

« Bonsoir Flynn. Je suis content de constater que vous me paraissez en meilleure forme que la dernière fois. »

En effet, au moment de sa capture, Cumore et ses hommes n’y avaient pas été de main morte. Ils l’avaient laissé tellement meurtri d’ecchymoses, de bosses et de plaies qu’il avait eu peine à remuer ses membres endoloris avant de perdre connaissance. Préoccupé par sa situation actuelle, il n’avait pas fait attention à son état de santé mais en examinant ses mains, Flynn put vérifier qu’il ne portait plus la marque de ses blessures. Sans doute des mages de l’Ordre, voire le Cardinal lui-même, lui avaient jeté des sorts de soin avant dans l’enfermer dans ce cachot.

« Cela étant dit, j’espère que vous n’avez pas oubliez que vous êtes coupable de trahison envers l’Ordre. »

Flynn dédaigna répondre à cette accusation. Garista et lui savaient parfaitement à quel point cette dernière était fausse mais il ne servait à rien de discuter dessus.

« Quel dommage... » poursuivit le Cardinal d’un air faussement attristé. « Gâcher ainsi une si brillante carrière alors que vous promettiez tant de choses ! »

L’homme marqua une courte pause avant de reprendre :

« Et puis, quelle ingratitude de votre part alors que vous nous devez tout ! Nous vous avons recueilli, élevé, éduqué et vous nous remerciez en nous tournant délibérément le dos de la pire des manières ! Le Hiérophante lui-même était déçu de votre comportement ! Toutefois Flynn, vous pouvez encore vous racheter. Nous sommes toujours prêts à vous accorder notre pardon. Dites-moi seulement où se cache Brave Vesperia. »

Voyant le regard torve que lui lançait Flynn et les doigts de celui-ci remuer, Garista crut bon de rajouter :

« De toute façon, ce n’est qu’une question de temps avant que je ne débusque ces rebelles mais vous me feriez gagner un temps précieux si vous m’annoncez tout de suite où ils se trouvent. Et je ne vous conseille pas de tenter de recourir à la magie. Croyez-vous donc que nous n’avons pas pris nos précautions avec vous ? »

« Et vous, croyez-vous réellement que je vais dire de mon plein gré la cachette de Brave Vesperia ? » répliqua le prisonnier d’un ton sec.

Garista considéra le jeune homme aux cheveux blonds un instant avant de répondre d’une voix calme :

« Pour être honnête, non. Je me doutais de votre réponse. »

Il fronça les sourcils d’un air mécontent avant de laisser échapper un soupir de dépit.

« C’est bien dommage. Cela ne va pas faciliter mon travail. »

Puis tout à coup, sans avertissement, Garista s’avança vers le captif et le saisit brutalement à la gorge. Surpris par ce traitement expéditif, le blond ne put s’empêcher de laisser échapper quelques râles en signe de protestation.

« La force de votre détermination est louable mais m’est vraiment problématique en ce moment. » siffla le Cardinal d’un ton venimeux. « Vous avez de la chance de ne pas être un prisonnier ordinaire autrement je n’aurais pas hésité à vous torturer pour vous arracher les réponses que je désire ! »

« Alors dites au Hiérophante qu’il peut me retenir prisonnier, me faire subir tout ce qu’il veut mais que je ne lui laisserai jamais me dicter mes sentiments ! » répliqua Flynn d’une voix forte qui résonna dans la cellule.

Pendant un instant, il crut que Garista allait exploser de fureur en entendant cette réponse impertinente mais celui-ci l’observa un moment avant de laisser échapper un sourire amusé puis un bref éclat de rire.

« Ah ! C’est vrai ! » dit-il pendant que ses yeux contemplaient d’une lueur narquoise le jeune homme aux cheveux blonds. « J’avais oublié que vous n’étiez au courant de rien ! »

« Que voulez-vous dire ? » interrogea Flynn dont les yeux exprimaient la stupeur.

« Aucune importance ! » répliqua le Cardinal en reprenant son calme. « Vous n’avez pas à le savoir maintenant. Vous le saurez en temps voulu. »

Il se tut un instant avant de poursuivre :

« Revenons plutôt à notre affaire. Vous refusez toujours de me dire où se trouve le quartier général des rebelles de Brave Vesperia ? »

Le regard azur de Flynn qui étincelait d’un air de défi et d’obstination ainsi que le silence qu’il conservait furent des réponses éloquentes et suffisantes pour Garista. Il se tourna alors vers l’un des gardes qui l’accompagnait et lui fit un signe qui devait correspondre à une signification particulière car ce dernier sortit immédiatement de la pièce. L’homme de l’Ordre reporta ensuite son attention vers le prisonnier.

« Vous avez tort. » déclara-t-il froidement. « Vous aggravez votre faute envers l’Ordre. Je me doutais cependant que vous ne diriez pas la cachette de Brave Vesperia de votre plein gré et je ne peux pas vous torturer de manière conventionnelle. Quand bien même aurais-je pu, je pense que vous aurez résisté le temps que vos complices changent d’endroit. Il est également inutile de vous forcer à me le dire en utilisant un sort. Vous connaissez le principe et êtes suffisamment habile avec le mana pour poser problème à la plupart de nos mages. Oh, j’aurais pu, moi, me saisir de l’information voulue si je m’en étais occupé. Mais cela vous aurait définitivement brisé l’esprit et le Hiérophante me l’a formellement interdit. »

A cet instant, le garde qui s’était absenté sur l’ordre de Garista revint avec un immense et bel objet métallique bien ouvragé. Flynn ouvrit grand les yeux quand il l’aperçut…

« Dans le cas où vous refusiez d’obtempérer, notre Hiérophante m’a chargé en personne de vous inculper l’obéissance en utilisant ceci. Je pense que vous aurez tout le temps pour méditer sur votre trahison. »

« Non ! Pas ça ! » s’écria Flynn avec force dont le visage trahissait une vive panique. « Vous n’allez tout de même pas me… »

Il s’interrompit quand il sentit du mana émerger de Garista. Dans le même temps, le second garde l’avait saisi à bras-le-corps pour le forcer à faire face au Cardinal.

« Rassurez-vous, Flynn. » dit-il avec un petit sourire cruel. « Cela ne sera que temporaire… »

--§--

Après avoir enfermé Yuri dans la cave, Estelle était remontée dans sa chambre en compagnie de Repede. Celui-ci lui se montrant très indifférent à son égard, elle ne comprenait pas pourquoi il avait choisi de la suivre jusqu’au moment où le fidèle canidé tenta d’arracher ce qu’elle avait entre les mains : le baluchon de Yuri. Avec tous les événements de la journée, la jeune femme en avait totalement oublié son existence. Une rencontre avec un tueur psychopathe laissait des traces.

Elle déposa le baluchon sur son lit, hors de la portée de Repede, et le contempla avec intérêt. Elle était assez curieuse de voir ce que pouvait posséder un homme d’un autre monde et, surtout, de savoir et de découvrir quel genre d’objet pouvait venir d’un univers différent de celui qu’elle connaissait. Yuri lui avait parlé de mana et surtout de quelque chose qui devait l’aider à trouver une personne manipulant le mana. Elle se demandait ce que cela pouvait être et mourrait d’envie d’ouvrir le baluchon pour regarder à l’intérieur. Son sens élevé des convenances l’interdisait toutefois à s’abaisser à fouiller dans les affaires d’autrui.

Elle s’apprêtait alors à ramasser le baluchon et à le déposer dans un coin de sa chambre en attendant que Yuri reprenne forme humaine quand soudain, un bref éclat lumineux fut émis de l’intérieur du baluchon avant de disparaître aussi vite qu’il était apparu.

« Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ? »

A nouveau, elle hésitait entre céder à la curiosité et respecter les convenances. Elle n’était d’ailleurs pas très sûre de ce qu’elle venait de voir quand le même phénomène se répéta une seconde fois.

« Tu as vu ça Repede ? » demanda-t-elle en essayant de prendre le compagnon de Yuri comme témoin.

Ce dernier, toutefois, ne lui accorda pas la moindre attention. Il avait récupéré sa ceinture de cuir et sa pipe dont il mordillait le bout sans se préoccuper le moins du monde des activités d’Estelle, ce qui ne l’aidait franchement pas.

« Qu’est-ce qu’il faut faire ? » se demanda-t-elle pour elle-même.

Elle avait peur de mal faire. Elle eut d’abord l’intention d’enfermer le baluchon dans un tiroir et d’attendre le lendemain mais l’éclat lumineux réapparut encore avec une intensité plus importante qui éblouit les yeux verts d’Estelle.

Cette fois, la curiosité mêlée d’un peu de crainte l’emporta. Avec une certaine hésitation, l’étudiante finit par se décider à ouvrir le baluchon. D’une main un peu tremblante car elle redoutait de trouver un objet dangereux comme un genre de bombe, elle détacha la cordelette qui nouait le morceau de toile avant de le déplier.

Elle fut un peu déçue par le contenu qui était loin d’être aussi extraordinaire que ce qu’elle avait imaginé. Il n’y avait que deux objets. Le premier était un gant de cuir marron pour une main gauche, vraisemblablement pour celle de Yuri. Elle put détailler sa souplesse, son épaisseur mais surtout les multiples traces d’éraflures qui se concentraient surtout au dos du gant. On aurait dit… des traces de griffes… Mais vu la taille, elles ne paraissaient pas appartenir à Repede et encore moins à Yuri sous sa forme de loup : elles étaient trop petites… Estelle se demandait néanmoins quel était l’usage de ce gant mais il avait l’air d’avoir été très utilisé…

Le second objet était déjà un peu plus digne d’intérêt. Il s’agissait d’un bracelet doré assez similaire à celui de Yuri, peut-être plus joliment ouvragé et ciselé. Il avait aussi une belle gemme en son centre, comme celui de Yuri. Estelle s’en saisit du bout des doigts pour le regarder sous toutes les coutures. Des deux objets présents dans le baluchon de son invité aux cheveux bruns, c’était plus probablement celui-ci qui avait émis la lumière qu’elle avait entrevu quelques secondes plus tôt. Yuri avait parlé d’un « quelque chose » qui devait l’aider à repérer une personne pouvant utiliser le mana. Etait-ce donc ce bracelet ?

Mue par la curiosité, elle voulut savoir si le bracelet était à sa taille. Elle voulait juste l’essayer rapidement avant de le retirer et le remettre dans le baluchon, puis de ranger le tout en attendant le maudit changé en loup actuellement. Ce n’était que la simple curiosité d’une étudiante en littérature qui aimait les romans d’aventures…

Au moment où elle ajustait le bracelet à son poignet, la gemme émit soudainement un flot de lumière blanche éblouissant qui inonda la chambre d’Estelle. Cette dernière poussa un petit cri de stupéfaction pendant que Repede, surpris par la tournure des événements, s’était rapidement dressé sur ses pattes avant d’aboyer. La jeune femme tomba dans son lit avant de sentir une douce et agréable chaleur réconfortante qui l’entraînait lentement mais inexorablement vers le monde du sommeil.

Pendant qu’elle dormait sous l’œil vigilant de Repede, elle ne remarqua pas que la teinte de ses cheveux prenait des nuances rosées…

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